12. Un nouvel ordre

par Pierre Grammat

Les Capuchonnés s’étaient accordé quelques jours de repos dans leur campement de Dun avant de reprendre la route. Dès le premier soir, ils avaient organisé une immense fête à laquelle participèrent bon nombre de villageois des agglomérations voisines. Paysans, bourgeois, artisans, tous étaient venus les bras chargés de victuailles pour remercier ceux qui les avaient débarrassés des Routiers. Chacun racontait ses exploits ou ceux auxquels il avait assisté, ou encore détaillait les horreurs qu’il avait subies. Et les commères de Charenton n’étaient pas les moins disertes à cet égard.

— Ils ont frappé mon mari jusqu’à ce qu’il leur dise où était notre argent ! se plaignit l’une d’entre elles.

— Et moi, j’ai entendu dire qu’ils avaient violé plusieurs jeunes filles du village, renchérit une autre.

— Et ils sont entrés dans l’église à cheval ! répliqua la première soucieuse de ne pas être en reste.

Ce fut une longue litanie de plaintes mais tous estimaient qu’ils s’en étaient bien tirés grâce à l’intelligence du seigneur de Charenton et au courage des Confrères de la Paix venus à leur secours. Toute la nuit, on pria beaucoup et on rendit des grâces au Seigneur et à la Sainte Vierge qui les avaient conduits à une si juste guerre. Les plus valeureux d’entre eux étaient loués et devenaient l’objet de toutes les gratitudes. Dont Anthoine qui avait permis une victoire sans qu’aucun d’entre eux ne fût tué grâce à son zèle et à sa bravoure. Le menuisier fut félicité, fêté, embrassé par tous. Sensible à ces témoignages d’amitié, il ne put s’empêcher d’entamer un discours.

— Confrères de la Paix ! Justes guerriers parmi les guerriers ! Ecoutez-moi ! cria-t-il à l’adresse du groupe qui s’était assemblé autour de lui. Aujourd’hui, nous avons remporté un triomphe mais la guerre n’est pas finie. Il nous reste bien des combats à mener contre ces Routiers, et rien ne pourra nous arrêter.

Des hourrahs saluèrent ses propos. Anthoine, enivré par ce succès, voulut poursuivre son plaidoyer pour un monde plus juste :

— Oui, rien ne pourra arrêter notre bataille contre l’arbitraire, pas plus que notre conquête d’une liberté que Dieu a voulue pour tous ! Nous sommes tous les enfants du Créateur et il ne serait pas…

Mais déjà on ne l’écoutait plus et les cantiques reprirent leur litanie tout au long de la soirée. Fourbu par la fatigue accumulée ces derniers jours, Anthoine sentit qu’il était temps de prendre quelque repos. Il chercha son ami qu’il n’avait pas revu depuis la veille alors que la bataille de Dun n’avait pas encore commencé. Arpentant l’immense camp des Confrères de la Paix, il finit par retrouver Durandus occupé à prier en compagnie de religieux agenouillés devant un autel improvisé. Anthoine le tira par la manche :

— Ah, te voilà enfin ! Je t’ai cherché partout !

— Et pourtant, je n’ai cessé de prier…

— Allez, viens avec moi, fit le menuisier sans relever la réponse incongrue de son ami. J’ai mis de côté deux belles paillasses qui sauront reposer nos corps… et nos âmes, ajouta-t-il non sans malice.

Durandus le suivit et les deux hommes retraversèrent le campement encombré de tentes et d’abris improvisés. Anthoine, en dépit de sa fatigue, se montrait intarissable, racontant chaque détail de ses hauts faits et de ceux de ses camarades de lutte. Parvenus à un petit bosquet, ils étalèrent les paillasses que le menuisier avait soigneusement cachées à leur intention.

— Ah ! Mes vieux os ! fit Anthoine en s’allongeant avec délice sur sa couche. Ça fait du bien, non ?

— Oui, oui, répondit évasivement Durandus.

— Dis-moi, ça fait deux heures que je parle et toi, tu ne m’as rien raconté ! Comment t’en es-tu sorti ?

— Comme tout le monde, assura le charpentier sans savoir s’il devait relater la vérité peu glorieuse ou faire l’impasse du récit. Ni plus, ni moins…

— Mais encore ? Je ne t’ai pas vu de la journée. Tu as bien dû rosser ces maudits Routiers, toi aussi. Ils se laissaient pratiquement tuer sans broncher, ces lâches !

— En fait, je n’ai pas participé aux combats. J’ai préféré rejoindre les prêtres dans la prière, murmura Durandus, honteux.

— Eh bien voilà pourquoi nous avons remporté une aussi belle victoire ! le rassura Anthoine qui ne voulait pas accabler son ami. Chacun son rôle : les uns aux armes, les autres à la prière.

— Si tu le dis… Et puis, toute cette violence, tout ce sang versé, ça m’a fait un choc. Tout à coup, j’ai eu l’impression de sortir d’un rêve pour entrer dans un cauchemar. Qu’ai-je fait depuis un an ? Convaincre d’honnêtes gens à organiser cette tuerie ? Et dire que c’est l’Eglise qui a ordonné cela…

— Tu te montres injuste envers toi-même, dit doucement Anthoine. Tu n’as pas à te sentir responsable. Disons que la foi t’a un peu égaré ces derniers temps et que tu ne t’es pas rendu compte de ce qu’il se passait.

— Je suis un âne, voilà tout !

— Disons un rêveur, concéda le menuisier. Mais ne t’inquiète pas, une fois les Routiers exterminés, la vie reprendra son cours.

