13. Les bons offices de Gerland

par Pierre Grammat

Au Puy-Notre-Dame, les premiers succès rencontrés par les Capuchonnés furent dignement célébrés par des processions et des grâces rendues à Notre Dame. Afin de glorifier pour l’éternité leurs exploits, quatre statues de plus de huit pieds de haut furent placées aux angles de la tour au niveau du deuxième étage, effigies des Confrères de la Paix qui veillaient ainsi sur le parvis. Dans la ville basse, commerçants et artisans se montraient particulièrement fiers du mouvement pacifiste qu’ils avaient initié. Pourtant, à la suite des seigneurs qui s’étaient empressés de rejoindre leurs fiefs dès les victoires décisives remportées contre les mercenaires, ils étaient progressivement revenus chez eux afin de retrouver leur famille et de reprendre le travail. Ils n’avaient pas les moyens financiers de prolonger leur absence au risque de voir leur pratique décliner au profit de ceux qui n’avaient pas cru bon de suivre les pacificateurs sur les champs de bataille. Et ce fut ainsi que Le Teulier, Portal et Peuveil retournèrent à leurs occupations. Mais ils aimaient à se retrouver régulièrement à la taverne pour se remémorer leurs faits d’armes et raconter à la cantonade leurs exploits pour la centième fois. Mais aucun des hommes présents dans le débit de boisson ne s’en serait plaint et chacun écoutait avec ravissement les récits du trio devenu inséparable.

— Jamais je n’aurais cru Peuveil capable d’une telle efficacité ! fit Portal en claquant vigoureusement le dos de son ami.

— Tu pensais peut-être que j’étais un pleutre ? se rebella le fabricant de chandelles.

— Bien sûr que non mais je dois avouer qu’avec ton physique de têtard, je ne m’attendais pas à ce que tu réduises en charpie ces mécréants à coups de massue !

— Il est vrai que cela devait le changer de ses cierges ! renchérit Le Teulier.

— C’est ça, moquez-vous d’un pauvre chandelier ! fit mine de se plaindre Peuveil avant d’éclater de rire, bientôt suivi par ses compagnons de libations.

— Et avez-vous des nouvelles d’Anthoine ? les interrompit un homme qui écoutait la conversation à quelques pas du trio.

Les trois hommes se regardèrent, interrogateurs. Non, ils n’en avaient pas.

— La dernière fois que je l’ai aperçu, c’était au soir de la bataille de Dun, fit Portal. Il traversait le camp en compagnie de Durandus. Depuis, pchitt ! il a disparu.

— Je crois qu’il a pris la route d’Issoudun en compagnie de ceux qui traquaient Raymond Brun, répliqua Peuveil, ce chef des mercenaires qui nous avait échappé lors de la bataille…

— Tu veux dire que ce couard a lâchement abandonné ses troupes ! l’interrompit Portal. Tu parles d’un chef de guerre ! En tout cas, il n’est pas allé bien loin, du moins avec la tête sur les épaules !

A ces paroles, toute la compagnie présente éclata de rire. En effet, un messager des Capuciatis était revenu au Puy transportant dans un panier la tête de Raymond Brun, décapité par les habitants de Marigny, afin d’exposer à la vindicte anicienne les restes de leur ancien tourmenteur.

— Et Durandus, il a suivi Anthoine ? s’enquit un autre homme de l’assemblée.

A nouveau, Portal, Peuveil et Le Teulier s’interrogèrent du regard.

— Ce que je peux dire, fit enfin le bonnetier, c’est qu’il n’a pas été blessé lors de la bataille de Dun puisque, comme je le disais tout à l’heure, je l’ai aperçu au soir de notre victoire dans le campement. Peut-être a-t-il suivi Anthoine ou bien a-t-il rejoint les Capuchonnés qui se rendaient dans le Rouergue…

— C’est tout de même bizarre que nous n’ayons aucune nouvelle… fit observer Peuveil. Espérons en tout cas que la Sainte Vierge veille sur eux.

— Moi, s’immisça un vieillard qui sirotait à la table voisine un gobelet d’hypocras, j’ai entendu dire au Cloître que dans certaines contrées, les Capuchonnés étaient devenus fous ou possédés par le Malin…

— Mais qu’est-ce que tu racontes là, vieille baderne ! s’agaça Portal. Qu’est-ce que tu en sais ? Tu y étais, peut-être ?

— Je n’y étais pas mais c’est ce qu’on raconte… répliqua sans s’émouvoir l’ancien.

— Et qui propage ce genre de rumeurs ?

— Personne… Tout le monde… répondit le vieillard en arborant un air mystérieux.

— Tu en as trop dit ou pas assez ! tempêta Portal en se levant brusquement de son tabouret au risque de renverser les timbales de vin. Je ne permettrai jamais qu’on dise du mal des Confrères de la Paix !

— Je ne dis pas de mal, répliqua l’ancêtre sans se départir de son calme. Mais je vous répète qu’on raconte qu’après avoir vaincu les Cottereaux, certains, je dis bien certains, ont œuvré pour leur compte et qu’ils se sont mis à dépouiller les villages et les provinces qu’ils traversaient…

— Calomnies ! Inventions ! Voilà qui est impossible ! s’insurgea Peuveil. Les Confrères de la Paix ne se rendraient jamais coupables de tels méfaits. Tu mens ou tu perds la tête, vieillard sénile !

— Mais oui, c’est impensable ! renchérit Le Teulier.

Quant à Portal, il s’apprêtait à faire rendre gorge au calomniateur et l’aurait rossé de belle manière si ses amis ne l’avaient retenu. Eructant de rage, il s’écria :

— Je ne resterai pas une minute de plus dans cet endroit où l’on ose dire du mal des Capuchonnés sans lesquels nous serions aujourd’hui encore à souffrir mille morts ! Messieurs, je ne vous salue pas, ajouta-t-il en quittant les lieux suivis par ses deux acolytes.

