14. La Disgrâce

par Pierre Grammat

Quand Anthoine parvint dans l’Auxerrois, il comprit que le chanoine Gerland lui avait décrit la réalité. Après les chevaliers et les seigneurs, les marchands et artisans qui avaient constitué le fer de lance du mouvement de la paix étaient retournés à leurs affaires et avaient abandonné les Confrères. Les Routiers dispersés, la paix recouvrée, ces bourgeois disposaient des moyens de négocier, voire de s’opposer le cas échéant aux seigneurs pour accroître leurs pouvoirs au sein de la ville. Ils n’avaient aucun intérêt à mettre en cause un ordre établi duquel ils participaient largement. Et Anthoine savait à présent que non seulement les Capuciatis étaient lâchés de toutes parts mais que le clergé et les seigneurs s’étaient ligués pour les combattre. Face à une telle alliance, les Confrères ne sauraient résister bien longtemps. Surtout que, comble du cynisme, certains seigneurs n’avaient pas hésité à faire appel aux compagnies de Routiers pour les anéantir dont celle du redoutable Mercadier qui, après avoir répandu la terreur en Limousin, se rendit célèbre pour avoir dévasté les terres d’Archambaud de Comborn coupable d’avoir soutenu les Capuchonnés. Des mercenaires revanchards qui se vengeaient ainsi des pacificateurs responsables de la mort des leurs, cette fois au service de la noblesse et de l’Eglise. Cette dernière, plutôt que de condamner un mouvement qu’elle avait largement soutenu voire initié, fit le calcul d’assimiler les Confrères de la Paix aux hérétiques albigeois. Entretenant une formidable confusion entre Routiers, Cathares et Capuciatis, elle prit prétexte du troisième concile du Latran pour exhorter à la croisade contre les impies, quels qu’ils fussent, offrant sa protection et des indulgences à ceux qui les combattraient. Les Confrères, sans véritables meneurs, privés des vrais gens de guerres, des chevaliers et des écuyers, de l’organisation militaire des seigneurs, ne purent faire front et subirent de nombreuses défaites. Déjà, depuis quelques semaines, ils avaient connu de multiples désertions dans leurs rangs. Certains avaient rejoint des mouvements pacifistes, d’autres se mirent au service des féodaux en reniant leur idéal originel.

Par une sorte d’impulsion naturelle, ceux qui étaient restés fidèles à la cause entreprirent de se regrouper en Auxerrois où les habitants pressurés par l’impôt multipliaient les révoltes. Là, ils se montreraient utiles et, pourquoi pas, remporteraient des victoires significatives qui relanceraient le mouvement. Mais c’était sans compter avec l’évêque d’Auxerre dont la réputation de férocité envers les présumés renégats n’était plus à faire et lui avait valu le surnom de « Marteau des hérétiques ». Après une violente contestation qui avait présidé à la nomination de son prédécesseur, ce qui avait entraîné une vacance à la tête de l’évêché bourguignon deux longues années, Hugues de Noyers fut finalement choisi par le chapitre de l’église cathédrale. Neveu de l’archevêque de Sens qui avait couronné quelques années auparavant Philippe Auguste, le nouvel évêque était un homme de pouvoir, intelligent et cultivé dont les connaissances en droit civil et canonique étaient reconnues de tous. Un homme décidé et résolu à imposer son autorité. Ainsi, quand le comte d’Auxerre, Pierre de Courtenay, s’avisa de s’en prendre aux membres du clergé, Hugues de Noyers ordonna-t-il des représailles à la hauteur de l’outrage. Il excommunia le comte sans autre forme de procès, puis s’assura que les guetteurs de la ville sonneraient les cloches à chaque fois que le comte, ou un quelconque membre de sa suite, se présenterait aux guichets de la cité. Prévenus par le glas, tous les édifices religieux refermaient sur-le-champ leurs portes et suspendaient le cas échéant les services en cours. Une exclusion de toutes les cérémonies religieuses qui se doublait d’un accueil peu amène des Auxerrois qui, pour la plus grande part, soutenaient leur évêque. De rage, le comte redoubla ses exactions, mais rien n’y fit, Hugues de Noyers ne céda pas et contraignit le seigneur à revenir à de meilleurs sentiments. Le prélat savait se faire respecter et montrait la même intransigeance à l’égard des hérétiques qu’il pourchassait sans relâche ou envers les récalcitrants à payer l’impôt. Aussi, quand il entendit que les Capuciatis s’étaient regroupés à proximité d’Auxerre, il entendit partir immédiatement à leur rencontre, non sans avoir rassemblé ses milices paroissiales.