— Et dire que j’ai tout abandonné pour cette chimère. Quel idiot j’ai fait. Et cette pauvre Alix que j’ai négligée, délaissée. Tu sais, je regrette tellement ! ajouta-t-il en sanglotant.

— Il ne faut rien regretter, camarade ! Tu as accompli ta mission divine, tu as voulu bien faire. Et puis, tu la reverras ton Alix. Tu sais, c’est une femme courageuse, qui t’aime.

— Je sais… Enfin, je crois !

— Allez, il est temps de prendre un peu de repos. Demain, nous repartons vers de nouvelles batailles ! Bonne nuit, mon compagnon, je meurs de sommeil.

— Il y a quelque chose qui me tracasse…

— Quoi encore ? fit Anthoine déjà à moitié endormi.

— Une chose étrange ou, plutôt, une rencontre étrange… Un type qu’il me semble retrouver partout…

Mais déjà Anthoine avait sombré dans des rêves qui le faisaient l’égal des chevaliers. Durandus resta longtemps les yeux ouverts à contempler la voûte étoilée. Il avait le mal du pays. Alix lui manquait, le petit Jehan aussi. L’Apparition de la Vierge, les événements qui s’étaient enchaînés, tout cela lui paraissait bien lointain. Son mysticisme envolé, il se voyait confronté à une réalité toute prosaïque. Le travail qu’il aimait tant autrefois, la vie de famille qu’il s’était organisée avec Alix, le quotidien au village avec les amis, comme il regrettait ce passé qu’il avait pourtant sacrifié. Bien sûr, il ne pouvait douter que le Seigneur avait guidé ses pas, que Notre Dame continuerait à veiller sur lui, mais était-il pour autant condamné à sillonner toutes les routes du pays ? Et d’ailleurs, Anthoine ne lui avait-il pas rappelé que sa mission était de promouvoir la pacification mariale et rien de plus ? Y avait-il un sens à suivre les prêtres qui priaient, à l’arrière du cortège, tout au long des pérégrinations des Confrères de la Paix du Puy ? La violence lui faisait horreur. Et même s’il refusait de s’avouer que sa lâcheté en était la cause, il comprenait que sa place n’était plus auprès des combattants. Il ne savait plus à quel saint se vouer, tout se mélangeait. Son devoir, sa mission, Notre Dame, Alix… Perclus de fatigue, il s’endormit enfin, résolu à suivre le lendemain les Capuciatis qui partaient pour le Rouergue et le rapprocheraient ainsi de sa ville natale, certain de trouver l’occasion de rejoindre au plus vite sa famille au Puy.

Effectivement deux jours plus tard, les Confrères levèrent le camp et reprirent la route. Il fallait poursuivre les rescapés de la bataille de Dun qui, sans leurs chariots de vivres et après avoir abandonné courtisanes et enfants, ne pouvaient aller bien loin. Si les capitaines de Routiers avaient pu s’extirper du bourbier de Dun avec leurs lieutenants grâce à leur promptitude à réagir, ils savaient leurs jours comptés dans cette région devenue hostile. Les mercenaires pensèrent qu’ils augmenteraient leurs chances s’ils se scindaient en deux groupes. Raymond Brun décida de prendre la route d’Issoudun, vers l’ouest, tandis que Courbaran optait pour le Sud pour se rendre à Millau. Les ligueurs de la paix ne tarderaient pas à les pourchasser et ils devaient se mettre en sûreté dans les meilleurs délais. Une opération quasi impossible sans armes ni ressources. Quand ils avaient quitté Charenton pour se rendre à Dun et affronter les Capuciatis, ils s’étaient chargés du minimum nécessaire à la bataille qu’ils espéraient alors brève. A présent, dépourvus de tout, ils n’aspiraient plus qu’à prendre du repos et à reconstituer leurs forces guerrières.

— Je crois, mes amis, que nous n’irons pas loin sans armes ni bagages, lança Raymond Brun à la vingtaine de cavaliers qui l’accompagnait en direction d’Issoudun. Il nous faut trouver un refuge promptement. L’un d’entre vous connaît-il la région ?

— Je sais qu’à quelques lieues d’ici il y a un donjon prenable, lui indiqua l’un de ses comparses. A quelque distance du hameau de Marigny se dresse une forteresse sur un promontoire…

— Tu n’as rien trouvé de plus compliqué à investir ? l’interrompit Raymond Brun. Un donjon à prendre, à vingt, sans matériel ni armes !

— Je crois savoir que cette tour est peu défendue en l’absence des seigneurs de Déols à qui elle appartient, poursuivit le lieutenant sans se laisser impressionner. Ce n’est pas très loin d’ici et on peut toujours aller s’en rendre compte sur place.

— Tu as raison et, de toute façon, nous n’avons guère le choix, acquiesça le capitaine en talonnant sa monture.

Il leur fallut moins d’une heure pour parcourir les cinq ou six lieues qui les séparaient du village de Marigny. Evitant soigneusement la petite agglomération, ils installèrent un campement de fortune à proximité du promontoire rocheux sur lequel s’élevait un donjon. Construit depuis peu, il réunissait toutes les qualités d’une forteresse imprenable et dressait ses murs épais et lisses au sommet d’une motte. Un bâtiment inexpugnable qui ferait l’affaire des Routiers s’ils parvenaient à s’y introduire. Excluant toute prise de force, Raymond Brun savait qu’il n’aurait de chance que dans la ruse. Et, cette fois, la bonne fortune décida, enfin, de leur sourire. Dès le premier jour, parfaitement cachés dans les énormes meules de paille qui jonchaient un champ en bordure de forêt, bénéficiant d’un point de vue idéal sur la forteresse, les Routiers remarquèrent un étrange manège. Des femmes allaient et venaient dès la première heure du jour, portant sur la tête de grandes cruches qu’elles remplissaient à quelques centaines de mètres de là. A l’évidence, le donjon ne comportait pas de source en ses murs et nécessitait ces allers-retours à la fontaine la plus proche.

