15. La Manipulation

par Pierre Grammat

L’hiver 1184 s’annonçait très froid et au petit matin, la gelée blanche recouvrait déjà les toits pentus du Puy-Sainte-Marie. Les granges regorgeaient des grains que les récoltes abondantes avaient produits grâce à un été clément. Enfin débarrassés des compagnies de Routiers, les paysans du Velay avaient repris leurs tâches en toute sécurité, heureux d’une paix qu’ils savaient précaire. En ville, les commerçants et les artisans avaient largement profité du pèlerinage à Notre-Dame, notamment lors des processions de l’Assomption. Ce dont se félicitaient et le chapitre et l’évêque qui pouvaient ainsi envisager un avenir serein après des décennies de calamités.

Un matin de décembre, alors que le Doyen Hugues de Polignac se trouvait en grande discussion avec son frère Héracle qui lui rendait visite au chapitre, un clerc lui fit savoir que l’évêque le faisait mander.

— Dis-moi mon frère, ce cher évêque te sonne-t-il à toute heure ? se moqua le vicomte.

— En fait non, et je dois même avouer que, ces derniers temps, il se montre particulièrement affable à mon égard. Il faut dire que ses rapports avec notre famille se sont améliorés depuis que vous avez trouvé un arrangement aux différends qui vous séparaient, ajouta malicieusement le Doyen.

— Je savais que tu privilégiais ta situation à la tête du chapitre, mon frère, mais j’ignorais que cela se faisait aux dépens de notre famille.

— Comme vous y allez ! Disons que si j’ajoute les reproches de l’évêque au peu de considération dont j’ai bénéficié dans notre famille, je souffrais d’une situation… compliquée. Vous ne m’en voudrez pas donc, de me réjouir d’une conjoncture qui profite à mes intérêts ? Cela dit, je comprends que Monseigneur soit quelque peu tendu en ce moment.

— On se demande bien pourquoi ! répliqua Héracle. Aurait-il à se plaindre de la paix recouvrée en pays de Velay ? Le roi d’Aragon et le comte de Toulouse en ont fini avec leurs incessantes bagarres et les Confrères de la Paix nous ont débarrassés des Routiers. Je crois même savoir que jamais le pèlerinage à Notre-Dame ne s’était montré aussi rémunérateur.

— C’est vrai, reconnut Hugues de Polignac, mais il semble légitime que l’évêque s’inquiète du sort des encapuchonnés. Vous savez qu’on a retrouvé mort Durandus ?

— Oui, je l’ai appris. Mais comment s’étonner qu’il se soit pendu ! On m’a raconté des choses atroces à son égard…

— Je ne vous le fais pas dire, mon frère. D’ailleurs, à ce propos…

Tout à coup, le Doyen du chapitre avisa le clerc qui n’avait pas quitté la pièce.

— Tu attends quelque chose ? l’interpella-t-il d’un air sévère.

— Euh… Veuillez me pardonner, Monseigneur, mais j’ai cru comprendre que l’évêque vous espérait séance tenante, répondit le clerc qui avait rougi sous l’apostrophe.

— Ce n’est pas possible… soupira le Doyen puis, s’adressant à son frère : Vous m’attendez quelques instants. Je ne pense pas en avoir pour longtemps et il faut absolument que je vous narre certains événements dont vous n’avez sûrement pas eu connaissance. Et vous constaterez que je n’ai pas démérité de la famille !

A ces mots sibyllins, il sortit du bâtiment capitulaire précédé par le clerc qui le conduisit jusqu’à la résidence épiscopale. Effectivement, le prélat semblait l’attendre avec impatience.

— Ah, tout de même, vous voici enfin ! Je vous fais chercher partout depuis des heures…

— Il suffisait pourtant de se rendre au logis des clergeons, lui répondit calmement le Doyen. Que me vaut une telle urgence ?

— Il s’agit de Durandus, fit l’évêque en congédiant de la main le clerc qui, décidément, aimait à écouter les conversations de ses supérieurs. Je viens d’apprendre qu’il avait été retrouvé pendu chez lui. Avez-vous la moindre idée de ce qui a pu le conduire à ce geste dément ? Ne savait-il pas que chacun est responsable de sa vie devant Dieu qui lui a donnée ?

— J’imagine qu’il n’avait pas lu saint Augustin et qu’il ignorait les canons du premier concile de Braga, ironisa le Doyen.

