11. La Défaite des Routiers

par Pierre Grammat

Le 20 juillet s’annonça tristement. Il avait plu toute la nuit et l’aube apportait une vigueur accrue au déluge qui ne cessait de s’abattre sur la région. Si les ruelles de Charenton n’étaient plus que fange et gadoue, les abords de la cité se muaient en marécages. Il s’avérait impossible de faire rouler le moindre chariot, la plus petite charrette. De surcroît, les arbres touffus en cette saison comblaient les sentes les plus larges et rendaient difficile la traversée de la forêt. Courbaran ne décolérait pas. Son espion n’était jamais revenu de sa mission et tout laissait à penser que les Confrères l’avaient intercepté. Heureusement, ce subalterne ne savait rien de leurs plans conclus avec le seigneur de Charenton et ils ne devaient craindre aucune mauvaise surprise.

— Et puis, avait-on besoin de ça ! maugréa-t-il en regardant le ciel maussade. Que le diable emporte ces maudits capuchons et qu’on en finisse ! Raymond ! Tout le monde est prêt ?

— Je le crois bien. Ne me reste plus qu’à donner le signal.

Raymond Brun se saisit de sa trompe et souffla à trois reprises. En quelques instants, les portes de la ville s’ouvrirent et le reste de la troupe des mercenaires franchit l’enceinte. Les combattants avaient leur mine des mauvais jours. Ils ne se sentaient pas suffisamment vigoureux pour affronter une dure bataille et priaient pour que leurs adversaires ne fussent pas de force. Ils rejoignirent les deux capitaines d’un pas lourd.

— Holà, mes compagnons ! fit Raymond Brun. Vous allez à l’abattoir ou je me trompe ?

— Ne parle pas de malheur, souffla Crotas, l’un des lieutenants de Courbaran. Ça me rappelle Malemort[1] en Limousin…

— Eh bien, compagnon, je t’ai connu plus vaillant ! fit Courbaran sans relever l’allusion funeste. Que se passe-t-il ?

— Il se passe que nous ne sommes pas en état de livrer bataille, que les hommes sont fourbus et que les éléments jouent contre nous !

— On s’en fout, objecta Franco. On va leur en mettre plein la gueule à ces « chapuconnés »…

Crotas lui appliqua une rude bourrasque sur l’épaule :

— Tu es vraiment trop bête, mon pauvre gars ! Sais-tu seulement à combien se dénombrent ces Confrères de la Paix qui nous attendent au coin du bois ? Et crois-tu que nous sommes en état de nous battre ?

— C’est tout de même pas trois bourgeois et quatre manants qui vont nous faire peur ? se défendit Franco.

— Attends de voir ce qu’il en est car je ne serais pas étonné qu’ils aient été rejoints par quelques seigneurs et chevaliers en mal de combats victorieux, répondit Crotas.

— Et en plus, ils ont pu choisir leur terrain, ajouta Despinasse. C’est drôle, mais je ne la sens pas bien cette affaire… Ça empeste le fiasco à mille lieues !

Une fois encore, le capitaine des Routiers ne releva pas la remarque de son second. Dressant la main au-dessus de sa tête, il donna le signal du départ. La troupe se mit en marche, péniblement. Les chevaux glissaient et manquaient à chaque instant de désarçonner leur cavalier tandis que les fantassins peinaient à sortir leurs semelles de bois de la boue. Une fois qu’ils furent entrés dans la forêt, la situation s’améliora. Le sol se montrait moins détrempé et la frondaison des arbres les protégeait de la pluie qui continuait de tomber à verse.

Tout à coup, une rumeur provint de l’arrière du contingent pour remonter jusqu’à sa tête. Les deux capitaines interrompirent leur progression dans le sous-bois.

— Eh bien ! Que se passe-t-il ? demanda Courbaran.

Plusieurs voix s’élevaient du fond de la colonne et un flot d’explications confuses parvint aux oreilles du chef des Routiers. Qui décida de remonter le cortège qui s’étendait jusqu’à l’orée de la forêt. Il n’eut pas besoin des éclaircissements de ses partisans pour comprendre la situation. Au loin, il put s’apercevoir que les portes de la ville s’étaient refermées sur les concubines et les courtisanes chassées hors de la cité avec enfants et bagages. Exhortant comme elles le pouvaient les bêtes de somme qui tiraient les lourds chariots, les femmes tentaient de les rejoindre sous la pluie battante.