Rapidement, les mercenaires comprirent le parti qu’ils pouvaient tirer d’une telle situation. Et la chance fut à nouveau de leur côté quand un petit groupe de femmes s’éloigna de la fontaine pour prendre la direction de Marigny. En quelques secondes, ils fondirent sur les villageoises et les égorgèrent avant même qu’elles ne pussent émettre un souffle. Cachant les corps dans la forêt, ils les dépouillèrent de leur chemise de grosse toile et de leur cotte à manches longues pour s’en revêtir. Quatre hommes parmi les plus jeunes et les plus frêles se saisirent des cruches et, le visage caché par un large voile qui retombait sur les épaules, prirent le chemin du donjon. Nul ne prêta attention à ces silhouettes inhabituelles et les mercenaires parvinrent sans encombre à l’entrée de la forteresse. A leur grande surprise, aucun garde ne protégeait la porte de l’enceinte si ce n’était un savetier qui y avait installé son ouvrage. Parvenu dans la cour, l’un des Routiers exhiba une corne dans laquelle il souffla à trois reprises.

— Eh bé, fit le savetier en relevant la tête de son travail. Qui donc sonne du cornet ?

— Apparemment, c’est un prêtre qui va au champ mais je ne saurais dire s’il est curé ou chapelain, lui répondit le Routier en cachant prestement la corne dans son dos.

— Ah ! c’est le père François, notre prêtre, qui va sûrement lever quelques lièvres, fit le cordonnier, rassuré. C’est là une de ses faiblesses et… je le comprends.

Au son de la corne, la vingtaine de mercenaires à cheval fit irruption dans la cour du donjon et s’empressèrent de refermer le portail du rempart. En quelques instants, l’épée à la main, ils firent le tour de l’édifice, grimpèrent au dernier niveau du donjon pour surprendre les guetteurs qu’ils précipitèrent sans ménagement du haut de la tour. Dans les étages et la cour, ils ne rencontrèrent que quelques dizaines de personnes. Aucune n’était armée et il n’y eut aucun combat. Ne gardant que dix hommes et femmes pour leur service et leurs plaisirs, ils expulsèrent les autres résidents puis s’assurèrent que toutes les issues étaient bien fermées.

— Ouf ! fit Raymond Brun. Je dois dire que je suis soulagé d’être enfin en sécurité. A présent, voyons si les garde-manger sont bien fournis, je meurs de faim.

En quelques heures, les mercenaires prirent leurs aises dans la forteresse. Ils soignèrent leurs chevaux, se distribuèrent les tours de garde au sommet de la tour, puis profitèrent d’une trêve qu’ils jugeaient bien méritée. Ils avaient échappé de peu à une mort certaine à Dun et ils comptaient se refaire dans les meilleurs délais. Deux hommes qu’ils retenaient prisonniers, l’un âgé et l’autre infirme, leur avouèrent sous la menace des pires tortures les différentes caches du bâtiment et les moyens de le défendre en cas d’attaque mais aussi les réserves de nourritures et même quelques bonnes bouteilles de vin ou d’eau-de-vie dont les mercenaires surent abuser. Puis ce furent trois ou quatre malheureuses jeunes femmes, battues et contraintes, qui assurèrent le repos du guerrier des soudards. Les Routiers goûtaient enfin cette accalmie qu’ils avaient appelée de leurs vœux à l’aune de ce qu’ils avaient risqué deux jours plus tôt. Bien leur en prit car cette quiétude ne devait pas se prolonger.

En effet, les Confrères de la Paix n’eurent aucune difficulté à retrouver la trace de la troupe des Routiers. Ils s’étaient divisés en plusieurs groupes, les chevaliers prenant le chemin du Rouergue avec le gros du contingent tandis qu’Anthoine, à la tête de deux cents Capuciatis, traquait Raymond Brun. Depuis la bataille de Dun, le menuisier avait acquis une vraie notoriété et quand il clama sa volonté de pourchasser au plus vite le capitaine des Routiers avec une escouade légère, il fut immédiatement rejoint par de nombreux volontaires. De hameaux en villages, grâce aux paysans et aux marchands ambulants rencontrés, ils suivirent leurs traces jusqu’à Marigny. Là, le petit hameau était en effervescence. On avait bien sûr appris la conquête du donjon et la prise en otage d’une dizaine de villageois. Mais on avait aussi découvert le corps sans vie des quatre Marignaises dans la forêt. La place de l’église résonnait de la rage des villageois qui ne savaient à qui s’en remettre pour les débarrasser de ces assassins. Aussi, quand ils aperçurent le groupe de Capuchonnés dont la victoire à Dun était parvenue jusqu’à eux, ils leur firent fête. En quelques phrases, ils exposèrent la situation à leurs sauveurs.

— Ils ont donc pris la tour et s’y sont barricadés, si j’ai bien compris, résuma Anthoine. Le problème, c’est que nous ne possédons pas des machines de guerre nécessaires à sa destruction et nous sommes trop peu nombreux pour tenter un assaut. Savez-vous combien ils sont ?

— Une quinzaine, peut-être vingt, affirma un jeune garçon qui avait vu passer le groupe de cavaliers.

— Un bon point pour nous qui sommes dix fois plus nombreux, répliqua Anthoine qui voulait rassurer son monde. Mais voilà, comment faire ? Quelqu’un ici a-t-il une idée ?

Le silence se fit sur la place. On ne savait pas. Puis chacun avança son stratagème, pour la plupart extravagants, même si l’appel à Dieu prédominait.