— Croyez-vous le moment bien choisi pour faire de l’humour, Doyen ? Et nous voilà bien empêtrés avec ce Durandus, icône de la Paix de Dieu et témoin de l’Apparition mariale, qu’on ne saurait inhumer selon les rites catholiques ! Et dont nous devrons désormais taire le nom… On aurait pu avoir un martyr et nous voici aux prises avec un criminel promis à la géhenne éternelle ! Mais pourquoi cet acte irréparable ?

— Différentes rumeurs agitent la ville basse mais il semblerait bien que ce soit une histoire de femme…

— De femme ? Il n’était pas marié ce Durandus ?

— Justement ! Alors qu’il revenait du Rouergue, après avoir quitté les Capuciatis, il a découvert le cadavre de son épouse dans l’atelier de son voisin le menuisier.

— Le menuisier ? Celui-là même qui aurait été exécuté par l’évêque d’Auxerre en compagnie de sa bande d’hérétiques ? Alors, comment a-t-il pu…

— On raconte qu’il serait revenu au Puy pour récupérer l’argent des capuchons et…

— Mais quel argent des capuchons ? s’étonna Pierre de Solemniacum. Je croyais que c’était le chapitre qui avait administré la caisse des Confrères de la Paix de Notre Dame.

Le Doyen se pinça les lèvres et préféra éluder la question en poursuivant :

— Toujours est-il qu’il a été vu à la ville basse un soir dans la rue des Tables avant de disparaître moins d’une heure plus tard. Il semblerait que l’épouse de Durandus se montrait sensible à l’amour courtois de cet Anthoine et peut-être à son argent.

— Mais pourquoi l’aurait-il tuée alors ? Décidément, Doyen je ne comprends rien à cette histoire. Voilà un homme qui tue une femme qu’il aime pour quelques piécettes ?

— Plus de cent mille livres quand même ! répliqua sans réfléchir le Doyen qui, immédiatement, regretta ses paroles.

— Ah ? Mais comment le savez-vous ? s’étonna l’évêque.

Pour la deuxième fois, Hugues de Polignac se troubla.

— En fait, je n’en sais trop rien. Des rumeurs, des racontars…

Puis, devant le regard interrogateur de l’évêque, il s’empressa d’enchaîner :

— Vous savez, Monseigneur, avec la fin des Capuciatis, il y a eu de nombreux règlements de compte. J’ai même entendu dire que plusieurs artisans textiles recherchaient cet Anthoine pour lui réclamer d’importantes sommes dues pour la fabrication des capuchons. Alors, histoires de cœur ou d’argent, querelles d’artisans ou conflits entre anciens Confrères, peu me chaut. Tout le monde a repris le travail au Puy, en toute sérénité, et la route de Notre-Dame a recouvré sa sûreté d’antan. Que peut-on vouloir de plus ?

— Ne le prenez pas mal, Doyen mais je ne peux m’empêcher de voir derrière ces événements l’un de ces coups tordus pour lesquels votre famille montre un réel talent…

— Nous ? La maison de Polignac ? protesta Hugues de Polignac de l’air le plus offensé qu’il put arborer. Mais c’est impossible, Monseigneur ! Et pourquoi nous intéresserions-nous à ce Durandus et à ses amis ?

— Effectivement, je ne vois pas bien le rapport. Mais je ne vous cache pas que cette histoire m’attriste. Ce Durandus était un peu simplet, certes, mais il semblait honnête et de bonne foi. Il était le symbole des Confrères de la Paix de Notre Dame, l’icône de la mariophanie anicienne… Je déplore sa mort, voilà tout. Mais je crois que vous avez raison. Il est temps de passer à autre chose. N’en parlons plus et laissons les morts ensevelir leurs morts.

— Livre de Matthieu, chapitre 8, verset 22, crut bon d’ajouter le Doyen en saluant respectueusement l’évêque, trop heureux d’échapper à des explications qui pouvaient le placer en fâcheuse posture.

De retour dans sa résidence, il retrouva son frère plongé dans l’étude de l’enluminure d’un manuscrit sur vélin.

— Magnifique, n’est-ce pas ? fit-il à son adresse.