— Morbleu ! C’est quoi, cette affaire ! jura-t-il.

— Ça me paraît évident ! affirma Raymond Brun qui l’avait rejoint. Voilà qui me fait l’effet d’un traquenard !

— Un piège ? Mais quel piège ? lui répondit Courbaran qui, déjà, regardait de toutes parts, imaginant l’attaque soudaine d’un ennemi invisible.

— Je crois que nous sommes refaits. De toute façon, nous n’avons plus le choix. Il nous faut avancer vers ces maudits encapuchonnés pour leur régler leur compte. Il sera bien temps de revenir à Charenton pour demander quelques explications à cet Ebbes de malheur. En voilà un qui va tâter de mon épée, je te le garantis.

— Mais on ne va pas laisser nos femmes croupir sous la pluie au pied des murailles ? s’émut l’un des hommes de la troupe qui avait entendu l’échange entre les deux capitaines.

Raymond Brun toisa le solide gaillard, ouvrit la bouche pour lui signifier sa façon de pensée puis se reprit. L’urgence était ailleurs. Les deux capitaines remontèrent jusqu’aux avant-postes de leur armée. La progression, dans la forêt, restait difficile. Pourtant, après quatre heures de marche, ils parvinrent à proximité de Dun, dans une vaste clairière. Courbaran et Raymond Brun estimèrent que le moment était venu de se regrouper. Ils firent halte dans la sommière et fourbirent leurs armes jusqu’à ce que l’arrière-garde les rejoignît. Ce qui fut fait en moins d’une heure. Etonnamment, les chariots des concubines ne suivaient pas les derniers éléments du cortège. Avaient-elles été retardées par la difficile progression dans la forêt ? Avaient-elles choisi d’attendre le retour des Routiers ? Courbaran se perdait en conjectures mais il n’était plus temps de tergiverser.

— Que chacun se prépare à combattre ! hurla-t-il à l’adresse de ses troupes. Nos ennemis seront bientôt à portée de flèches…

Contrairement à ce qu’il avait coutume d’entendre au seuil d’une bataille, il n’eut en réponse que quelques timides acclamations de ses séides. Décidément, rien ne se passait comme prévu et l’humeur des soldats se montrait aussi morose que le temps. Décidé à en finir au plus vite, le capitaine distribua les places et les tâches de chacun. Mais il n’avait pas parcouru quelques pas dans la clairière qu’il vit apparaître les rangs serrés d’hommes armés, vêtus de capuchons blancs, précédés par des chevaliers et des sergents d’armes à cheval qui exhibaient fièrement leurs gonfanons[2] à l’extrémité de la hampe de leur lance. A leur tête, les mercenaires reconnurent les bannières et les pennons[3] de seigneurs, notamment celles du comte d’Auvergne Robert IV et de Gaucher de Salins, fils de Géraud de Mâcon. Courbaran et Raymond Brun échangèrent un regard. Face à eux, des milliers d’hommes armés d’arcs, de piques et de poignards, précédés de chevaliers arborant hauberts et heaumes, épées et lances à la main. Leur nombre semblait infini et même si les deux capitaines pouvaient compter sur la valeur de leurs mercenaires, la situation apparaissait désespérée. Brusquement, on entendit des clameurs en provenance de l’arrière de la compagnie. On prenait les Routiers à revers. En effet, apparut Ebbes de Charenton en personne suivi de centaines d’hommes parfaitement armés, qui se plaçaient en arc de cercle le long de la lisière. Les Cottereaux étaient pris en étau entre les Capuciatis et les Charentonnais, sans aucune possibilité de fuir. Il n’en était d’ailleurs plus temps.