— Hum ! Il va falloir trouver plus efficace, fit Anthoine sans se rendre compte que son blasphème pouvait heurter les plus religieux parmi les villageois. N’y a-t-il pas une entrée secrète, un souterrain, que ces Routiers ignoreraient ?

Il n’y en avait pas. Aucune solution ne paraissait envisageable mais Anthoine répugnait à laisser la place forte aux mains de l’ennemi. De plus, il craignait, en renonçant, de voir faiblir la confiance toute nouvelle que lui accordaient ses compagnons. Il avait décidément pris goût au commandement et prétendait se montrer à la hauteur en toute circonstance, fût-elle sans issue. Au milieu des villageois et de ses compagnons d’armes, il se perdait en conjectures quand retentit une voix grêle :

— On n’a qu’à les laisser crever sur place !

Couvrant les applaudissements qui n’avaient pas manquer de saluer cette perspective pour le moins séduisante, Anthoine reprit la parole :

— Nous avons encore de nombreuses batailles à mener dans tout le pays et nous ne saurions demeurer ici des mois durant jusqu’à ce que ces mercenaires demandent grâce. Et je crains même que cela ne se compte en années si j’en crois les dimensions de ce donjon qui doit regorger de nourriture.

— De bonne chère, sûrement, de vin peut-être, mais pour ce qui est de l’eau… intervint à nouveau la voix cassée.

La foule s’écarta et apparut un vieil homme qui fendait des bras l’assistance pour se frayer un chemin. C’était le savetier que les mercenaires avaient jeté hors de l’enceinte dès leur entrée dans la forteresse.

— Que veux-tu dire ? l’apostropha Anthoine.

— Je veux dire qu’il n’y a ni source ni fontaine à l’intérieur du donjon, répliqua le vieillard.

— Comment est-ce possible ? s’étonna le menuisier. Le seigneur du lieu aurait bâti une forteresse sans se préoccuper de l’approvisionnement en eau ? Je n’ose y croire…

Le savetier haussa les épaules avec la mine de celui qui ne se préoccupait pas des agissements des grands de ce monde.

— En tout cas, je vous le confirme. Et d’ailleurs, c’est bien à cause de cette absence de source que ces meurtriers sont parvenus à s’introduire dans le château, poursuivit le vieil homme qui raconta la ruse des Routiers.

— Que le Ciel te donne raison ! s’écria Anthoine. Si cela s’avère, ils n’en ont pas pour longtemps ! Eh bien, braves gens, il ne nous reste plus qu’à solliciter votre hospitalité le temps nécessaire à ce siège…

Il n’eut pas tôt fini sa phrase que tous les Marignais présents proposèrent leurs services, qui une grange et de bonnes paillasses, qui de copieux repas et de quoi se rafraîchir. Le soleil se couchait à peine que les deux cents Confrères avaient trouvé un abri confortable et le soutien cordial de toute la population de Marigny. Le lendemain matin, Anthoine se leva de bonne heure et avisa ses compagnons de sa volonté de faire savoir leur présence aux mercenaires retranchés. A la tête d’une délégation d’une vingtaine de Confrères de la Paix, il se présenta à la porte du donjon, gardant néanmoins une certaine distance du bâtiment pour éviter toute mauvaise surprise.

— Holà, du château ! Y a-t-il quelqu’un pour m’entendre ? cria-t-il en plaçant ses mains en porte-voix.

Il ne fallut attendre que quelques secondes pour voir poindre une tête hirsute au sommet de la tour.

— Ouais, c’est pour… s’interrompit le Routier en reconnaissant le capuchon blanc de ses interlocuteurs.

La tête disparut aussi vite qu’elle avait surgi. Plusieurs minutes s’écoulèrent puis, toujours au pinacle du donjon, Raymond Brun en personne intervint :

— Passez votre chemin, les confrères de mon cul, avant que je ne me fâche !

— Nous sommes venus vous avertir du siège de votre forteresse, répliqua Anthoine. Demain, nous serons des milliers à prendre d’assaut les murs de cette bâtisse.

— C’est ça ! En attendant, vous n’êtes pas vingt et il va falloir recruter davantage pour effrayer la centaine d’hommes que nous sommes, mentit le capitaine avec assurance.

— Taratata ! Nous savons très bien que vous êtes une vingtaine, tout au plus ! On vous a vus ! Alors, trêve de plaisanterie et écoutez-moi bien. Voici ce que je vous propose : vous vous rendez à l’instant et nous vous assurons la vie sauve jusqu’au tribunal le plus proche qui tranchera sur votre sort.

— Le tribunal ? Ha ! ha ! la bonne blague, ricana Raymond Brun qui cachait mal son trouble de se savoir démasqué sur le nombre de ses compagnons. Il ponctua sa phrase d’un crachat puissant à l’adresse des Capuchonnés qui durent reculer de quelques pas pour éviter la glaire. Allez, dégagez avant que je ne me fâche !

A ces mots, la tête disparut, bientôt remplacée par des Routiers qui leur adressèrent insultes et jets de pierre. Anthoine comprit qu’il n’y avait plus rien à ajouter et tourna les talons avec ses compagnons en direction du village. Soudain, on le héla.

— Ohé, les encapuchonnés ! Vous oubliez quelque chose…

Le menuisier se retourna à temps pour voir un corps passer au-dessus de la crête du donjon et se fracasser bruyamment au sol. Il se précipita vers l’homme désarticulé qui agonisait. Dressant son poing vers le sommet de la tour, Anthoine cria :

— Salauds ! Vous allez bientôt payer pour toutes ces horreurs !