Evidemment, les trois fidèles amis ne pouvaient soupçonner le travail de sape entrepris par le chanoine Gerland sur les ordres de son maître. Le pays de Velay débarrassé des Cottereaux, les féodaux revenus à leurs affaires, il importait désormais au chapitre de récolter les fruits d’une telle réussite. Et pour ce faire, Hugues de Polignac avait chargé son factotum de répandre le bruit que seuls les seigneurs, assistés des troupes du roi Philippe Auguste, avaient été en mesure de venir à bout des mercenaires, notamment lors de la bataille de Dun. Certes, les Capuchonnés de la ville et des campagnes avaient joué leur rôle en accompagnant les soldats de métier et en priant tout au long des batailles, voire à l’occasion en faisant masse, mais ils n’avaient pu, évidemment, participer de façon active aux affrontements guerriers. Que le bon peuple conservât une part du mérite, le Doyen en convenait, mais il fallait que la gloire revînt à l’autorité ecclésiastique. Si l’Apparition mariale de Durandus fut exaltée, le rôle joué par Anthoine fut atténué puis passé sous silence.

Par la suite, quand les premières rumeurs avaient bruissé dans la ville basse des derniers exploits des Capuchonnés face à des seigneurs féodaux tyranniques, Gerland avait repris son bâton de pèlerin pour prêcher la bonne parole auprès des commerçants et des artisans. A chaque sortie de messe, accompagné par des clercs, il se mêlait aux groupes qui s’attardaient sur le parvis de la cathédrale et glissait ici ou là des remarques pertinentes pour faire taire les rumeurs. Le temps était venu de reprendre une vie normale et de profiter d’un calme et d’une paix profitables à tous. Et il n’eut aucun mal à convaincre des citadins qui, la prospérité économique recouvrée, n’aspiraient qu’à reprendre leurs activités et n’avaient aucune raison de soutenir plus avant un mouvement qui ne pouvait conduire qu’à de nouveaux désordres. Le chanoine fit savoir que certains habitants du bourg avaient perdu la tête ou étaient possédés par le diable et avaient pris la tête d’une révolte, faisant clairement allusion à Anthoine. Il laissa même entendre que la plupart avait cédé aux sirènes de l’hérésie Cathare. Ainsi, peu à peu, l’Histoire des Capuchonnés fut-elle revue et corrigée par le chapitre de Notre-Dame du Puy.

Concomitamment, l’évêché n’avait pas chômé pour reprendre en main la confrérie, faisant pression sur les Capuchonnés de bonne volonté en leur recommandant de revenir au pays pour reprendre leurs activités. Si le message fut immédiatement compris par le clergé et les religieux qui accompagnaient jusqu’alors le mouvement, et qui désertèrent rapidement les rangs des Confrères, ce fut une vaine mission quand il fallut en convaincre les pauvres gens chassés des contrées dévastées par les luttes cathares ou encore les paysans démunis au point d’espérer un chaos qui rebattrait les cartes d’un jeu dont ils avaient toujours été exclus. Abandonnés par le pouvoir féodal puis par le clergé et les bourgeois, les Confrères de la Paix de Notre Dame conquirent cependant de nouveaux adeptes : des misérables revenus des croisades sans aucune ressource ou des serfs parfois demi-libres qui n’éprouvaient aucun scrupule à se révolter contre l’ordre établi et l’Eglise. S’ils n’adoptaient pas les préceptes des Bons Hommes[1], ils en appréciaient l’esprit dans l’espoir de se libérer de la double tutelle, laïque et ecclésiastique. Ils refusaient de payer des impôts qu’ils estimaient injustes ou de céder une partie du produit de leur labeur et encore davantage de verser leur sang pour des causes qui n’étaient pas les leurs. Grâce à ces nouvelles recrues réfractaires au joug seigneurial, les Capuchonnés faisaient encore nombre. Mais la défection des nobles et des chevaliers avait porté un rude coup à leur efficacité guerrière sur le terrain.

Ce fut dans l’Auxerrois que le mouvement atteignit son paroxysme. Les insurrections populaires s’y étaient multipliées et faisaient trembler les barons locaux, mais aussi le puissant évêché d’Auxerre. Anthoine avait appris la propagation de cette nouvelle guerre des gueux dont il était, pour partie, responsable. Aussi ne fut-il pas étonné d’apprendre qu’on l’y attendait pour canaliser et regrouper ces révoltes éparses qui manquaient cruellement de moyens. Au moment de rejoindre les Capuchonnés dans leurs luttes contre les pouvoirs temporels, Anthoine jugea le moment venu de leur apporter son aide financière. L’argent qu’il avait amassé grâce à la vente des capuchons allait enfin trouver sa justification. Il résolut de partir vers Auxerre, non sans avoir fait un détour par le Puy pour s’y charger de sa petite fortune.

Pour Gerland, il était temps de parfaire son travail. Et en premier lieu, de s’assurer que les plus impliqués, revenus en ville, se tiendraient tranquilles. Pour le trio Peuveil, Le Teulier et Portal, ce fut plus facile qu’il ne l’escomptait. Il se rendit tour à tour dans la boutique de chacun et leur expliqua que si la grâce avait touché leur ami Durandus, le Mal avait atteint Anthoine. Devant leurs réticences, il avait insisté puis, en désespoir de cause, il avait glissé quelques menaces sur l’essor futur de leurs pratiques. Finalement, les trois hommes se laissèrent convaincre que le menuisier avait perdu la raison ou, mieux, qu’il était mort en pleine gloire sur un champ de bataille victorieux. Puis le chanoine s’était scrupuleusement enquis de l’état d’esprit de chaque corporation de métier, de chaque commerçant. Rassuré sur ce point, il ne lui restait qu’une dernière démarche à accomplir. Aussi, un matin, se rendit-il au logis de Durandus. Comme il s’y attendait, il y trouva Alix.

Depuis le départ de Durandus, elle avait prié, supplié peut-être même menacé le Ciel de lui rendre son mari. A présent seule avec son fils, elle se rendait compte qu’elle avait été dure avec lui, qu’elle aurait pu faire l’effort de le comprendre. Et n’aspirait plus aujourd’hui qu’à le retrouver pour le couvrir de baisers et d’excuses pour son attitude passée. Elle s’était ruinée en cierges déposés à l’autel de Notre Dame. Un jour, elle fit même la route jusqu’à la montjoie de Montferrat à plus de six lieues du Puy, l’un de ces Mons Gaudii[2] qui s’étaient multipliés aux abords des villes de pèlerinage à l’endroit où les voyageurs découvraient au loin, pour la première fois, leur destination, en référence au nom donné par les pèlerins à la montagne de Rame à Jérusalem. Là, Alix déposa pieusement une pierre sur le monceau de cailloux et embrassa avec ferveur la croix qui le surmontait. Mais rien n’y fit.