En effet, à peine réunis dans la plaine de Dun, les chevaliers avaient organisé leurs troupes. Venaient d’abord les seigneurs revêtus de leur armure, rassemblés sur le flanc droit du front, la longue épée à double tranchant de tradition franque à la main. Certains, plus fortunés que d’autres, avaient ajouté à l’équipement traditionnel des perfectionnements les plus modernes avec manches et chausses de métal qui recouvraient bras et jambes jusqu’à leurs extrémités, la nuque et le menton protégés par une ventaille[4], ne laissant à la portée des dagues assassines que les interstices nécessaires aux articulations. Les cavaliers, à l’abri de leur long bouclier de bois, brandissaient une lance dont la hampe mesure près de trois mètres de long, mais certains l’avaient troquée pour toutes sortes d’armes tranchantes ou pointues.

Au centre, les archers préparaient leurs munitions, prêts à décocher jusqu’à dix tirs à la minute, vêtus d’une courte tunique cintrée d’un large ceinture pour accrocher le carquois suspendu à une courroie en bandoulière. Gantés de cuir, l’avant-bras recouvert d’une plaque métallique pour les protéger des frottements de la corde de l’arc, ils avaient fort à faire pour manier le bois lourd et épais de leur arme. A leurs côtés, la piétaille qui, à l’instar des chevaliers, présentait un accoutrement hétéroclite selon les moyens de chacun. Parfois protégés par un corset de cuir plus ou moins doublé de plaques de métal, rarement coiffés d’un chapeau de fer, les fantassins arboraient toutes sortes d’armes : longs crochets pour faire choir de leur monture les cavaliers adverses, pieux et piques pour éventrer et arrêter dans leurs assauts les chevaux, dagues aux lames effilées qui pouvaient se glisser dans le moindre orifice de l’armure ou encore simples masses de fer.

Les guetteurs postés dans la forêt avaient averti les Capuchonnés de l’arrivée imminentes des Routiers. Il était temps de lancer le combat. Un prêtre vint bénir les nobles chevaliers puis les hommes de la troupe. Ce fut à ce moment que Gaucher de Salins prit la parole :

— Mes amis, voici enfin venu le temps de cette bataille souhaitée par Notre Dame. Aujourd’hui, tous les maux qu’a connus le pays de Velay vont enfin connaître une fin heureuse grâce à votre courage et à votre volonté farouche d’en finir avec ces mercenaires. Je vous le dis, en vérité, n’épargnez aucun, frappez-les tous. Vous êtes les soldats de la très Sainte Vierge. Elle saura vous guider.

Sur un signe de la main du seigneur de Salins, les buccines[5] et les cors sonnèrent à tout rompre. Ce furent d’abord des nuées de flèches qui s’abattirent en cloche sur les mercenaires, décimant les premiers rangs et semant le désordre dans la troupe. Puis ce fut au tour des cavaliers des Confrères de la Paix de mener l’assaut contre les compagnies en autant d’allers-retours mortels. Dans un élan désespéré pour contrer l’avancée des cavaliers, les archers des Routiers se placèrent plus ou moins en ordre et ajustèrent leurs tirs. Mais la corde détrempée de leurs arcs avait perdu tout ressort et les flèches n’atteignirent pas leurs cibles. Ils ne purent opposer la moindre résistance aux chevaliers qui, en appui sur leurs arçons, chargeaient l’ennemi pour l’embrocher comme de vulgaires poulets puis, leur lance brisée ou projetée comme un javelot, empoignaient leurs longues épées pour frapper à grands coups vengeurs tout ce qui se présentait à eux.

Anthoine s’était posté aux côtés des archers, avec quelques camarades qu’il avait formés au tir à l’arbalète. Si leurs tirs se montraient peu nombreux, ils constituaient autant de frappes mortelles grâce à la précision des traits. Les mercenaires se protégèrent comme ils le purent derrière leur targe[6] mais la lutte était inégale et ils furent rapidement submergés. Durandus, quant à lui, s’il ignorait tout du maniement des armes, ne voulait pas moins se montrer acteur de cette guerre de la paix qu’il avait engendrée. Il se plaça résolument à l’avant des fantassins, juste derrière les rangées d’archers. Autour de lui ce n’était que fureur et impatience d’en découdre, les paysans armés de fourches et de bâtons, les artisans et les marchands de piques et de coutelas. Tout à coup, le charpentier se rendit compte qu’il ne disposait d’aucune arme avec, pour seule protection, la plaque d’étain de Notre Dame. Il regarda autour de lui et lança à la cantonade :

— Holà, amis ! Quelqu’un aurait-il une arme à me donner ?