Près de trois semaines passèrent sans qu’aucun événement ne survienne autour du donjon. Si, les premiers soirs, étaient parvenus jusqu’aux premières maisons du village les cris et les chants paillards des mercenaires qui, à l’évidence, festoyaient sans relâche, le calme s’imposa peu à peu. Il n’avait fallu que quelques jours pour que les vingt Routiers viennent à bout des réserves d’eau. Et moins de soixante-douze heures pour vider les cruches de vin. Après avoir épuisé leurs réserves de pain, ils avaient tenté de cuire une pâte faite de lentilles pilées et de mauvaises légumineuses. Puis ils avaient saigné les chevaux pour en cuire le sang avant de finalement les sacrifier pour leur assurer quelques jours de viande. Mais le sel manquait pour conserver cette nourriture fraîche dont la chaleur avait accéléré la putréfaction. Et depuis une semaine, la soif avait épuisé, un à un, les hommes qui, au sommet de la tour, semblaient implorer une pluie salvatrice qui ne venait pas.

Les Confrères, de leur côté, avaient profité de l’hospitalité des villageois pour se refaire une santé. Repus et reposés, ils ne manquaient pas l’occasion, jour après jour, de narguer les assiégés en déversant sur le sol, au pied de la forteresse, des cruches emplies d’eau bien fraîche. Et purent constater en cette première semaine d’août particulièrement brûlée par le soleil d’été, que leurs adversaires étaient à bout. Il était temps, à l’évidence, de se préparer à la prise de l’édifice et de fourbir ses armes. Finalement, le 10 août, au guichet de la porte du donjon, un Routier alerta d’une voix faible les Capuciatis qui avaient pris l’habitude de s’installer à l’ombre d’un bosquet d’arbres.

— Holà ! Holà !

— Que veux-tu, démon ? lui demanda Anthoine en s’approchant prudemment du vantail.

— Nous… Nous acceptons votre proposition…

— Mais de quelle proposition parles-tu ? répondit innocemment le menuisier. Je ne me rappelle pas t’avoir proposé quoi que ce soit !

— Nous acceptons de nous rendre en échange de la vie sauve… et de quoi boire !

A ces mots, Anthoine se retourna vers l’un des confrères qui l’avaient suivi.

— Va chercher les autres, tous les autres. Je crois que nous allons en finir tantôt. Puis, au Routier famélique qui le scrutait, les yeux creusés par la soif, il ajouta : Je te donne une heure, à toi et aux tiens, pour jeter au bas de la tour toutes vos armes, sans exception. Puis, vous vous alignerez dans la cour à genoux, les mains sur la tête, à quatre ou cinq toises de la porte d’entrée. Et l’un de tes hommes viendra ouvrir le vantail à mon signal, et à mon signal seulement.

Le Routier hocha la tête et s’en retourna. Quelques minutes plus tard, épées, poignards, masses et objets hétéroclites s’amoncelèrent au bas de l’édifice. Les confrères s’en emparèrent puis les transportèrent dans une cache à l’orée du village. Là se mettaient en branle les deux cents Confrères suivis des villageois qui ne travaillaient pas au champ ce jour-là, des femmes et des vieillards pour la plupart. Parvenue à la forteresse, la petite troupe s’arrêta, les armes à la main. Anthoine s’adressa à nouveau aux mercenaires à travers le guichet de la porte d’entrée :

— Si l’un d’entre vous a gardé une arme par-devers lui, il sera immédiatement exécuté. Je vous laisse encore une minute pour y réfléchir !

Les Routiers, alignés autant que le permettaient leurs maigres forces, ne bougèrent pas. Ils étaient visiblement à bout. Quelques-uns manquaient visiblement à l’appel et gisaient dans un recoin de la cour sur une charrette à bras avec, semblait-il, quelques-uns des otages. Anthoine fit un signe à ses compagnons afin qu’ils se tinssent prêts puis donna l’ordre d’ouvrir le vantail. Un mercenaire se détacha péniblement de la file et se traîna jusqu’à l’imposante cheville qui retenait la poutre qui formait le pêne. Les Capuciatis n’eurent qu’à pousser le battant pour pénétrer dans la cour. Ainsi que l’avait exigé Anthoine, les hommes de Raymond Brun se tenaient en rang, le corps décharné, vacillant sur leurs genoux qui ne les portaient plus. Un instant sidérés par cette vision, les Capuchonnés se figèrent puis, sans que nul n’émette le moindre mot, ils se ruèrent sur les assiégés. Si en quelques minutes seulement leur compte fut définitivement réglé, les villageois ne purent s’empêcher de se ruer sur les corps agonisants déjà percés de dizaines de coups de lance, de poignard et d’épée. Ils voulaient venger le meurtre de leurs parents et les tortures fatales des otages. Les Routiers furent mutilés, démembrés, émasculés, et leurs corps estropiés rejoignirent les cadavres sur la charrette. Il fallut de longues minutes à Anthoine pour enfin ramener le calme parmi les Capuciatis et les villageois ivres de colère. Il s’apprêtait à donner le signal du départ quand il vit venir à lui le savetier.

— Tiens, honnête homme. Rapporte cette tête chez toi pour qu’on loue ton courage ! lui dit le vieillard en brandissant la tête de Raymond Brun fichée au bout d’une courte pique.