Depuis des mois, elle n’avait plus eu de nouvelles de son mari si ce n’étaient quelques informations grappillées ici ou là grâce à des Capuciatis revenus au pays. Curieusement, nul ne semblait en mesure de lui dire où se trouvait exactement Durandus. En revanche, Anthoine avait été vu partout, toujours en première ligne, et Alix présuma que son époux l’accompagnait. Mais aujourd’hui, en dépit des quelques économies qu’ils avaient pu amassées à l’époque heureuse où Durandus œuvrait pour l’évêché, elle se retrouvait totalement démunie bien qu’elle eût accepté ici ou là quelques travaux de couture. L’existence au Puy devenait insoutenable et elle ne pouvait escompter l’assistance de quiconque. Découragée, elle s’imaginait contrainte de se réfugier avec Jehan à l’hôpital des pauvres de Notre-Dame qui accueillait misérables pèlerins, infirmes et vieillards.

Quand le chanoine fit irruption dans l’atelier, Alix se figea, son balai de branchages à la main. Elle avait immédiatement reconnu le factotum du Doyen du chapitre de Notre-Dame du Puy et crut qu’il venait lui annoncer une terrible nouvelle. A son habitude, l’homme d’église arborait un visage fermé qui n’était pas pour la rassurer. Pourtant, celui-ci prit sa voix la plus douce pour s’adresser à elle :

— Ah ! Je vois que tu prends soin de ton intérieur, fit-il en s’approchant de la jeune femme.

A l’inanité de cette phrase d’introduction, Alix ne sut que répondre et se contenta de regarder son interlocuteur. Mais alors qu’il s’apprêtait à reprendre la parole, elle plaça un doigt sur ses lèvres et montra de la main l’entresol où dormait le petit Jehan. Le chanoine lui fit signe qu’il avait compris et reprit à mi-voix :

— Je ne sais pas si tu as eu des nouvelles de Durandus…

— Vous savez où il est ? l’interrompit la jeune femme. Il est vivant ? Il va rentrer ?

Gerland ne put s’empêcher d’esquisser un petit sourire devant l’émotion d’Alix.

— Je ne sais pas s’il va bientôt rentrer mais je peux t’assurer qu’il est en vie et qu’il se porte à merveille…

— Où est-il ? interrogea-t-elle à nouveau en se rapprochant de son interlocuteur.

— Aux dernières nouvelles, il était en route pour le Rouergue. Tu sais que ton mari est un homme extraordinaire et combien nous lui sommes tous redevables. Grâce à lui, au soutien indéfectible du chapitre et à la volonté de Dieu, nous voilà débarrassés de ces Cottereaux…

— Quand rentre-t-il ? insista Alix qui n’avait que faire de ces considérations.

— Je ne sais pas, je te le répète mais je voulais t’annoncer que l’évêché m’a chargé d’aller à sa rencontre et de faciliter son retour en ville.

A ces paroles, la jeune femme sentit ses jambes se dérober sous elle et elle tomba à genoux devant Gerland dont elle prit la main :

— Merci, Monseigneur, merci ! murmura-t-elle entre deux sanglots.

— Relève-toi petite, tout va bien se passer, répondit-il d’un ton paternel qui ne lui ressemblait pas. Mais je vais avoir besoin de ton aide…

— De mon aide ? s’étonna-t-elle en se relevant, essuyant ses larmes du revers de la manche de son bliaud.

— Eh bien… hésita Gerland. Tu dois savoir que ton voisin…

— Anthoine ? l’interrompit Alix.

— Oui, c’est ça, Anthoine. Tu sais qu’il a gardé par-devers lui l’argent des capuchons des Confrères de la Paix.

— Non, je l’ignore, se troubla la jeune femme qui soupçonnait quelque mauvais coup de la part de cet homme qu’elle craignait par pur instinct.

— Mais si, tu le sais, insista le religieux. Et il faut me dire où cet argent est caché…

— Je vous assure que je n’en ai aucune idée ! se défendit-elle. Pourquoi le saurais-je ?

— Parce que nous connaissons tes liens, disons privilégiés, avec ce menuisier, répondit son interlocuteur en levant un sourcil.

Alix fut à nouveau décontenancée. Que pouvait connaître cet homme du Cloître  de ses relations personnelles avec Anthoine ? Et d’ailleurs, avait-elle quoi que ce soit à se reprocher à cet égard ? Etait-il interdit d’avoir un ami, un confident ?

— Pour te dire plus clairement les choses, reprit le chanoine, je te promets de te ramener ton mari, sain et sauf, si tu me révèles la cache du menuisier. Tu comprends ?

La jeune femme ne le comprenait que trop bien. La perspective de retrouver Durandus la submergeait de bonheur mais ce retour à une vie normale, tant espéré, devait se faire au prix d’une trahison. Une proposition qu’elle ne pouvait accepter. Pourtant… Le chanoine s’aperçut de son embarras et reprit  d’une voix doucereuse :

— De toute façon, je crains que notre homme ne se soit perdu…

— Perdu ?

— Je veux dire que son âme est possédée par le Malin. Qu’il s’est égaré dans une cause folle qu’un Chrétien ne peut que déplorer…

— Anthoine, possédé par le diable ? Mais c’est impossible, s’insurgea la jeune femme.

— Hélas ! Et je crains le pire pour son avenir. On prétend même qu’il aurait rejoint les rangs des hérétiques Cathares qui veulent mettre à bas notre sainte mère l’Eglise.

— Les Cathares ? s’étonna Alix. Mais Anthoine n’était pas un bigot, loin s’en faut. Vous savez, lui et la religion…

— C’est bien ce que je disais, l’interrompit le chanoine qui saisit au vol la perche que lui tendait involontairement son interlocutrice. Un homme sans foi qui ne respecte pas la parole de Dieu, un hérétique !

— Je ne peux pas y croire, je ne peux pas y croire, répéta Alix dans un souffle. Pas Anthoine !

— Et puis, un homme de cet âge-là qui n’a pas encore pris femme ne laisse pas d’étonner…

— Oh ! s’insurgea Alix. Comment pouvez-vous avoir de telles pensées ?

— Je ne pense pas, je constate et j’écoute ce qu’on dit dans la ville basse.

— Ce sont des vilenies colportées par des jaloux, des envieux !

— Peu importe… Laissons le Seigneur se préoccuper de son sort et réjouis-toi plutôt du prochain retour de ton pieux mari.