— En voilà un qui vient à la guerre les mains nues, se moqua un gaillard qui se tenait à ses côtés, déclenchant une vague de rires. On n’est pas sortis de l’auberge, je vous le dis !

Les sarcasmes cinglants fusèrent tout autour de lui. A l’évidence, sous son ample capuchon, nul n’avait reconnu le prophète de la confrérie. Puis Durandus sentit une main se poser sur son épaule tandis qu’on lui tendait une pique sans mot dire. Le charpentier se retourna à demi pour saisir l’arme et adressa un remerciement par-dessus son épaule, ne jetant qu’un simple regard à ce camarade bienveillant. Il fut soudainement pris d’un doute. Se retournant tout à fait, il voulut mieux distinguer les traits de celui qui l’avait secouru. Il n’aperçut que des visages inconnus, occupés à hurler des slogans guerriers. Pourtant, il avait bien cru reconnaître ce visage, celui du jeune garçon entrevu à l’église cathédrale. Mais était-ce bien lui ? Le charpentier tourna la tête en tous sens mais le personnage mystérieux avait disparu. Il haussa les épaules, désireux de se convaincre qu’il s’était trompé. Serrant fermement la lance dans sa main, persuadé qu’il ne saurait s’en servir, il rejoignit de la voix ses compagnons d’armes.

Anthoine, de son côté, avait abandonné ses camarades arbalétriers pour se rendre utile en transmettant les ordres des chevaliers à la troupe. Il effectuait des allers et retours entre l’avant-garde des cavaliers et la piétaille, tâchant de regrouper des équipes homogènes derrière les bannières des seigneurs. Son autorité naturelle, son impressionnante stature physique, mais aussi parce que la plupart le reconnaissait, firent merveille. La foule des confrères se rangea docilement selon ses ordres, les mieux armés et les plus protégés par leur cotte installés au premier plan, les moins solides relégués à l’arrière. Galvanisant ce qu’il considérait à présent comme ses troupes, Anthoine hurla :

— Gloire à Notre Dame ! Pour la paix du monde ! Allons, enfants de Durandus ! Pas de quartiers !

Effectivement, de quartiers il n’y en eut pas. Encerclés, sidérés par la double manœuvre de leurs ennemis, les Routiers parurent incapables de se défendre. Aux extrémités du cortège, certains amorçaient déjà une retraite peu glorieuse. Mais quand les fantassins aperçurent les capitaines de compagnie suivis de leurs plus fidèles lieutenants talonner leur monture et prendre la fuite, ils comprirent que leur fin s’annonçait. Pourtant, ils tentèrent désespérément de faire face. Dans un premier temps, les lignes d’avant-garde des mercenaires utilisèrent les quelques arbalètes que certains avaient rapportées de leurs luttes aux côtés des Plantagenêt. Mais ils n’eurent guère le temps d’en tirer parti car ils furent mis en pièces par les sergents d’armes à cheval des Confrères de la Paix qui chargeaient à grands coups de masse. Armés de longs crochets, les mercenaires tentaient de harponner les cavaliers afin de les jeter à terre pour glisser dans les interstices de la cuirasse leurs longs couteaux mais les percées meurtrières des charges brisèrent leur résistance. Ce fut un véritable carnage, d’autant que les soudards paraissaient incapables de réagir, certains prostrés dans l’attente d’un châtiment ultime, d’autres à la recherche éperdue d’une échappatoire.

Le piège fomenté par Ebbes de Charenton et les Capuciatis se referma inexorablement sur les milliers de mercenaires. Les uns après les autres, parfois simultanément, les groupes de Capuchonnés rangés en batailles de plusieurs centaines d’hommes ou les Charentonnais à l’arrière, chargeaient brutalement les Routiers avant de se replier pour laisser place à des combattants frais qui reprenaient l’œuvre de carnage. Ils étaient des milliers mais ils semblaient se compter par dizaines de mille, tant ils revenaient sans discontinuer à la charge, mus par une rage inextinguible. Anthoine, grâce aux nombreux combats qu’il avait déjà menés ces derniers mois dans le pays du Velay face aux Routiers locaux, avait acquis de l’expérience. Armé d’un long coutelas, il se jetait dans la mêlée avec une fougue qu’il n’aurait jamais soupçonnée. Alors qu’il se battait contre deux ou trois mercenaires décidés à abattre ce géant, il avisa à quelques pas de lui, ses camarades du Puy, fidèles de la cause depuis les premiers jours, Le Teulier, Portal et Peuveil.