Courbaran n’eut pas plus de chance que son ancien compagnon d’armes. Il fut capturé par les Capuciatis aux environs de Millau, dans le Rouergue, et pendu au milieu de cinq cents de ses hommes. Ainsi disparurent deux compagnies entières de Routiers et leurs chefs. Et elles ne furent pas les seules. Dans tout le pays, les confréries s’étaient multipliées, se réclamant des Capuchonnés du Puy. En Aquitaine, en Nivernais, au cœur de la Gascogne ou du Berry, Paciferis, Juratis, Sectateurs de Marie se levaient et s’organisaient contre la soldatesque criminelle. Le mouvement faisait tâche d’huile et on racontait chaque jour de nouvelles victoires remportées sur les brigands. Près de la célèbre abbaye de Cluny, une compagnie de Brabançons avait menacé de mettre à sac la communauté religieuse. Les moines, sans défense, avaient improvisé une procession. Précédés d’une croix et suivis par les habitants du village, ils s’étaient avancés vers les Routiers en entonnant des cantiques. Une maigre défense qui eut le don d’exciter les Routiers qui massacrèrent sans pitié tout ce monde. Mais ils n’allèrent pas loin, rattrapés par une Confrérie de la Paix qui tailla en pièces la compagnie, jeta à la rivière des rescapés enfermés dans des sacs et remit en liberté quelques dizaines d’hommes non sans leur avoir arraché les yeux. Il fallait que la paix de Dieu fût connue de tous et partout.

Progressivement, au fil de leurs défaites à répétition, les Routiers se séparèrent et se dispersèrent, certains retrouvant une solde auprès de seigneurs peu scrupuleux, d’autres poursuivant une vie d’errance. Et à mesure que les Cottereaux quittaient la terre d’Auvergne devenue bien trop dangereuse pour eux, les seigneurs et chevaliers s’en retournèrent à leurs affaires, abandonnant à la piétaille le soin de poursuivre les petits groupes épars de mercenaires. Ce qui devait être l’affaire de quelques semaines tout au plus perdura pourtant bien au-delà de ce qu’ils avaient pu imaginer. Le mouvement des Capuchonnés s’imposait dans tout le pays, ne connaissait plus aucune frontière, ni juridiction. Les pacificateurs de Marie allaient et venaient librement dans les provinces, liés par une confraternité indéfectible, se reformant au besoin pour détruire toute velléité d’attenter à la paix de Marie. Partout, ils recevaient un accueil chaleureux des populations enfin délivrées de ces assassins sans foi ni loi. La pacification du pays était en marche.

De villes en hameaux, les Capuciatis du Puy poursuivirent leur chasse aux Routiers en direction de l’Auvergne après avoir parcouru des centaines de kilomètres au prix de marches forcées. De retour au pays, ils apprécièrent la gratitude que ne manquaient pas de leur témoigner les villageois. L’immense prestige des Capuchonnés nourrissait leur part de légende où l’imaginaire l’emportait souvent sur la réalité. On leur attribuait une puissance immense et sans borne, on racontait les miracles qu’ils auraient accomplis. Ils étaient devenus les hérauts d’une paix recouvrée, porteurs de l’espérance d’un monde plus juste. Et il fut naturel qu’une fois débarrassées des fauteurs de troubles, les foules de miséreux vinssent à revendiquer une liberté plus grande, une justice plus équitable. Souvent, lors des haltes improvisées par les Capuciatis sur leur chemin du retour, des paysans, des artisans ou des bourgeois venaient se plaindre de l’injustice qui régnait dans le fief tenu par un suzerain tyrannique. Ainsi, alors qu’une troupe de Capuchonnés menée par Anthoine effectuait une halte près d’Aubusson, les représentants des artisans et commerçants de la ville vinrent à leur rencontre.

— Y a-t-il un chef parmi vous ?

— Nous n’avons d’autre chef que la Sainte Vierge, répliqua avec superbe Anthoine. Et les Confrères de la Paix de Marie ne se reconnaissent aucun autre maître !

— Bien sûr, certainement, répliqua celui qui parlait au nom des Aubussonnais. Voilà… Je veux dire… s’embrouilla-t-il avant de prendre une profonde inspiration et de poursuivre. Nous savons que vous œuvrez pour la pacification du pays et que vous êtes parvenus à nous débarrasser des Routiers. Et nous vous en sommes très reconnaissants, ajouta-t-il en se retournant vers ses congénères qui approuvèrent en silence.

— Nous ne faisons qu’accomplir le dessein du Seigneur ! se rengorgea Anthoine.

— En fait, voilà des années que nous subissons le joug de nos suzerains et depuis que son père a pris l’habit de moine, Gui d’Aubusson, devenu vicomte, pressure notre communauté au-delà du supportable. Les taxes sont si nombreuses qu’il nous est devenu impossible de nourrir nos familles. Sans compter qu’il abuse du service d’ost pour fournir des soldats à ses guerres incessantes.

— Je comprends votre souci, mais en quoi cela concerne-t-il les missionnés de Dieu ? s’étonna le menuisier.

— Il épuise notre argent et notre sang ! Et son avidité n’a plus de limite ! Ce sont les plus humbles qu’il accable, alors qu’il devrait leur apporter sa protection. Ne sommes-nous pas tous des enfants de Dieu, petits ou grands ?

— Je vous l’accorde volontiers, acquiesça Anthoine que le dernier argument avait touché. Alors, concrètement, que peuvent faire les Confrères de la Paix ?

— Demandez audience au vicomte d’Aubusson et exigez de lui qu’il nous soulage de ces taxes injustes, qu’il nous accorde des franchises.

— Ah ! laissa échapper Anthoine qui ne s’attendait pas à une telle requête. Puis, après quelques secondes d’hésitation, il ajouta : Il ne sera pas dit que les Confrères de la Paix auront abandonné des faibles accablés par des tyrans. Après tout, pourquoi rendre hommages à ces seigneurs qui se sont montrés incapables de vous défendre face aux bandes de mercenaires ? Et pourquoi ces privilèges injustifiés ? Vous avez raison, braves gens, allons de ce pas faire entendre raison à ce vicomte ! Mes amis, accompagnez-nous jusqu’à la demeure de cet oppresseur.