Le dilemme était insupportable à la jeune femme. L’idée de retrouver son Durandus la comblait mais le prix de la trahison lui paraissait trop élevé. Redressant la tête, elle regarda droit dans les yeux le religieux et affirma d’une voix ferme :

— Je vous assure que j’ignore l’existence de cet argent et plus encore l’endroit où il pourrait être caché.

Gerland considéra quelques instants le visage buté de la jeune femme. Il comprit qu’il ne pourrait la contraindre à trahir le menuisier.

— Comme tu voudras… Mais sache que ton silence ne changera pas grand-chose et que nous finirons bien par découvrir où cet hérétique a celé l’argent de notre Eglise. Tant pis pour toi et… pour Durandus !

Sur ces paroles, le chanoine tourna les talons et se dirigea vers la porte de l’atelier. Alix, en pleurs, se laissa choir sur les genoux, les mains sur le visage. Quand elle entendit le petit grelot tinter à l’ouverture du battant, elle releva la tête, la mine décidée :

— Attendez !

Quand Gerland revint au Cloître, il apprit de l’hebdomadier de service que Hugues de Polignac s’était rendu auprès de monseigneur l’évêque. Pressé de rendre compte de sa matinée, le chanoine hésita puis résolut d’attendre le Doyen au sortir du cabinet épiscopal. En effet, ce dernier avait été convoqué aux premières heures du jour par Pierre de Solemniacum, inquiet de ce qu’il apprenait de la dérive des Confrères de la Paix.

— Si nous sommes heureux de l’expulsion des Routiers du pays de Velay, expliqua-t-il au Doyen après l’avoir vaguement salué d’un geste du bras en venant à sa rencontre dans le bureau, je le suis un peu moins de ce que j’apprends par ailleurs… Des Capuchonnés, dont certains viendraient du Puy-Notre-Dame, auraient pris la tête d’une révolte contre l’ordre, contre les seigneurs, contre l’Eglise ? Comment cela peut-il être possible ?

— Je crains que la rumeur n’amplifie les choses, tenta de justifier le Doyen. Vous savez comment sont les gens…

— Les gens, je ne sais pas, mais j’ai ici une missive dépêchée par le vicomte d’Aubusson qui me relate des événements… des événements effroyables ! Des révoltes paysannes, des rébellions villageoises… On… on s’en prend à l’Eglise, on conteste l’autorité de Dieu et de ses serviteurs…

L’évêque bafouillait de colère, ce qui ressemblait peu à l’homme posé et pondéré qu’il se flattait d’être. Mais la pensée qu’on puisse lui reprocher d’avoir initié un mouvement séditieux le mettait hors de lui.

— J’exige que vous y mettiez bon ordre dans les meilleurs délais ! Que dis-je ? Immédiatement !

Hugues de Polignac se dandinait d’une jambe sur l’autre, ce qui avait pour effet d’agiter à contretemps la gélatine de son ventre à l’étroit dans une dalmatique trop cintrée. Que pouvait-il répondre ? Il tenta de minimiser l’affaire :

— Pour autant que je sache, cela se passe au-delà de nos frontières, je veux dire hors du pays de Velay…

— Et alors ? répliqua Pierre de Solemniacum. Combien de temps faudra-t-il pour que ces contestations contaminent toutes les régions, les unes après les autres ? Vous rêvez, ma parole, Doyen ! Et qui pâtira de ces désordres ? Je vous le dis : tout le monde ! Sans compter que notables et seigneurs de la ville basse auront beau jeu de profiter de cette agitation… Faut-il que nous revivions le drame des Monédier ?

L’évêque faisait allusion à une noble famille du Puy, les Monédier qui, ayant en charge la frappe de la monnaie, s’était enrichie et avait atteint un tel degré de puissance qu’elle outrepassa ses droits de seigneur du quartier où elle était installée. Après avoir construit une tour de défense qui les rendait invincibles, maîtres absolus d’un secteur entier de la ville, les Monédier avaient pressuré, malmené et parfois même massacré les habitants. Une situation qui conduisit son prédécesseur à l’évêché, Pons de Tournon, confronté aux nombreuses seigneuries qui divisaient le bourg bien qu’il fut théoriquement seul suzerain du Puy depuis la fin du Xe siècle, à faire un exemple. Les biens de ces monetarii furent confisqués et la famille chassée hors de la cité. Recouvrant son calme, Pierre de Solemniacum ajouta :

— Et comment se fait-il que Durandus, icône de notre mouvement de la paix, ne soit pas revenu au pays ? Ne me dites pas que, lui aussi, a épousé les thèses hérétiques !

— Oh non, rassurez-vous, Monseigneur. Notre homme est toujours aussi respectueux de notre sainte mère l’Eglise. Je crois savoir qu’il est dans le Rouergue.

— Eh bien, faites en sorte qu’il revienne au plus vite car notre bonne ville a besoin de lui…

— Ah ! laissa échapper Hugues de Polignac, la mine défaite. Puis se reprenant : Je vais immédiatement envoyer le chanoine Gerland à sa rencontre afin de faciliter son retour.

L’évêque ne parut pas s’apercevoir du trouble de son interlocuteur et ajouta d’une voix sèche qui ne souffrait aucune discussion :

— Et agissez tout aussi prestement pour étouffer une fois pour toutes cette menace d’insurrection. Allez !

Le Doyen ne se fit pas prier et quitta avec soulagement le cabinet de travail de l’évêque pour se retrouver nez à nez avec Gerland qui l’attendait en faisant les cent pas dans le corridor. Celui-ci lui relata les événements de la matinée tandis qu’ils retournaient au logis des clergeons.

— Si la situation en ville est aussi calme que vous le dites, me voici rasséréné, fit Hugues de Polignac quand son factotum eut terminé son récit. Mais il faut impérativement éviter que des révoltés reviennent en ville et n’y sèment le désordre. Aussi, je compte sur vous pour que cela n’arrive pas. Notamment cet artisan, ami de Durandus, qui a pris la tête des fauteurs de troubles…

— Anthoine, précisa Gerland. Anthoine le menuisier.

— C’est cela. Il faut absolument le retrouver et lui signifier qu’il n’est pas attendu au Puy !

— Voilà qui ne va pas être simple, Monseigneur, car nous ignorons où il se trouve actuellement. J’ai entendu dire qu’il avait rejoint des Capuchonnés en Auxerrois pour y porter la contestation…

— En Auxerrois ? Eh bien, ils n’ont pas choisi le meilleur endroit pour exercer leurs talents car je sais que Hugues de Noyers n’est pas homme à s’en laisser conter ! Quoi qu’il en soit, activez vos réseaux, faites surveiller son domicile, partez à sa recherche, faites ce que vous voulez mais… vite !