A moins de deux lieues d’Auxerre, près de Giacum[1], un hameau doté d’une maison forte, Anthoine avait enfin retracé le campement de ses compagnons d’armes. Qui se montrèrent particulièrement heureux de ces retrouvailles. En l’absence de véritable chef, ils célébraient l’arrivée d’un des initiateurs du mouvement. Mais le menuisier fut déçu de ne pas revoir ses fidèles amis du Puy pas plus que les meilleurs combattants. La Confrérie de la Paix présentait une bien triste mine, composée de misérables plus ou moins affamés dont certains ne portaient plus qu’un semblant de capuchon blanc. Pourtant, Anthoine ne baissa pas les bras et entreprit d’organiser la troupe rescapée. Il pouvait compter sur un millier d’hommes environ mais regrettait amèrement l’argent de sa cassette qui aurait permis l’engagement de quelques solides lieutenants expérimentés. Et surtout l’achat de protections et d’armes dont les Capuciatis se voyaient dépourvus. Sommairement dotés de quelques piques, coutelas et bâtons, ils ne pourraient faire longtemps illusion face à des adversaires équipés de pied en cap.

En ce matin d’automne, Anthoine se réveilla au camp des Confrères de la Paix avec un mauvais pressentiment. La nuit avait été difficile et il avait tardé à trouver le sommeil. Affaibli par sa longue marche pour rejoindre Auxerre mais aussi par des mois de privations, le menuisier se savait en bout de course. Et puis, la trahison d’Alix le taraudait, l’absence de ses anciens compagnons le faisait souffrir. Il aurait tant souhaité que Durandus, seule vraie justification de cette paix mariale, fût à ses côtés. Mais peu importait, il y croyait, il devait y croire. Alors qu’il se rinçait le visage à l’eau d’un ru, il fut rejoint par un Capuchonné qui, affolé, hurlait à tue-tête :

— Ils arrivent ! Ils arrivent !

— Ho, ho ! Calme-toi compagnon, ordonna Anthoine en se redressant. Qui arrive ?

— Les milices ! Les milices paroissiales d’Auxerre avec, à leur tête, l’évêque.

— Sont-ils nombreux ?

— Je n’en sais rien mais ils arrivent !

Anthoine comprit qu’il ne tirerait rien de plus du Confrère qui repartait déjà répandre son message d’alerte dans toutes les allées du campement. Un instant, Anthoine contempla le ciel pour y puiser un courage qu’il n’y trouva pas. Tout à coup, un malaise indicible qui le tourmentait depuis plusieurs jours s’imposa à lui. Si Alix l’avait trahi et avait indiqué la cache de son magot, pourquoi son atelier aurait-il été retourné et dévasté ? Il aurait suffi de défaire les quelques planches qui masquaient la cavité dans les fondations de la maison. Quel idiot il avait fait ! Bien sûr qu’elle ne l’avait pas trompé ! Et dire qu’il l’avait accusée, malmenée, bousculée et même assommée ! Serrant les poings de rage, furieux de sa bêtise et de sa vanité, il se promit de tout faire pour se faire pardonner à son retour au Puy. Il était certain que sa persuasion et sa bonne foi sauraient convaincre sa fidèle amie. Mais pour l’heure, il n’était plus question de se lamenter. Il fallait se mettre en ordre de combat le plus vite possible, réfléchir à un plan de défense. Mais il venait tout juste de rejoindre ses compagnons que déjà apparaissaient les premiers cavaliers auxerrois. Sans autre forme de procès, armés d’épées, de lances et de masses, ceux-ci chargèrent les Capuciatis qui ne surent résister. Et quand la piétaille auxerroise rejoignit le champ de bataille, les Confrères de la Paix n’eurent d’autre choix que de se rendre et d’implorer le pardon. Mais la milice ne comptait pas en rester là et poursuivit son attaque meurtrière de longues minutes jusqu’à ce que l’évêque en personne se présente au milieu de ses hommes en armes. Sans descendre de cheval, il contempla le spectacle pitoyable de ces centaines d’encapuchonnés en haillons, à genoux, priant Notre Dame de leur accorder sa miséricorde. Mais ce fut inutile car le Ciel semblait s’en être remis à la justice du prélat d’Auxerre, un vain mot que n’ignoraient pas les vaincus. Le prélat se présenta devant les Capuciatis prosternés et, du haut de sa monture, s’adressa aux prisonniers.