Alors qu’il s’apprêtait à marcher vers le château, un homme l’apostropha :

— Es-tu bien sûr d’agir en conformité avec la loi de Dieu, jeune homme ?

Anthoine considéra le petit homme dont l’habit trahissait la vocation monastique.

— Que dois-je comprendre, l’abbé ?

— Je ne suis point abbé mais seulement frère, jeune homme. Mais mon grand âge m’oblige à te prévenir contre tout excès envers l’ordre établi…

— L’ordre établi ? Mais de quoi parlez-vous ?

— Je dis que le Seigneur a voulu l’ordre en toute chose et qu’il a réparti les tâches de chacun.

— Ceux qui crèvent la faim pour nourrir l’engraissement des autres ? ricana le menuisier.

— De tout temps les nobles seigneurs ont eu à cœur de défendre le peuple…

— De défendre le… Mais nous sommes la preuve vivante de leur inefficacité à défendre nos vies et nos biens ! Voilà des parasites qui passent leur enfance et leur jeunesse à se morfondre dans des châteaux vides et qui, pour tromper leur ennui, n’ont de cesse de malmener les habitants des villages voisins et les paysans. Et ce, quand ils ne partent pas en guerre contre le fief concurrent pour s’assurer toujours plus de pouvoir et de richesses. Quel est donc cet ordre établi dont vous me parlez ?

— De celui qui gouverne le monde depuis la nuit des temps par la volonté de notre Seigneur. Il y a ceux qui prient, ceux qui combattent et ceux qui travaillent…

— … pour nourrir tout ce petit monde de fainéants ! lança rageur le menuisier.

— Tu y vas un peu fort, l’interrompit l’un de ses compagnons en lui prenant le coude. Et tu blasphèmes. Le frère a raison, tu ne peux entrer en révolte contre Dieu !

— Mais mon pauvre ami, tu ne comprends donc rien à rien ! Regarde notre vie : dès notre plus jeune âge, on nous met au travail, puis c’est l’apprentissage et les durs maîtres du compagnonnage. Après on se met à son compte pour se tuer à l’ouvrage pour payer taxes et dîmes. Et encore, ne nous plaignons pas, nous sommes des privilégiés de la ville ! Imagine la vie de ce pauvre métayer qui n’a même pas de terres à lui et qui doit pourtant répondre aux exigences de son maître sans égard pour les dommages du climat ou des troupes qui ruinent ses récoltes !

— C’est la nature des choses, fit le moine de sa même voix paisible. Est-il utile de la remettre en question pour je ne sais quelle cause ?

— Eh bien oui ! répliqua sèchement le menuisier. Figurez-vous que j’en ai assez de voir ces nobliaux montrer leur force, trousser la gueuse et pressurer le faible ! Et seule ma vraie religion m’interdit de clamer ce que je pense du petit monde ecclésiastique qui soutient le pouvoir féodal. Allez, abbé, je n’ai que faire de votre morale. Mes amis, si l’injustice vous est insupportable, suivez-moi !

Sur ces paroles qu’il avait voulues sentencieuses, Anthoine fit un signe de ralliement à une dizaine de ses hommes et emboîta le pas des bourgeois. Il leur fallut peu de temps pour parvenir à l’enceinte de la ville derrière laquelle s’élevait un château entouré de remparts flanqués de tours défensives et protégés par les eaux de la Creuse. Le menuisier, à la tête de ses compagnons derrière lesquels s’étaient prudemment mis en retrait les Aubussonnais, héla le garde de faction à l’entrée de la forteresse.

— Faites savoir au vicomte que les Confrères de la Paix de Marie sollicitent un entretien !

Le garde considéra d’un air soupçonneux cette méchante troupe d’encapuchonnés, réfléchit quelques instants puis se décida à en rendre compte à son supérieur. Un quart d’heure plus tard, la réponse revenait en ayant pris le même cheminement hiérarchique qu’à l’aller. Le vicomte n’accordait pas d’audience. Vexé par ce refus, blessé dans son amour-propre en présence de ses compagnons et des villageois qui avaient requis son aide, Anthoine ne voulut pas céder. S’approchant à un pouce du visage de son interlocuteur, il hurla :

— Dites au vicomte d’Aubusson que nous exigeons qu’il nous reçoive ! Puis, il ajouta d’un ton radouci mais ferme : Faute de quoi, les milliers de Confrères de la Paix qui stationnent à quelques lieues d’ici sauront se faire entendre. Sans préjuger de la révolte des paysans que nous ne manquerions pas de soutenir…

Pas davantage ému que précédemment, le garde s’en retourna délivrer le message comminatoire. Qui, cette fois, porta ses fruits. Le vicomte descendit en personne dans la cour du château, accompagné de quelques jeunes hommes de sa suite. Il sut repérer Anthoine comme le responsable de cette agitation et l’apostropha :

— Est-ce toi, maraud, qui ose menacer le vicomte ?

Anthoine salua respectueusement le seigneur en repoussant son capuchon en arrière.

— Je n’avais d’autres moyens pour convaincre Messire de nous recevoir…

— C’est insupportable, l’interrompit le vicomte qui, en se penchant sur le côté, avisa les bourgeois qui se tenaient à quelque distance, la coiffe à la main. Et vous ? Que voulez-vous ? Est-ce à vous que je dois tout ce désordre ?

Les Aubussonnais courbèrent l’échine et ne répondirent pas. Anthoine jugea opportun de reprendre la parole et exposa en quelques mots les revendications des villageois. Le vicomte l’écouta d’un air distrait puis, l’exposé achevé, il regarda le menuisier droit dans les yeux en le menaçant de son index.