— Je pars sur-le-champ, répondit Gerland. Cependant…

— Quoi encore ? s’impatienta le prélat.

— Quelles sont les limites de ma mission ou, pour le signifier autrement, m’accordez-vous toute latitude pour agir comme la situation l’exigera ?

Hugues de Polignac sonda le visage impavide de l’homme de main et hésita. Il savait la cruauté et l’inhumanité de Gerland. Fallait-il lui concéder un blanc-seing et prendre le risque de dommages collatéraux ? Peut-être pas… Mais l’heure n’était plus aux tergiversations.

— Vous avez toute ma confiance. Mais agissez promptement car le temps nous manque.

Le Doyen se trouvait dans l’embarras. Après les premiers succès remportés face aux mercenaires, il avait cru avoir gagné la partie et voilà qu’il perdait sur les deux tableaux : à l’évêché qui craignait des troubles dans la ville basse et dans sa famille qui ne manquerait pas de lui reprocher d’avoir fomenté une révolte féodale. Il résolut de prendre les devants et de se rendre le jour même au château des Polignac. Parvenu dans la cour de la résidence vicomtale, il fut étonné de l’effervescence extraordinaire qui y régnait. De nombreux équipages s’y étaient installés et au milieu de la multitude de chevaux harnachés aux couleurs des seigneuries voisines allaient et venaient des clercs empressés. Le Doyen du chapitre de Notre-Dame du Puy hésita. S’il ignorait ce qui se tramait dans la demeure familiale, il pressentait sa présence inopportune. Mais puisqu’il avait fait le chemin, il résolut de poursuivre. Dans la cohue d’écuyers, de valets et de serviteurs qui parcouraient couloirs et coursives, nul ne parut lui prêter attention et il parvint sans encombre jusqu’à la grande salle de réception du château. Là, il constata qu’elle était bondée de chevaliers, d’écuyers et des plus puissants barons du pays de Velay. Il aperçut Géraud de Bouzols, les seigneurs de Beaumont, de Chapteuil, de Mercoeur et bien d’autres encore. A son grand étonnement, il reconnut des abbés et des dignitaires ecclésiastiques et s’inquiéta que son réseau de renseignements dont il se flattait ne l’eût pas tenu au courant de cette réunion. Décidément, l’évêque avait raison, il tenait mal son monde…

Tous écoutaient avec attention Héracle de Polignac qui, juché sur un montoir, faisait harangue. En effet, les seigneurs étaient bien décidés à en finir avec les Confrères de la Paix nouvelle mouture. Ils avaient rapidement compris qu’une force inattendue venait d’apparaître et qu’elle mettait en danger leur prospérité. A peine débarrassés des Routiers dont la présence leur était pourtant imputable, voilà que des misérables entendaient menacer l’ordre établi. Convoqués par le vicomte, ils se retrouvaient ce jour afin de découvrir les derniers événements en date et, le cas échéant, de déterminer une attitude commune. Hugues de Polignac se plaça dans un recoin de la pièce pour suivre les palabres tout en conservant une discrétion qu’il pressentait préférable. Ce que confirmèrent les paroles de son frère qui s’en prenait à présent à l’évêché du Puy, l’ennemi de toujours.

— Il y a quelques mois à peine, expliquait l’aîné des Polignac, l’évêque nous sommait de nous joindre à sa paix de Dieu pour soi-disant bouter hors du Velay les compagnies de Routiers. Mais il a alors omis de préciser que ce mouvement était séditieux et qu’il tentait ainsi de doubler la mise en se débarrassant des Cottereaux d’une part et en nous fragilisant, nous, seigneurs du Velay, d’autre part. Et je ne sais par quel prodige ces scélérats de Croisés de la paix ont-ils pu pousser vilains et paysans à la révolte ! Par quelle présomption démente ce populaire sordide réclame-t-il une égalité qu’il dit naturelle ? Veulent-ils se rebeller contre tout pouvoir, temporel et spirituel ? Une rébellion ? Que dis-je ? Une conjuration ! Ne serait-ce pas plutôt le diable qui commande ces serfs ? Auraient-ils oublié que leur servitude est leur peine pour avoir péché ? Je vous le dis en vérité, nous nous sommes laissés berner par le Malin qui, sous couvert d’une trêve de Dieu, d’une action purificatrice, a permis cette confrérie qui, aujourd’hui, révèle son vrai visage diabolique.

Héracle de Polignac reprit son souffle et l’auditoire en profita pour marquer son assentiment par quelques hochements de tête. Le vicomte savait, à l’évidence, quels propos tenir pour obtenir l’approbation de son auditoire. Il poursuivit :

— Sont-ils devenus fous au point de prétendre à une liberté trompeuse en se rebellant contre tout pouvoir et en prenant les armes ? Menaces, chantages, subversions, qu’imaginent-ils ? Que le monde saurait tenir un seul instant sans le respect dû aux suzerains et aux maîtres, bref au monde tel que Dieu l’a voulu ? Et voilà qu’on me rapporte que ces Capuciatis pillent, dévastent à leur tour ! Qu’ils rançonnent et usent de violence !

Des murmures de réprobation s’élevèrent.

— Des hérétiques ! Ce sont des hérétiques ! lança une voix.

Ainsi, le magnifique mouvement de la paix mariale du Puy s’était-il transformé en invention du Diable, en machination destinée au désordre du temps. Mais Héracle voulait aller au-delà du mensonge éhonté et de la calomnie.

— Après l’hérésie des Bons Hommes[3], renchérit le vicomte, voici que nous assistons à une hérésie charnelle qui remet en cause notre communauté de vie ! Les Capuchonnés sont des renégats qui méritent d’être combattus au même titre que les Cathares !

A l’évocation des Parfaits, l’assemblée frissonna. Depuis quelques décennies, la doctrine apostate s’était répandue dans les provinces du Sud. Une religion nouvelle, une secte moraliste qui se voulait exemplaire en prônant pauvreté et chasteté, charité et privations, incriminait les richesses du clergé établi et sa cupidité qui le détournait de l’humanité christique. Des dissidents que l’Eglise qualifiait de suppôts de Satan à la triste figure affamée par le jeûne aussi sinistre que leurs vêtements noirs, qui détournaient de la vraie religion les plus pauvres et les plus faibles. Mais aussi une partie de la noblesse et même des religieux trop heureux de manquer aux devoirs dus à une église romaine qu’ils jugeaient bien trop grasse et indolente. Des mystiques purs et durs qui, à l’instar des disciples de Jésus, après avoir abandonné tous leurs biens aux pauvres, ne survivaient que de charité pour leur pain quotidien et présentaient Rome comme une création démoniaque.