— Effectivement, c’est de toute beauté. Les artisans du scriptorium ont un vrai talent, lui répondit Héracle. Puis, après un bref instant, sans lever son regard du codex, il ajouta avec une pointe d’ironie : Alors, que souhaitait sa sainteté ?

— Eh bien, justement, il s’inquiétait de ce pauvre charpentier retrouvé mort et dont je m’apprêtais à vous parler.

— Ah ! Les encapuchonnés, fit le vicomte de Polignac. Voilà une histoire ancienne qui ne me concerne guère…

— Je m’étais pourtant laissé dire que vous aviez convoqué les seigneurs du Velay pour organiser une offensive à l’encontre des Capuciatis, fit remarquer le Doyen non sans perfidie.

— Ah ! Tu sais ? s’étonna Héracle.

— N’est-il pas de mon ressort de tout savoir ? répliqua le cadet, fier de montrer son intelligence politique.

— Peu importe, fit Héracle, dépité d’avoir été découvert. Car nous n’avons pas eu l’heur de combattre ces damnés, Hugues de Noyers s’en est chargé ! Mais cette histoire ne s’est-elle pas terminée, justement, avec le bannissement des Capuciatis et l’exécution des meneurs ?

— C’est en fait un peu plus compliqué que cela. Je vais vous expliquer et vous verrez que les Polignac peuvent se montrer fiers de ce que j’ai accompli.

— Je brûle de t’entendre, mon cher frère. Y aurait-il là-dessous quelque mystère ?

— Ça dépend pour qui ! Mais laissez-moi vous conter cela depuis son début. Je me trouvais alors dans une position inextricable vis-à-vis de l’évêché et pour les finances du chapitre qui avaient fondu comme neige au soleil. Je me devais de trouver le moyen de disperser ces Routiers qui rançonnaient les pèlerins sur le chemin de Notre-Dame. Les processions en souffraient, le commerce aussi. Et vous n’êtes pas sans savoir, mon cher frère, que nous n’étions plus en mesure ni de les combattre frontalement ni de les attirer en dehors du pays de Velay…

Au souvenir des mercenaires que lui et son père avaient engagés dans leurs confrontations avec l’évêché du Puy et dont ils n’avaient su se défaire, Héracle se renfrogna.

— Oui, peut-être. Mais je ne vois pas le rapport.

— Vous allez comprendre, mon frère. Il fallait donc faire fuir cette soldatesque pour le bien de la seigneurie mais aussi du chapitre et de l’évêché. Aucun d’entre nous n’avait les moyens de les combattre ou de les payer pour qu’ils aillent exercer leurs talents dans d’autres contrées. Et l’évêque ne manquait pas de me le rappeler aussi souvent que possible. Bref, il fallait trouver une solution.

Le Doyen s’approcha d’une étagère qui portait une buire dont il se servit un grand verre d’eau. Après avoir avalé quelques gorgées, il reprit :

— M’est alors venue l’idée d’organiser un mouvement de la paix auprès des commerçants et artisans de notre bonne ville afin de former une milice efficace qui saurait combattre ces gens d’armes. Mais voilà, son succès n’aurait pas été assuré si l’invention avait été à mon initiative. J’ai donc fait en sorte que l’un des artisans les plus respectés de la ville, dont la piété ne pouvait être suspectée, devienne le témoin d’une Apparition de la Sainte Vierge.

— L’Apparition de Notre Dame, c’est toi ? Mais que me contes-tu là ? s’étonna Héracle

Hugues de Polignac se rengorgea et ne répondit pas, se contenant d’arborer un large sourire entendu.

— Mais je t’en prie, mon frère, dis-moi comment as-tu réalisé ce prodige ? insista l’aîné des Polignac.

— Oh ! Ce ne fut pas bien difficile. J’ai fait venir de Sanctus Stephanus[1] un jeune moine de l’abbaye de Valbenoîte que nul ne pouvait connaître au Puy-Sainte-Marie. Nous l’avons habillé à la façon de la Sainte Vierge et avons attendu que l’humble charpentier se présente dans l’église cathédrale, ainsi qu’il en avait l’habitude chaque soir.

— Ce charpentier devait effectivement être bien humble pour avoir cru qu’il s’agissait de Notre Dame ! ricana Héracle.

