10. La Bataille de Dun

par Pierre Grammat

Au début de cette année 1183, Henri Plantagenêt, roi d’Angleterre, voulut réunir tous ses domaines en terre de France et contraindre ses fils à se soumettre à leur frère aîné, Henri le Jeune. Mais Richard qui espérait l’Aquitaine, s’y refusa. Geoffroi qui tenait à la Bretagne, opposa un même refus. Au final, les trois frères se rebellèrent et n’hésitèrent pas à recruter des bandes de mercenaires pour contrer la volonté paternelle. L’Aquitaine, l’Anjou et l’Auvergne devinrent le théâtre de batailles sanglantes et de dévastations insensées. Les campagnes furent ruinées, les villages incendiés, les églises pillées sans que nul ne puisse trouver une issue au conflit familial. Pourtant, les trois fils insoumis tentèrent périodiquement de se réconcilier avec leur père avant de reprendre leurs offensives, en vain. Et à deux reprises Henri Plantagenêt échappa miraculeusement à un traquenard tendu par les hommes de main de ses fils.

Aussi, quand le roi d’Angleterre apprit que son fils aîné, en proie à la dysenterie et à la fièvre, le mandait pour une ultime réconciliation avant de passer à trépas, il refusa de se rendre à son chevet, craignant une ruse qui lui coûterait la vie. Finalement, le 11 juin, l’héritier de la couronne d’Angleterre mourut à Martel, dans le Quercy. Si cette disparition allait apporter un moment de répit aux provinces françaises, elle entraîna le congédiement des bandes de mercenaires dont s’était entouré le fils séditieux. Des Routiers qui se retrouvèrent sans emploi et se dispersèrent par groupes plus ou moins importants. Parmi eux, deux bandes firent alliance, respectivement menées par Courbaran et Raymond Brun. Ce dernier, qui le disputait au premier pour sa violence et sa férocité, avait tristement fait ses preuves au service de Philippe Auguste avant de rejoindre les troupes de Henri le Jeune. En ce début d’été, les deux compagnies s’associèrent et combinèrent de se rendre en Bourgogne dont le duc et ses troupes étaient momentanément absents, facilitant dès lors les rapines routières.

Après avoir traversé le Bourbonnais et le Berry, marché de longues semaines à travers champs et forêts, les mercenaires réclamèrent une pause à leurs capitaines. Au fil de leur route, ils avaient été rejoints par de nombreuses compagnies en mal d’engagement et se comptaient à présent à près de six ou sept mille hommes, suivis par des centaines de concubines et courtisanes dont les riches parures indiquaient la prospérité de leur commerce. Les Cottereaux faisaient peur à voir. Barbus, dépenaillés, vêtus de chemises échancrées à longues manches qu’ils n’avaient pas changées depuis leur départ de Martel, de chausses trouées qui laissaient apercevoir leur anatomie, ils n’avaient pu profiter du moindre repos. Aussi, quand ils arrivèrent près de la petite ville de Charenton[1], les deux chefs considérèrent le moment venu de reprendre des forces. Ils avaient appris que, deux ou trois ans auparavant, la riche cité de Dun, à cinq lieues de là, avait vu l’ensemble de ses fortifications et son château rasés par les troupes de Philippe Auguste. Ce qui en faisait une proie intéressante à double titre. Mais épuisés, mal nourris, les mercenaires ne pouvaient prétendre affronter le moindre combat. En attendant, Charenton, petite bourgade située au sommet d’une butte au cœur d’une zone marécageuse, semblait propice à une installation paisible, le temps de reconstituer leurs forces.

Courbaran et Raymond Brun se présentèrent aux portes de la ville, accompagnés d’une simple escorte dont les inséparables Crotas, Despinasse et Franco. Ils n’en avaient pas franchi l’entrée que se présenta à eux un petit homme sec, chauve et dont les rides trahissaient l’âge avancé.

— Je suis Ebbes, sixième du nom, seigneur de La Châtre et de Charenton. Que me vaut votre présence ? questionna-t-il d’un air sévère.

— Nous ne cherchons noise à qui que ce soit, aimable seigneur, répondit Raymond Brun. Mais souhaitons simplement établir notre campement quelques jours à l’ombre de votre ville.

La réponse fusa, nette.

— Il ne saurait en être question !

— Nous nous sommes mal compris, beau seigneur. Nulle question pour nous de provoquer le moindre désordre dans votre ville.

— Vous vous rendez bien compte que vous êtes trop nombreux pour que l’on puisse vous accueillir !

— Noble seigneur, reprit Raymond Brun en gonflant de façon inquiétante sa poitrine, je crains que vous ne soyez obligé d’accéder à notre demande…

— Si vous voyez ce qu’il veut dire ! grinça Despinasse en tâtant la pointe de son énorme couteau qui aurait pu transpercer un sanglier.