— Je suis Hugues de Noyers, évêque d’Auxerre…

A ces mots, la foule des Confrères de la Paix fut épouvantée. Tous connaissaient la réputation du Marteau des hérétiques et savaient qu’ils ne pourraient en attendre la moindre pitié.

— Vous avez défié notre sainte mère l’Eglise, poursuivit-il. Vous avez contesté la puissance des grands de ce monde, n’attendez aucune grâce de ma part. Repentez-vous, reprenez le chemin de la foi et le Seigneur vous accordera sa compassion. Qui sont vos chefs ? ajouta-t-il après quelques secondes.

Les Capuciatis se regardèrent, l’air interrogateur. Depuis qu’ils avaient été abandonnés par les chevaliers et les guerriers de profession, ils avaient erré de villes en pays sans réel commandement. Le meneur d’un jour était remplacé le lendemain par un autre. Pourtant, Anthoine et trois autres hommes se manifestèrent. Voulaient-ils assumer jusqu’au bout leur implication dans ce mouvement de la paix ? Ou espéraient-ils le traitement privilégié accordé aux chevaliers en temps de guerre ? Ils n’eurent pas le temps de s’exprimer que déjà des écuyers les saisissaient pour les mener à la mort devant leurs compagnons. Une dizaine de miliciens avait promptement fiché en terre quatre pieux sur lesquels les quatre suppliciés furent empalés, sans égard pour leurs hurlements de douleur, mais au ravissement des Auxerrois qui se repaissaient du spectacle. Quand le dernier d’entre eux, Anthoine, expira, un grand silence se fit dans les rangs des Confrères. Pouvaient-ils encore espérer la clémence de l’évêque ?

— Que ces hérétiques soient bannis à jamais ! lança Hugues de Noyers à l’adresse de ses troupes. Et que nul n’ose dorénavant porter ce capuchon maudit !

Sur ces paroles, l’évêque talonna son destrier et fit demi-tour pour repartir vers Auxerre. Les sergents de la milice auxerroise s’emparèrent des Capuciatis et, un par un, leur arrachèrent le capuchon blanc et la plaque mariale en étain, ne manquant pas de les rouer de coups pour faire bonne mesure. Si l’un des prisonniers émettait la moindre plainte, on lui tranchait la main séance tenante devant ses compagnons horrifiés. Si un autre se rebellait ou tentait de s’enfuir, on lui coupait les pieds. Il n’en fallut pas davantage pour anéantir toute volonté de rébellion. C’en était fini du mouvement des Confrères de la Paix de Marie.

On les avait portés aux nues puis on les avait craints. A présent, ils n’inspiraient plus que la commisération et la pitié. Quant à Hugues de Noyers, en mémoire de son action salvatrice, il fit sculpter sur l’un des chapiteaux de son église la figure du Malin dévorant les encapuchonnés.

Durandus ignorait tout de la fin désastreuse des Confrères de la Paix et se dirigeait aussi vite qu’il le pouvait vers le Puy-Sainte-Marie. Il lui tardait de retrouver Alix et le petit Jehan, de recouvrer un quotidien paisible qui semblait appartenir à un passé perdu. Il ne lui restait que quelques lieues à parcourir mais la nuit s’annonçait et il préféra dormir dans le creux d’une caverne de la forêt plutôt que de prendre le risque de terminer son voyage dans l’obscurité. De plus, il se souvenait de ce que lui avait assuré le chanoine Gerland. Il lui sembla donc qu’une arrivée nocturne ne saurait convenir à celui que tous les habitants du Puy attendaient pour le fêter en héros.

Le lendemain matin, le soleil se levait à peine quand il se remit en marche. En moins d’une heure, il parvint à l’entrée de la ville basse et se dirigea vers la rue des Tables, encore déserte, où il espérait retrouver Alix à son réveil. Parvenu à l’entrée de sa boutique, il s’étonna que la porte ne fût pas fermée avec son loquet. Pourtant la jeune femme, de nature anxieuse, ne manquait jamais de vérifier, plutôt deux fois qu’une, sa fermeture avant de se coucher. Sans plus se poser de questions, il pénétra dans l’atelier et remarqua qu’il était parfaitement rangé. Il eut un sourire doux. Alix avait toujours sur garder leur intérieur propret et ordonné. Se faufilant entre les piles de madriers et de solives, il atteignit les quelques marches qui conduisaient à l’entresol.

— Alix ! Alix !