— Il faut avouer que nous avions parfaitement organisé les choses. Enfin, surtout le chanoine Gerland qui sut repérer dans le chœur le meilleur endroit pour que notre Apparition se réalise. Cela effectué, il prit la peine d’ôter une ou deux tuiles du toit de l’église et la pleine lune a fait le reste, traçant un ray céleste plus vrai que nature. Notre ma domna devenait ainsi crédible au plus au point.

— Et alors ? questionna Héracle, pressé de connaître le fin mot du stratagème imaginé par son frère qu’il ne pensait pas si astucieux.

— La suite se déroula sans pratiquement aucune autre intervention de ma part. Même si j’ai cru que l’affaire allait capoter quand ce Durandus s’est précipité au cloître pour solliciter une entrevue à l’évêque. Alors, de deux choses l’une : ou bien l’évêque le renvoyait à ses charpentes sans l’écouter ou bien il faisait sienne l’Apparition de la Vierge. Dans les deux cas, je n’aurais pu garder la main sur ce mouvement de la paix car je pouvais difficilement lui avouer que j’étais l’instigateur de cette apparition mariale. Mais finalement, tout s’est bien passé car j’ai pu intercepter la demande d’audience du charpentier. Et comme je l’espérais, celui-ci ne s’est pas découragé et, sa cédule à la main, il a su se concilier les faveurs des foules qui propagèrent l’idée d’une nouvelle paix de Dieu. Puis ce fut tout naturellement que l’évêque d’abord, les nobles seigneurs ensuite, le rejoignirent.

— Dont notre famille, objecta Héracle. Il eut été alors de bon goût de nous prévenir de cette mystification !

— Je ne le pouvais pas, mon cher frère. D’abord, je n’étais pas sûr que ma supercherie ne serait pas éventée. Et puis, nos chevaliers eussent-ils été aussi convaincants s’il avait fallu jouer la comédie ? Permettez-moi d’en douter ! Sans compter qu’en cas d’échec, il eut été regrettable que l’entreprise fût attribuée à notre famille.

— Sur ce point, j’admets que tu as raison, accorda Héracle. C’était mieux ainsi.

— D’ailleurs, nous n’avons pas su conserver la maîtrise de tout ! Ainsi cet Anthoine, qui non seulement s’est enrichi de façon éhontée en détournant une partie du fruit de la vente des capuchons, mais se crut devenir l’initiateur de révoltes paysannes. Le mouvement de la paix faillit nous échapper !

— Je ne te le fais pas dire, mon frère ! Et je préfère ne pas imaginer les conséquences que cela aurait pu avoir… Imagine que ces révoltes de manants se fussent répandues comme mare d’huile ? Comment aurions-nous pu les contenir ?

— Il est vrai que je ne pouvais prévoir une telle tournure aux événements, concéda le Doyen. Peu importe, cependant, puisque nous avons retourné la situation à notre avantage.

— Comment as-tu procédé, alors ?

— En fait, leur désir insensé de liberté nous a finalement servis. Il a suffi de faire savoir aux nobles et aux chevaliers que les Capuchonnés s’étaient ralliés aux paysans pour se rebeller contre leurs suzerains ; et au clergé qu’ils avaient rejoint les hérétiques Bons Hommes. Et tous, dans l’instant, se retirèrent du mouvement de la paix de Marie, abandonnant ainsi ces Capuciatis à leur triste sort de gueux désarmés !

— Ce que tu as parfaitement réussi, mon frère, puisqu’ils ont été exterminés !

— Exactement ! Et ce cher évêque d’Auxerre a fait en sorte, à notre suggestion, de mettre un terme définitif aux divagations de ce menuisier Anthoine.

— Pendu en place publique ? interrogea Héracle.

— Oh non ! Il fallait garder une certaine discrétion. Et ne pas risquer d’en faire un martyr à la gloire des révoltés de la plèbe ! En tout cas, nous voilà débarrassés de ces révoltes de populaces pour au moins six siècles ! ajouta le Doyen avec un large sourire.

— Une fois encore tu as parfaitement agi, mon frère. Je suis obligé d’admettre que tu t’es montré digne de notre famille ! Du détail et de la finesse en chaque chose, bravo ! A ce propos, et ne pense pas un seul instant que la cupidité gouvernerait mes propos, mais qu’est-il advenu de la fortune amassée grâce à la vente des capuchons que tu évoquais précédemment ? A-t-elle été distribuée aux pauvres dont ces Capuchonnés se voulaient les libérateurs ?