— Oui, je le répète, reprit Héracle de Polignac, des hérésiarques qui n’auront de cesse de secouer l’ordre seigneurial avant de s’affranchir des dogmes religieux qui gouvernent notre monde et enfin de se détacher de notre sainte mère l’Eglise. Oui, des hérétiques qui veulent notre défaite pour établir le règne du stupre et de la luxure. Il est temps de réagir et de mettre un terme à ces agissements apostats !

L’assemblée applaudit à tout rompre le discours du vicomte et les commentaires allèrent bon train d’un groupe à l’autre. Géraud de Bouzols leva la main pour réclamer le silence et se tourna vers le vicomte.

— Messire, nous vous remercions de votre éloquence. Vous avez raison, il est temps pour nous de réagir. Vous pouvez compter sur notre zèle pour mener à bien cette nouvelle croisade contre ces hérétiques. Que ce soit avec ou sans le soutien de l’évêché, ajouta-t-il avec un rictus.

A son tour, il fut acclamé par l’assistance dont la plupart des barons avait eu à souffrir de l’hégémonie épiscopale et de la volonté de Pierre IV de Solemniacum de régner en seul maître du pays vellave. Tous savaient la haine que portait l’héritier de Bouzols envers l’église du Puy[4] et en ces circonstances, ils ne pouvaient que l’approuver. Chacun à son tour prit la parole et tous se promirent de mettre un terme définitif aux agissements des Confrères de la Paix et ce, par tous les moyens. Le Doyen comprit que le climat n’était pas au signalement de sa présence et aussi discrètement qu’il était arrivé, il repartit en ville. Au moins était-il rassuré quant à l’attitude des seigneurs envers les Capuchonnés, ce qui résolvait une partie de ses problèmes avec l’évêque.

Durandus avait suivi les Capuciatis qui progressaient vers le Rouergue. Le voyage fut une torture pour le charpentier peu habitué aux longues marches. En outre, il ne trouvait plus dans la prière le réconfort qu’il avait tant goûté autrefois. Inefficace dans les combats, incapable de faire valoir ses droits d’initiateur de la confrérie, il errait torpide dans l’interminable colonne des Croisés de la paix qui s’étirait sur les mauvais chemins de la province. Chaque nuit, après une dure journée de lente progression, il ressassait les événements qui lui avaient valu sa présence, aujourd’hui, au milieu de nulle part. Le combat de la pacification des peuples, la paix de l’Eglise, que lui importait après tout ? Et puis, le souvenir d’Alix se faisait plus présent. Que ne l’avait-il écoutée ? Et comment réparer à présent les dégâts qu’il avait infligés à son couple ? Il était désespéré au point de ne plus oser revenir dans le giron familial ni affronter celle dont il n’avait plus eu de signes de vie depuis son départ.

Un matin, pourtant, il reçut des nouvelles du Puy. Un chanoine, qu’il reconnut comme Gerland, le fidèle du Doyen Polignac, parlait à un jeune homme blond au coin d’une tente à quelques pas de là. Dont le visage sembla familier à Durandus, une figure qui semblait le poursuivre depuis quelque temps. Il n’eut pas le temps d’approfondir sa réflexion car, en l’apercevant, les deux hommes se séparèrent précipitamment. Faisant mine de l’aviser, Gerland vint à lui.

— Eh bien, Durandus ! Faut-il que j’en fasse du chemin pour te retrouver ! Comment vas-tu ? lança le chanoine d’un ton joyeux que le charpentier n’aurait pu soupçonner de la part de cet homme à la mine sévère.

— Comme vous le voyez, fatigué !

— On le serait à moins ! répliqua Gerland d’un même accent jovial. Mais quel travail accompli, quelle réussite dans la mission assignée par la Sainte Vierge depuis ce jour de la Saint-André ! Le Velay a recouvré la tranquillité, enfin débarrassé de ces Routiers sans foi ni loi. Et comme un bonheur n’arrive jamais seul, la réconciliation entre le comte de Toulouse et le roi d’Aragon devrait aboutir prochainement. Notre Seigneur en soit loué. Et toi aussi, ajouta-t-il d’un ton paternel en posant sa main sur l’épaule du charpentier.

— Sûrement… répondit celui-ci d’une voix faible, médusé par le changement d’attitude de son interlocuteur. Mais je ne pense pas que…

— Allons, l’interrompit le chanoine. Je suis certain que tu as gagné ta place parmi les Justes. Une consécration qui honore les tiens !

— A ce propos, avez-vous des nouvelles d’Alix ? s’inquiéta Durandus. Comment va-t-elle ? Et le petit ?

Le visage du charpentier s’était brusquement illuminé. Parler d’Alix, c’était déjà se rapprocher d’elle.

— Oh ! Mais elle va très bien ! répondit le chanoine Gerland. Elle se porte comme un charme, ainsi que le petit… le petit…

— Jehan ! s’exclama Durandus comme s’il venait de retrouver son fils.

— Oui, c’est ça, Jehan. Pour autant que je sache, tout se passe à merveille au Puy et je crois qu’il est temps que tu reviennes au pays. Tout le monde t’attend pour te fêter comme il se doit.

Le charpentier affichait un air radieux. Il aurait embrassé ce religieux qui, pourtant, lui avait toujours inspiré de la crainte. Il espérait ce moment depuis si longtemps. Un retour au pays qu’il avait sans cesse repoussé, par crainte, par faiblesse. Mais maintenant qu’on le lui proposait, de surcroît avec tous les honneurs de la cité, il n’avait plus de raisons d’y surseoir. Submergé par un optimisme soudain, il se plut à croire qu’Alix lui pardonnerait sa folle aventure, son absence pendant de longs mois. Surtout si toute la ville lui rendait hommage. Elle serait fière de lui. Et tout pourrait recommencer comme avant.

— Maintenant, reprit le chanoine, il est temps que tu prennes le chemin du retour vers notre bonne ville du Puy. Ta famille t’attend, tout le monde t’attend !

— Je me mettrai en route dès demain, promit le charpentier qui, en dépit de son extrême fatigue, se sentait prêt à traverser le monde.