Le ton menaçant des Routiers n’échappa pas à Ebbes qui savait fort bien qu’il n’était pas en état de résister à une telle meute. D’autant que lui restait en mémoire une cuisante défaite subie quelques années plus tôt. Branche cadette de l’illustre famille de Déols, Ebbes VI, seigneur de Charenton, avait participé à la croisade en Terre Sainte. Pourtant, peu après, en lutte contre le pouvoir ecclésiastique local, il s’était mis à persécuter les églises, à détrousser les édifices religieux et à mettre à l’amende le clergé. Qui ne manqua pas de s’en plaindre au roi Louis VII de France qui, agonisant sur son lit de mort, manda son héritier, Philippe, pour remettre de l’ordre en Berry. Il lui donnait ainsi l’occasion de faire ses premières armes dès ses quinze ans, de se faire connaître de ses futurs sujets et, accessoirement, de mettre au pas un seigneur récalcitrant. Philippe réunit ses troupes et imposa une terrible défaite à Ebbes qui ne put faire autrement que supplier la clémence du jeune héritier du trône. La leçon fut amère pour la ville et le domaine, et aujourd’hui, Ebbes VI n’imaginait pas infliger aux habitants de nouveaux désastres. Et même si la ville bénéficiait d’une enceinte, il se savait hors d’état de résister à un siège et encore moins à une attaque. Il résolut donc de faire bonne figure.

— Eh bien soit, j’accepte, répondit-il d’un air qu’il voulait condescendant. J’attends cependant en retour que votre honneur ne faillisse pas et que vos hommes respectent notre hospitalité comme il se doit.

Courbaran et Raymond Brun hochèrent la tête en signe d’acquiescement, pas un seul instant dupes de la faiblesse de leur interlocuteur qui ne pouvait leur refuser l’hospitalité. Les trois hommes se séparèrent après s’être entendus sur les dispositions nécessaires à leur installation. Il ne fallut que quelques heures pour que le campement s’organise. Une partie de la troupe s’installa à la lisière de la forêt de Meillant près d’une source, tandis que la plupart des concubines et les autres mercenaires prenaient quartier dans la ville-même et dans ses faubourgs. Les femmes s’attelèrent à l’installation des couches et des feux nécessaires à la préparation des repas. Le temps était splendide et permettait de dormir à la belle étoile, simplifiant ainsi le cantonnement. Quelques groupes d’hommes partirent en forêt à la recherche de bois mort qui alimenteraient le feu mais aussi de troncs d’arbre pour construire tables et bancs ainsi que quelques cahutes. En moins de quarante-huit heures, Charentonnais et Routiers adoptèrent un modus vivendi qui aurait dû être acceptable pour les deux parties. D’autant que les bourgeois de la ville avaient tout à craindre de la fureur des soudards. Les terres fertiles, le passage régulier des pèlerins en route pour Saint-Jacques de Compostelle, leur avaient assuré une vie confortable à l’abri de leur église dédiée à Saint-Martin. Une certaine opulence qui leur avait récemment permis de construire une enceinte fortifiée en pierres et flanquée de tours devant laquelle un large fossé avait été creusé. Des remparts qui, pourtant, ne leur auraient pas permis de repousser cette horde de soldats entraînés. Cette entente contrainte leur évitait le pire. D’autant que les nouvelles qui bruissaient dans tout le pays laissaient envisager le départ prochain des mercenaires, acculés par des dizaines de groupes de Capuchonnés menés par les seigneurs du cru.

En effet, depuis plusieurs mois, les Confrères de la Paix avaient pourchassé, depuis le Puy-Sainte-Marie, plusieurs compagnies de Routiers qui, privées du soutien des seigneurs signataires de la paix de Marie, notamment celui des Polignac, comprirent qu’il valait mieux abandonner la place au profit de provinces moins organisées. Mais voilà. Grâce aux nombreuses ramifications qui s’étendaient chaque jour plus nombreuses dans tout le pays, des marchands ambulants et des pèlerins avaient assuré la messagerie d’une ville à l’autre, signalant les déplacements des troupes de Cottereaux. Et, au besoin, pour renforcer leur nombre, les confréries avaient fait appel aux bonnes volontés locales. Ce fut ainsi qu’Anthoine, chargé de collecter les renseignements qu’il transmettait scrupuleusement au chapitre de Notre-Dame, apprit que les Capuciatis du Berry les appelaient à leur secours pour faire face aux troupes réunies de deux grands capitaines de Routiers, Courbaran et Raymond Brun. Avec l’accord du Doyen du chapitre, Anthoine et quelques autres entamèrent les préparatifs pour ce long déplacement. Fin juin, ils étaient prêts et le menuisier jugea qu’il était temps de se mettre en route. Mais avant de partir, il devait prendre quelques précautions. Il se rendit chez son voisin Durandus, s’assura que celui-ci n’y était pas, et se glissa dans la maisonnette.