Seul le silence lui répondit. Tout en gravissant les degrés, il s’étonna de la présence de deux tranchoirs et d’une cruche d’eau placés sur la petite planche qui faisait office de table à repas, comme si la petite famille s’apprêtait à souper. L’âtre ne contenait plus que quelques morceaux de charbon refroidis alors qu’une marmite à demi remplie reposait sur la paillasse. Les jouets du petit Jehan traînaient au sol et le voile dont se couvrait systématiquement la jeune femme quand elle sortait, pendait à son crochet près de la porte donnant sur la rue. La maie grande ouverte, la huche de laquelle dépassait une demi-miche de pain, tout laissait pressentir un départ précipité. Pénétrant dans l’entresol, il aperçut la couche familiale bien rangée, les coffres ouverts comme ils l’étaient quand Alix rangeait sa lessive. Pourquoi son épouse était-elle déjà sortie à cette heure matinale ? Et où était Jehan ? Il redescendit à la volée l’escalier et entreprit de visiter le moindre recoin de l’atelier à la recherche d’une explication vraisemblable. Rien, il ne trouva rien. Perplexe, il s’arrêta au milieu de la pièce, se grattant la tête sans rien y comprendre. Pourquoi serait-elle partie ? Bien sûr, il se souvenait de sa colère quand il avait suivi les Confrères de la Paix. Mais était-ce là une raison suffisante pour le quitter ? De toute façon, un départ n’avait aucun sens puisque, dans ce cas, elle eut emporté ses affaires ainsi que celles du garçonnet. Mû par une inspiration soudaine, il sortit dans la cour qu’il traversa en courant. Peut-être Anthoine était-il de retour et pourrait-il lui fournir une explication ? Or, non seulement le menuisier n’y était pas mais son atelier présentait l’apparence du chaos. Meubles fracassés, outils dispersés, plancher éventré, la pièce semblait avoir connu une bagarre générale. Durandus resta un long moment dans la menuiserie, les bras ballants, hébété. Puis, se reprenant, il s’apprêtait à rejoindre son propre atelier quand il remarqua sous un banc une jambe d’une blancheur livide à demi recouverte d’une étoffe. Contemplant stupidement le corps inerte, il se prit à trembler. Ses genoux cédèrent sous lui et il s’écroula au sol, atterré. Alix était là, gisante et sans vie ! D’un geste brusque il écarta le meuble et découvrit le visage de sa bien-aimée. Alix était morte. Mais pourquoi ? Passant ses bras sous les cuisses et le dos de la jeune femme, il la souleva puis la transporta jusqu’à leur maison. Elle semblait apaisée, belle comme une princesse endormie. Il l’étendit délicatement sur leur paillasse puis s’accroupit auprès d’elle. Que s’était-il passé ? Qui avait pu s’en prendre à son épouse sans défense ? Et pourquoi était-elle chez Anthoine ? Autant de questions auxquelles l’artisan ne pouvait trouver le début d’une réponse. Epuisé par sa longue course des jours précédents, il s’allongea à même le sol auprès de sa compagne et, fixant les solives du plafond de la petite alcôve, il tenta de mettre de l’ordre dans ses idées. Il transpirait malgré la fraîcheur de la nuit, l’esprit bouillonnant de conjectures toutes aussi folles les unes que les autres. A l’évidence, il n’y avait aucune explication satisfaisante mais il lui fallait se rendre à l’évidence : Alix n’était plus. Sans s’en rendre compte, il s’endormit, le sommeil troublé par des visions cauchemardesques où Capuciatis, religieux et mercenaires tournaient autour de lui en riant comme des damnés. Il se réveilla quelques heures plus tard alors que sonnait la sexte, grelottant sur sa paillasse. La fièvre s’était emparée de lui.

Alors que le soleil pointait au zénith sur la rue des Tables animée par l’activité de ses nombreux artisans, Durandus descendit lentement les degrés qui menaient à l’atelier, se dirigea sans hésitation vers un tonneau dont il extirpa une longue corde de chanvre puis se saisit du petit escabeau qu’Anthoine lui avait offert. Revenu dans l’alcôve, il plaça le siège sous la plus grosse poutre, y grimpa et fixa solidement la corde au plafond. D’un geste méthodique et minutieux, il confectionna un nœud coulant au travers duquel il passa la tête. Le regard sec, il fixa le beau visage de sa compagne de toujours puis, d’un geste brusque du talon, il renversa le tabouret.

 

 

 

[1] Gy-l’Evêque, dans le département de l’Yonne.

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