— En revanche, poursuivit Gerland, je dois t’entretenir d’un sujet… disons épineux. Qu’est-ce que cette histoire de rébellion contre les suzerains et contre l’Eglise ? Au nom d’un ordre social qu’on voudrait nouveau…

Durandus ne sembla pas comprendre. Il considéra bouche bée son interlocuteur.

— Je ne vois pas…

— Enfin, tu as bien dû entendre parler de ces Confrères de la Paix qui ont l’audace de défier des seigneurs ! Des ecclésiastiques même ! Les menaçant de représailles s’ils ne cédaient pas aux plus folles exigences des vilains et des manants ! Une vraie folie, je te le dis…

— Ah oui, peut-être…

— Je m’étonne que tu n’en saches pas davantage, reprit Gerland d’un air soupçonneux. Anthoine, le menuisier du Puy, est bien ton ami, n’est-ce pas ?

En entendant le nom de son compagnon, le cœur de Durandus se serra. Cela faisait des semaines qu’ils ne s’étaient pas vus et, lui aussi, lui manquait. Encore un qu’il avait abandonné…

— Bien sûr que c’est mon ami ! s’écria le charpentier. Et plutôt deux fois qu’une.

— Alors, tu dois savoir qu’il est l’un des meneurs de ces révoltes et qu’il détourne pour des motifs incompréhensibles les raisons divines de l’existence des Confrères de la Paix. On l’accuse même d’être l’un des principaux hérésiarques.

— Non, je l’ignorais, fit Durandus, piteux. On ne s’est pas retrouvés depuis la bataille de Dun…

— Bon, je veux bien te croire, répondit Gerland, dubitatif, après quelques instants de réflexion. Mais je souhaite te charger d’un message si jamais tu venais à le rencontrer avant moi. Dis-lui qu’il cesse immédiatement sa folie, qu’il revienne au Puy. Sinon… Enfin, qu’il sache que ce mouvement de la paix est terminé et que nobles, chevaliers et membre du clergé signataires du serment de la Paix de Marie se sont retirés. Tu as compris ?

— D’accord, d’accord… Je lui dirai.

Durandus aurait promis n’importe quoi. Seule comptait la perspective de retourner au pays et de retrouver son cocon familial.

Le périple fut long mais Anthoine était porté par son furieux désir de rejoindre ses compagnons en lutte sur les terres bourguignonnes. Il marcha d’un pas allègre, parcourant près de dix lieues par jour. Enfin, un soir, il aperçut au détour d’un chemin la silhouette de Notre-Dame du Puy qui se détachait sur le ciel crépusculaire. En quelques minutes, il avait rejoint la ville basse et il se dirigea sans hésiter vers la rue des Tables. Mais il n’avait pas tourné le coin de la venelle qu’il tomba nez à nez avec un religieux qu’il faillit renverser.

— Oh, excusez-moi ! fit-il en aidant le chanoine à se redresser. Je suis désolé.

— Il n’y a pas de peine, répondit celui-ci. Justement, je te cherchais.

— Moi ? s’étonna Anthoine qui identifia tout à coup le chanoine Gerland. Mais je vous connais !

— En effet, nous avons eu l’occasion de nous rencontrer à plusieurs reprises. Et je voudrais te parler quelques instants, ajouta le religieux en lui prenant le coude pour qu’il poursuive sa marche à ses côtés.

— Mais certainement, répondit Anthoine en se dégageant doucement. Je vous écoute…

En quelques mots, Gerland lui répéta ce qu’il avait dit à Durandus. Le détournement idéologique du mouvement des Confrères de la Paix, les révoltes paysannes, et le trouble que cela avait jeté parmi les seigneurs et le clergé.

— Que voulez-vous, c’est la décision de Notre Seigneur, objecta le menuisier en arborant un large sourire.

— Ne te moque pas de moi. L’affaire est grave et le pis t’attend si tu persistes dans cette volonté de semer le désordre.

— N’essayez pas de m’intimider ! Nous sommes nombreux, puissants, et rien ne saura nous arrêter. Il est temps que l’égalité soit rétablie entre tous les enfants de Dieu. Que les seigneurs cessent d’épuiser le sang des pauvres qui n’ont que faire de leurs incessantes querelles.

— Tu sembles oublier tous les bienfaits que dispensent ces seigneurs, la justice et le droit, la sécurité et la sûreté…

— La justice ? Vous osez appeler justice cet asservissement de tous les instants ! Au prix de quel sang, de quelle sueur, les pauvres gens bénéficient-ils de ce simulacre de protection ?

— Ne te monte pas la tête, menuisier ! Toi et tes amis n’avez aucune chance de vous en sortir. Et puisque nous sommes entre nous, que nul ne nous écoute, sache qu’une alliance objective s’est établie entre les seigneurs laïcs et l’Eglise, et qu’ils s’apprêtent à vous combattre par le fer et par tous les moyens temporels ou spirituels. Je ne donne pas cher de votre peau.

— Eh bien, si nous devons mourir, nous mourrons ! s’exclama Anthoine en s’arrêtant pour faire face au chanoine. Si c’est là notre fatum, qu’il en soit ainsi. Le Seigneur saura bien reconnaître les siens.

— Vous êtes des hérétiques et tu sais quel sort on réserve aux Albigeois, menaça le chanoine sans se départir de son calme. Abandonne pendant qu’il en est encore temps et viens implorer le pardon auprès de notre sainte mère l’Eglise. Alors, tout rentrera dans l’ordre naturel des choses.

— Jamais ! Je n’abandonnerai jamais mes compagnons de la confrérie ! Notre combat est juste, notre cause est juste. Nous nous répandrons sur tout le pays et nous saurons faire rendre gorge à tous les tyrans !

— Je t’aurais prévenu, répondit doucement le chanoine. Et si je peux me permettre un conseil, surveille tes arrières car, à partir de maintenant, tout peut t’arriver. N’importe où, n’importe quand.

— Ne me menacez pas !

— Je ne te menace pas, je te préviens, répondit l’homme d’église qui ne se sentait pas de taille à lutter contre ce géant.

— Je n’ai que faire de vos préventions. Passez votre chemin et laissez-moi tranquille !