— Holà, amis ! Nous voici en terrain de connaissances ! s’écria-t-il en leur faisant signe de le rejoindre.

— Tiens, toi aussi tu es venu ? plaisanta Le Teulier en faisant de larges moulinets de son bras armé d’un impressionnant gourdin.

— Comme tu vois, j’ai cru bon d’aider mes amis à vaincre cette racaille ! répliqua Anthoine sans se départir de sa frénésie guerrière.

— Comme tu as bien fait ! commenta Portal qui se débattait comme un beau diable.

Les quatre hommes firent une alliance tacite et se protégèrent mutuellement, encerclant de petits groupes de Routiers qui ne pouvaient résister à leurs assauts communs. La lutte était inégale et le quatuor, à l’instar de tous les Confrères de la Paix, redoublait d’énergie à la perspective d’un succès imminent et définitif. Quand les chevaliers et sergents à cheval constatèrent la fuite des capitaines des Routiers, ils se retirèrent du champ de bataille. La victoire assurée, il ne leur appartenait plus de mettre définitivement l’adversaire à terre. La piétaille s’en chargerait. Ce fut une véritable curée. les Routiers n’opposèrent plus de résistance, résignés à se faire égorger ou assommer les uns après les autres. Les Capuciatis, en surnombre, se disputaient les victimes sur lesquelles pleuvaient coups de lames, de gourdins ou de piques. Le sang se répandait à flot dans la clairière. Livrés à eux-mêmes depuis le départ des troupes seigneuriales, les Capuchonnés s’adonnaient à une effroyable boucherie parmi les Cottereaux qui ne se défendaient plus. La frénésie meurtrière, la volonté d’en finir avec ces bourreaux du peuple, faisaient perdre l’esprit aux Croisés de la paix. Les poitrails étaient éventrés, les mains et poignets coupés, les corps émasculés sans compter les yeux crevés et les lèvres taillées pour le plaisir de la souffrance infligée. Enfiévrés par la haine de détruire la cause de tous leurs maux, ils s’acharnaient sur des corps sans vie tandis que d’autres découpaient sans relâche nez et oreilles dans l’idée d’un futur cabinet des trophées. Encerclés, médusés par une attaque d’une telle violence, abandonnés par leurs capitaines, près de trois mille Routiers périrent pratiquement sans coup férir dès la première heure de la bataille. Quant aux survivants, leur stupeur fut telle qu’ils ne songèrent pas à se rendre, ni à fuir, anéantis sans même avoir combattu. Seuls quelques mercenaires parvinrent à échapper à la vengeance populaire en se perdant dans la forêt, profitant de ce qu’on ne tentait pas à les rattraper. Dans leur fuite éperdue, ils ne songèrent pas à rejoindre leurs concubines. Bien leur en prit car toutes avaient été faites prisonnières par les Charentonnais avant même que la bataille n’eût commencé.

Dès les premières charges, Durandus s’était laissé dépasser par ses congénères. La fureur des combats l’avait atteint à l’estomac et il fut pris de nausées. Artisan de la ville, il n’avait jamais été le témoin de telles violences et en dépit des innombrables récits rapportés, jamais il n’aurait imaginé que des hommes sans histoire, de bons pères de famille puissent se métamorphoser aussi brutalement en machines de mort. Sidéré de l’habileté de certains à dispenser les coups, impressionné par la cohésion du groupe qui avançait sans relâche, il prenait soudainement conscience de son inefficacité voire de son inutilité. Et puis, surtout, il avait eu peur. Peur de mourir, peur de souffrir. Il avait oublié la protection de la Vierge Marie qui l’avait choisi pour mener cette bataille contre le mal, et se surprenait à trembler de tous ses membres. Alix avait bien raison, il n’était pas gens de guerre ! N’osant s’avouer sa lâcheté, il recula insensiblement à mesure que les fantassins avançaient, et se retrouva bientôt aux derniers rangs en compagnie des réguliers, chanoines, moines et autres contemplatifs, qui priaient pour l’issue victorieuse de la bataille. Rassuré par cet environnement familier, il se laissa tomber à genoux et se plongea dans une longue prière.