— Oh non ! Il eut été malheureux que cet argent ne revienne pas à notre sainte mère l’Eglise, répondit Hugues de Polignac avec un sourire qu’il aurait voulu innocent.

— Tu as récupéré le trésor ? Permets-moi de te féliciter à nouveau, mon frère. Mais comment as-tu pu…

— Je me doutais que ce menuisier, Anthoine, cachait le magot chez lui. Mais je n’en avais aucune certitude et je me voyais mal ordonner de retourner en tous sens la maison de ce vilain. Alors, j’ai dépêché Gerland auprès de la voisine, la femme de Durandus, qui savait forcément où se trouvait la cache.

— Mais quel aurait été son intérêt de le dire ? Elle pouvait très bien garder cet argent par-devers elle…

— Oh, mais comme je m’y attendais, elle a refusé tout net. Ajoutant même, au moment où Gerland s’apprêtait à partir, qu’elle ferait savoir à toute la ville basse les manigances du chapitre. Quelle insolence ! Mais pour qui se prennent-ils, ces marauds ? Peu importe, Gerland a donc été contraint de dépêcher quelques hommes de main qui ont mis à sac l’atelier du menuisier jusqu’à ce qu’ils découvrent la caissette. Le tour était joué.

— Il eut été plus simple de faire parler ce menuisier…

— Mais il n’était pas au Puy à ce moment-là. Une vraie anguille celui-ci puisque, quelques jours plus tard, nous l’avons manqué de peu. J’avais ordonné à Gerland de lui régler son compte avant de le jeter dans les eaux troubles de la Borne[2]

— Peu importe puisque Hugues de Noyers s’en est chargé !

— Et nous avons eu de la chance puisque, à défaut de capturer le menuisier le jour de son passage au Puy, les hommes de mains dépêchés par Gerland ont découvert le corps inanimé de la femme de Durandus chez lui. Qu’était-il arrivé ? Nous l’ignorons. Un accident, une dispute qui aurait mal tourné ? Haud scio[3]. Mais c’était là une occasion à ne pas manquer car après ses menaces proférées à l’adresse de Gerland, il devenait impossible, évidemment, de la laisser… de la laisser…

— Je comprends, mon frère, vint à son secours l’aîné des Polignac. Il ne fallait pas la laisser, voilà tout !

— Sans compter que ce fut l’opportunité de faire porter le chapeau au meneur des Capuchonnés. C’est dommage parce qu’on ne leur voulait pas de mal, à ces Durandus. En fait, nous avions tout intérêt à ce que le brave homme revienne parmi nous et reste la figure emblématique de l’Apparition de Notre Dame. Cette pieuse et humble personnalité aurait parfaitement représenté la gloire de notre ville mais après son geste inconsidéré, il nous a fallu l’inhumer sans les derniers sacrements.

— Quelle triste fin, en vérité, crut bon de commenter le vicomte de Polignac dont la mine affichait le contraire. Le menuisier tué à Giacum, cette jeune femme à la langue trop pendue qui disparaît pour s’être trouvée au mauvais endroit au mauvais moment et, enfin, ce brave charpentier qui lui aussi est trop pendu…

Philosophe, le Doyen du chapitre de Notre-Dame-du-Puy laissa échapper dans un soupir : Sic transit gloria mundi[4].

L’hiver auvergnat s’était installé et une averse de neige recouvrait les ruelles du Puy-Sainte-Marie. Comme chaque matin, les orphelins de l’hospice du chapitre traversaient la ville basse pour se rendre, en rang serré, à l’église cathédrale. Revêtus d’une chape noire uniforme et d’un capuchon qui les préservaient du froid, les enfants luttaient contre les bourrasques glaciales qui fouettaient la ville. Ce jour-là, exceptionnellement, ils avaient dû opérer un détour pour éviter le chemin habituel que les intempéries avaient rendu impraticable. Ils remontaient ainsi la rue des Tables quand l’un des garçonnets interrompit sa marche un bref instant. Repoussant sa capuche, il tendit le doigt vers l’ancien atelier désaffecté d’un charpentier et s’écria : « Moi, z’habite ici, moi ! ».

 

 

 

[1] Saint-Etienne

[2] Rivière qui traverse Le Puy-en-Velay.

[3] En latin : Je ne le sais pas.

[4] Ainsi passe la gloire de ce monde.

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