Sur ces paroles, Anthoine tourna le dos au chanoine qui se le tint pour dit et reprit son chemin. Il remonta rapidement la rue des Tables. A la fenêtre de la petite maison de Durandus brillait une chandelle et Anthoine résolut de rendre visite à Alix dès qu’il aurait récupéré ses précieuses oboles d’argent. Parvenu à sa menuiserie, il fit jouer le pêne qui déverrouilla la porte. Il glissa à l’aveugle son bras dans l’ouverture pour saisir la petite lampe à huile qu’il savait placée sur la petite étagère à droite de l’entrée, et entreprit de l’allumer. Il leva le luminaire au-dessus de sa tête pour éclairer la pièce et faillit le lâcher devant le spectacle qui s’offrait à lui. L’atelier qu’il avait pourtant soigneusement rangé avant de partir, présentait un désordre imprescriptible. A l’évidence, on avait tenté de le voler mais comment expliquer un tel chambardement ? Le plancher était éventré à plusieurs endroits, les murs avaient été sondés dans les moindres recoins et tous ses outils et pièces de bois avaient été sauvagement empilés au centre de la salle. Soudain, il se pétrifia. Il fixait sans oser comprendre l’emplacement où il avait celé son argent. Là aussi, des lattes du plancher avaient été arrachées et gisaient en vrac sur le sol, laissant apparaître la cache. Anthoine se précipita et ne put que constater l’inéluctable. Sa cassette avait disparu. Il se laissa tomber sur le sol et se prit la tête entre les mains, envahi par mille questions dont aucune ne trouvait une réponse satisfaisante. Qui avait pu lui voler son argent ? Et surtout, qui pouvait connaître cette cachette ? Brusquement, il fut envahi par un doute, un soupçon qui lui meurtrit le cœur. Alix ! Oui, bien sûr, seule Alix savait !

Il se leva d’un bond et sortit en courant de son atelier de menuiserie. En quelques pas, il traversa la cour et entra sans crier gare dans la maison de Durandus, repoussant le vantail avec une telle violence que celui-ci lui revint au visage après avoir rebondi sur le mur. Se frottant le front, il embrassa du regard la pièce de travail. Contrairement à la sienne, ici tout était méticuleusement rangé et nettoyé, les poutres et solives alignées sur le sol, les outils accrochés au mur comme le charpentier avait l’habitude de le faire.

— Alix ! Alix !

— Anthoine ! s’écria la jeune femme qui apparut sur le seuil de l’entresol avec Jehan dans les bras. Anthoine, tu es revenu !

Alix descendit prestement les quelques marches qui la séparaient de son ami, posa le petit garçon à terre et tendit les bras à celui qu’elle n’espérait plus revoir. Mais Anthoine eut un léger mouvement de recul qui l’inquiéta :

— Que.. Que se passe-t-il ? Je vois à ta mine que quelque chose de grave est arrivé… C’est Durandus ?

— Ce serait plutôt à moi de te demander des explications, répliqua sèchement le jeune homme.

— Des explications ?

— Qu’est-il arrivé à mon atelier ?

— Mais… rien ! De quoi parles-tu enfin ?

— De quoi je parle ? Eh bien, viens voir par toi-même, fit-il en lui prenant le bras pour l’entraîner dans la cour.

— Mais Anthoine, lâche-moi, tu me fais mal, protesta-t-elle. Tu deviens fou…

Sans égard pour ses protestations, le menuisier la força à le suivre jusqu’à son atelier. Parvenu au seuil de la pièce de travail, il leva sa lampe à huile au-dessus de leurs têtes afin qu’elle puisse découvrir le désordre. Alix laissa échapper un petit cri et plaqua sa main sur la bouche, les yeux exorbités.

— Alors, tu peux m’expliquer ?

— Je… Je ne comprends pas, balbutia la jeune femme horrifiée par le spectacle qui s’étalait devant ses yeux.

— Eh bien moi je comprends que l’argent des Confrères de la Paix a disparu. Et que toi seule connaissait l’existence de la cache !

— Comment oses-tu ? s’insurgea-t-elle.

— Et toi, comment as-tu osé me trahir ? Toi que je considérais comme ma sœur, que je plaçais au-dessus de toutes… A qui as-tu vendu ton âme ? A quelles viles tentations as-tu cédé ?

— Mais Anthoine, je t’assure… répliqua Alix en lui prenant le bras.

— Ne me touche pas ! s’écria le jeune homme qui, d’un mouvement de défense, repoussa la jeune femme.

Mais après des mois de luttes et de joutes physiques, le géant ne contrôla pas sa force et Alix perdit l’équilibre, trébucha du talon sur un madrier posé à terre et tomba à la renverse. Sa tête heurta brutalement le sol et elle ne bougea plus.

— Alix ! cria Anthoine en se précipitant vers le corps inanimé de son amie.

Il allait délicatement lui soulever la tête pour tenter de la redresser quand il entendit le bruit d’une course dans la cour. En une fraction de seconde, il éteignit la mèche de sa lampe à huile entre le pouce et l’index. Il attendit quelques instants puis glissa un œil par l’entrebâillement de la porte. Plusieurs ombres s’approchaient de son atelier. Le menuisier comprit que le chanoine n’avait pas tardé à mettre ses menaces à exécution et qu’il avait dépêché ses hommes de main pour lui régler son compte. Il reposa délicatement la tête d’Alix sur le sol et recouvrit son corps d’une étoffe pour qu’elle ne souffre pas de l’humidité du plancher. Il agrippa son baluchon et avec la souplesse d’un félin, il s’échappa par une petite ouverture située à l’arrière de la maisonnette. En quelques minutes, il atteignit les faubourgs de la ville et disparut dans la campagne plongée dans l’obscurité nocturne. Il marcha près d’une heure avant de se convaincre qu’il n’était pas suivi et s’accorda une pause dans l’anfractuosité d’un rocher. Après la trahison et le vol de ses amis, voilà qu’il était condamné à voir en chacune des personnes qu’il croiserait un assassin potentiel. Après quelques minutes de réflexion, il s’endormit en se promettant de reprendre la route dès l’aube. Il était temps pour lui de rejoindre au plus vite les Capuciatis qui sauraient, eux, le défendre. La lutte n’était pas terminée.

 

 

 

[1] Les hérétiques Cathares…

[2] Littéralement : montagne de joie.

[3] Les Cathares.

[4] Quelques années plus tard, pour avoir tué Michel de Sudre, chanoine du chapitre du Puy, Géraud de Bouzols fut condamné à faire la guerre sainte pendant dix ans où il trouva la mort, lors du siège de Ptolémaïs, en Egypte, en juillet 1191.

Publicités