La victoire des Confrères de la Paix de Marie était totale. Alors que le jour commençait à décliner, chevaliers et Capuciatis rejoignirent leur campement, leur tâche accomplie, prêts à renouveler leurs exploits à la première occasion. On ramena au camp les blessés à l’aide de litières improvisées ou à dos de mulets. Les mires ne chômèrent pas et multiplièrent les soins, assistés de bénévoles : ligature des hémorragies, pansements d’onguent recouverts de bandes de toile, nettoyage des corps mutilés à grande eau mêlée d’alcool. Pendant ce temps, Les Charentonnais fêtaient chaleureusement leur seigneur qui avait manigancé un si mauvais tour aux Routiers. En effet, Ebbes avait pris le risque du double jeu en indiquant aux Routiers qu’il les assisterait dans leur lutte contre les Confrères de la Paix en prenant ceux-ci à revers. Une pieuse traîtrise puisque, concomitamment, il faisait savoir à ces derniers qu’il était, à l’évidence, dans leur camp, détaillant le plan perfide qu’il tendait aux mercenaires qui tourmentaient depuis trop longtemps ses villageois. Une combinaison éminemment dangereuse car si les Routiers avaient intercepté son message destiné aux Capuciatis, il en aurait été fini de Charenton et des Charentonnais, bien que Ebbes sût que les brigands auraient éprouvé quelques difficultés à déchiffrer son billet. Mais Dieu avait veillé sur eux et ils avaient ainsi remporté une double victoire. Se débarrasser de ces milliers de soudards d’une part, et devenir une place dorénavant redoutée par tous les Routiers de France et d’Aragon d’autre part.

Après s’être congratulés et félicités pour leur bravoure, les habitants de la cité se mirent à l’ouvrage. Il fallait se débarrasser au plus vite des corps étendus dans la forêt pour prévenir toute épidémie. Un brouillard épais couvrait la clairière après une journée de pluie continuelle. Aucun bruit ne filtrait des amas de corps que quelques corbeaux et chiens errants se disputaient. Les hommes rassemblèrent les cadavres, achevant les chevaux qui avaient agonisé toute la nuit, laissant les derniers blessés convulser de douleur sans égard pour leurs faibles cris et leurs gémissements. La pitié n’était pas de mise. Traînant cadavres et moribonds par charretées entières, ils constatèrent qu’ils avaient été dépossédés de tous leurs biens de valeur : armes, hauberts et chapeaux de fer, bliauds et ceintures, chausses et cottes, rien n’avait résisté à la rapacité des dépouilleurs de cadavres, des détrousseurs probablement recrutés parmi les moins fortunés des Confrères qui avaient ainsi trouvé à s’équiper à bon compte. Les morts et les survivants furent rassemblés dans une immense fosse creusée dans la terre meuble de la clairière. On y mit le feu en répandant de la graisse liquéfiée et des branchages qui répandirent l’odeur âcre de la chair calcinée jusqu’aux portes de la ville. Leur travail accompli, après s’être assurés qu’aucune trace de l’effroyable bataille ne subsistait, les Charentonnais prirent le chemin du retour. Il fallait à présent se charger des prisonniers, pour la plupart des femmes et des enfants qui avaient été expulsés de la cité avant même le début des combats. Désemparées, sans but précis en l’absence de leurs compagnons, ces centaines de concubines n’avaient pas tenté de fuir et avaient établi un camp de fortune au pied des remparts.

Quand les hommes de Charenton revinrent de leur macabre besogne, ils furent surpris du tumulte qui régnait dans le cantonnement improvisé des courtisanes. La scène était indescriptible. Ici, des femmes se battaient, là des vieillards s’acharnaient sur des malheureuses couvertes de sang, ailleurs on tourmentait sans merci. Après des jours d’humiliations, d’injures et d’outrages, les villageois se vengeaient. Pourtant, quand au petit jour quelques Charentonnaises s’étaient approchées du camp pour observer de plus près les prisonnières, tout était encore calme. Mais les choses s’étaient envenimées quand l’une des courtisanes avait tenté d’acheter quelques nourritures en proposant un calice d’argent à l’une des villageoises.