— Ecoute-moi, encapuchonné ! Je m’apprête à participer à la troisième croisade et il est hors de question que je laisse mon fief aux mains des marchands du temple ! Des franchises ? Mais pourquoi pas une charte de coutume et une totale autonomie ? Allez, retournez chez vous, toi et tes semblables ! Je sais qui vous êtes et d’où vous venez. Alors comptez sur moi pour faire savoir à la noble maison de Polignac et à monseigneur l’évêque Pierre de Solemniacum vos prétentions absurdes et insolentes ! Ils sauront vous casser si je ne l’ai pas fait moi-même…

— A notre tour d’affirmer que nous ne recevons aucune menace, répliqua Anthoine d’une voix grave. Nous sommes missionnés par Notre Dame et nul ne saurait remettre en cause la paix de Dieu. Nous sommes des milliers, bientôt dix mille, et nous saurons vous contraindre.

Le vicomte s’étrangla de fureur. Un moment, il hésita à faire jeter au cachot ces outrecuidants. Puis, se ravisant, il tourna les talons non sans avoir ordonné qu’on jette ces manants hors le château. Quelque peu dépité mais heureux d’avoir tenu tête au vicomte, Anthoine et les Confrères de la Paix quittèrent la ville pour rejoindre leur campement. Mais le soir-même, à leur grande stupéfaction, une délégation d’Aubussonnais se présenta à eux, porteuse d’une bonne nouvelle.

— Vous n’étiez pas partis depuis une heure que le bailli est venu nous informer que le vicomte accéderait à nos demandes si nous en reconsidérions quelques points. Jamais il ne s’était montré aussi conciliant ! Vous seuls avez pu obtenir un tel résultat et nous vous en sommes reconnaissants. Vous représentez une telle puissance qu’il n’a pas osé vous affronter.

Anthoine eut du mal à cacher sa satisfaction et se contenta de répondre, l’air inspiré :

— C’est tout à fait normal. Nous sommes les Confrères de la Paix des peuples mais aussi le bras armé de la révolution féodale.

Des applaudissements puis des hourrahs saluèrent cette déclaration à laquelle nul ne comprenait goutte. A l’évidence, un pas crucial avait été franchi. Au-delà de la chasse aux Routiers qui avait fait naître leur mouvement, les Capuciatis se muaient en redresseurs de torts, en porte-parole du peuple opprimé. Ils expérimentaient d’une façon qu’ils n’auraient pu prévoir et leur prestige et leur puissance. Et puisque les Confrères de la Paix n’avaient plus de combat à mener contre les Routiers, faute d’adversaire, ils s’attacheraient dorénavant à mettre fin à l’asservissement promus par les seigneurs pour instituer une nouvelle liberté pour tous.

Le succès remporté par les Confrères de la Paix à Aubusson se propagea à une vitesse fulgurante dans tout le pays. Dans un monde figé où la moindre volonté de rompre avec un modèle séculaire restait inimaginable, où toute idée d’évolution sociale paraissait saugrenue, la révolte du petit peuple ne pouvait s’exprimer que par la violence. Si la misère avait conduit à l’exaspération les miséreux, ceux-ci n’avaient jamais songé à se rebeller contre un seigneur oppresseur pour remettre en cause la noblesse ou le pouvoir ecclésiastique, et encore moins à passer à l’acte. Pourtant, le souvenir des grandes invasions effacé, les guerres locales achevées et les nécessités de se réfugier dans les châteaux et forteresses amoindries, le peuple avait enfin l’idée de secouer le joug d’une tyrannie injustifiée. A chacune de leurs étapes, les Capuchonnés voyaient se présenter à eux des paysans libres, des bourgeois, des corporations d’artisans, porteurs de revendications qu’ils espéraient voir transmises à leurs suzerains. A chaque fois, les confrères se faisaient un devoir d’accomplir cette mission libertaire, menaçant de représailles le baron récalcitrant ou de révoltes paysannes le seigneur tyrannique. Et à chaque fois les puissants se voyaient contraints de composer avec une force qu’ils étaient rarement en mesure d’affronter directement. Ici, un châtelain mégalomane exigeait qu’un village historique fût déplacé au prétexte que l’endroit convenait idéalement à l’implantation de sa nouvelle forteresse. Là, un suzerain imposait à ses vassaux et aux villageois le paiement du formariage au prétexte qu’ils se mariaient en dehors de la seigneurie. Ailleurs, un bailli perpétuait le droit de culage dont devaient s’acquitter les nouveaux mariés en faveur des célibataires du village. D’autres enfin levaient des taxes ou des impôts et pressuraient leurs justiciables au-delà du tolérable. En toutes ces occasions, les Capuchonnés du Puy surent forcer ces puissants à renoncer à leurs abus.

Sans le vouloir expressément, le petit peuple opprimé avait détourné la Confrérie de la Paix de sa mission originelle. Celle-ci aboutie, il s’agissait à présent de faire ployer les seigneurs. Sûrs de leurs forces et de leur nombre, les Capuciatis ne craignaient ni ne respectaient les puissances supérieures, qu’elles fussent seigneuriales ou ecclésiastiques. Seule valait la condition des enfants de Dieu, libres et égaux entre eux comme ils l’étaient le jour de la Création. Leur efficacité fut telle que les seigneurs n’osèrent plus réclamer leur dû au-delà du juste, parfois même pressés de céder aux revendications paysannes les plus effrontées. De l’Auvergne à la Bourgogne, du Berry au Bourbonnais, l’influence égalitaire des Capuchonnés semait le trouble chez les puissants. Qui n’allaient pas s’en satisfaire longtemps.

Publicités