— Où as-tu donc volé cette coupe ? s’était emportée la Raymonde, coiffeuse du village connue pour sa verve, en brandissant le calice arraché des mains de la prisonnière. Hérétique, tu as dépouillé la maison du Seigneur ! Sorcière, sorcière ! Tu mérites le bûcher !

Alors que la courtisane avait maladroitement tenté de récupérer son bien, Raymonde lui avait administré un double soufflet qui avait claqué comme une promesse de ce qui allait suivre. Qui ne tarda pas quand la coiffeuse lui tira les cheveux pour la forcer à se mettre à genoux et demander son pardon à Dieu. La suite n’avait été qu’une succession d’échanges de coups bientôt muée en rixe sanguinaire quand les commères avaient prêté main-forte à la matrone, précédant les anciens et les enfants de la communauté qui s’étaient mêlés à l’échauffourée. Une situation que découvraient les hommes revenus du champ de bataille. Ils tentèrent de séparer les belligérants et après quelques longues minutes de bastonnade, ils réussirent à imposer un semblant de calme. Ebbes de Charenton, alerté par désordre, vint en personne régler le différend.

— Que l’on fouille méticuleusement toutes ces femmes ! ordonna-t-il à ses troupes. Et que l’on s’assure qu’aucune ne cache le fruit de ses vols sacrilèges.

Les courtisanes furent placées en rang et consciencieusement visitées à tel point que nombreuses ne portaient plus qu’une chainse[7] qui laissait entrevoir leur nudité sous les déchirures de l’étoffe. Les sergents se montrèrent d’une minutie toute paillarde, surtout auprès des plus jeunes, s’assurant même des caches les plus intimes pour retrouver une parure ou une pièce d’or. Quelques heures plus tard s’amoncelait un formidable trésor dont l’origine ne pouvait prêter à confusion : objets du culte et vêtements sacerdotaux ou cérémoniels, linges sacrés et riches étoffes, calices et vases précieux, croix et autres ornements de valeur. Il y en avait pour une fortune. A chaque nouvelle découverte, les hurlements de la foule se multipliaient, et les plus excités exigeaient les pires châtiments envers les coupables. Et la Raymonde n’était pas la dernière à exhorter à la vengeance.

— Qu’on les pende, qu’on les mène au bûcher ! répétait-elle avec une constance qui forçait les encouragements des villageois.

— Oui, oui, approuvait la foule, qu’on leur fasse avouer leurs péchés, qu’on les soumette à torture, qu’on les brûle !

Le seigneur de Charenton comprit qu’il ne pourrait ramener le calme qu’en châtiant des prisonnières, pour l’exemple. Sur un geste de sa part, les gens d’armes se saisirent d’une centaine d’entre elles et après les avoir solidement ligotées, les conduisirent à un bûcher improvisé que les viragos ne manquèrent pas d’alimenter en leur adressant insultes ordurières et crachats. Mais cela ne put suffire à calmer la population charentonnaise qui, sans se concerter, se jeta sur les concubines survivantes et se livra à un véritable carnage dont seules quelques dizaines échappèrent. Délestées de tous leurs biens, linges et coffres, outils et nourritures, les malheureuses trouvèrent un refuge précaire dans la forêt de Meillant. A Charenton, on n’en entendit plus jamais parler.

 

 

 

[1] En 1177, plus de 2000 Routiers, réfugiés dans le château de Beaufort, furent massacrés par les troupes de l’évêque de Limoges et du vicomte Adémar V. Dès lors, la forteresse fut rebaptisée « château de Malemort ».

[2] Bannière accrochée au fer d’une lance à laquelle se ralliaient les combattants lors d’une bataille.

[3] Flamme en forme de triangle rectangle.

[4] Partie inférieur du heaume.

[5] Trompette droite ou recourbée.

[6] Bouclier en bois, recouvert de cuir et garni de fer.

[7] Chemise de toile fine qui se portait à même la peau sous le vêtement.

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