— Alix ? Alix ? Tu es là ?

La jeune femme apparut dans l’embrasure de l’alcôve de l’entresol, son fils Jehan dans les bras.

— Tiens, Anthoine ! Tu cherches Durandus ? Il n’est pas là. D’ailleurs, il est rarement à la maison ces temps-ci…

— Non, c’est toi que je viens voir.

— Moi ? s’étonna la jeune femme. Tu veux me voir, moi ?

Si depuis plusieurs mois Alix avait passé de longues heures à s’épancher auprès de son ami qui lui prêtait toujours une attention assidue, il n’était jamais venu dans l’atelier de charpente en l’absence de Durandus. Etrangement, alors qu’elle n’avait jamais eu le moindre doute sur l’amitié sincère d’Anthoine, elle ressentit un profond trouble.

— Il faut que je te parle de quelque chose que personne ne doit savoir, pas même ton mari…

— Oh, ce doit être une bien vilaine histoire ! ironisa-t-elle avec un sourire.

— Il ne s’agit pas de ça, la rassura le menuisier. Nous allons partir en campagne contre les Routiers…

— Déjà ? Maintenant ? s’exclama Alix, prise au dépourvu. Mais ce n’est pas possible !

— Nous avons reçu des renseignements convergents et tout indique que plusieurs compagnies se seraient regroupées à une semaine de marche d’ici. L’occasion est trop belle et il ne saurait être question de la rater. De plus, tout le monde est prêt…

— Mais moi, je ne suis pas prête ! s’écria Alix, effondrée. Et puis, je ne veux pas que Durandus s’en aille ! Que vais-je devenir ?

— Pourtant, il le faut bien, répondit Anthoine avec douceur. Ne t’inquiète pas, tout va bien se passer. Tu sais que je veillerai sur Durandus. Je ferai en sorte qu’il ne lui arrive rien. De toute façon, je suis bien certain qu’il sera davantage occupé à prier plutôt qu’à combattre, ajouta-t-il avec un sourire rassurant.

— Je ne sais plus quoi faire… soupira Alix. Et puis toi aussi, tu m’abandonnes.

— Mais non, nous ne t’abandonnons pas ! Pourtant, il nous faut obéir aux volontés du Seigneur.

— Je trouve bien dévot tout à coup, se moqua gentiment la jeune femme. Mais je ne pense pas que tu sois venu me parler des voies célestes ?

— Ah oui ! Grâce à la vente des capuchons, j’ai pu réunir une certaine somme d’argent que j’ai cachée dans mon atelier. Et comme je ne sais pas ce que me réserve le futur, comme je ne suis pas certain de revenir indemne de cette guerre de la paix, je voulais qu’au moins une personne en connaisse la cachette.

— Pourquoi moi ? demanda Alix, inquiète de cette soudaine responsabilité.

— D’abord parce que je te fais confiance. On se connaît depuis suffisamment longtemps pour que je sache ta probité. Et puis, mon père s’en est retourné au village.

En effet, après de longs mois de cohabitation, Pierre Martellet avait souhaité, contre l’avis de son fils, retourner au village d’Agniac. De nouvelles familles s’étaient installées dans le hameau dévasté et avaient entrepris d’y rétablir une vie paisible. Non sans rendre hommage aux précédents habitants massacrés par les Routiers en projetant d’édifier une croix de pierre au centre du bourg.

— Je n’ai personne à qui confier un tel trésor, reprit le menuisier. Allez, viens avec moi, je vais te montrer.

Saisissant la jeune femme par la main, Anthoine la conduisit jusqu’à son atelier. Dans un recoin de la pièce, il détacha quelques lattes de parquet, révélant un vide de quelques dizaines de pouces carrés. Là, plongeant l’avant-bras dans le trou, il entreprit de desceller une pierre du mur de fondation. Se saisissant d’une petite lampe à huile qu’il plaça dans la cache, il se recula pour qu’Alix découvrît la cassette qui s’y trouvait.

— Voilà, tout est là ! dit-il en se redressant. Et je compte sur toi pour garder notre secret. Par ailleurs, comme j’ai renvoyé chez lui mon apprenti, j’apprécierais que tu jettes un œil sur l’atelier de temps en temps au cas où…

Alix, à genoux à ses côtés, hocha la tête sans dire un mot. Elle n’était pas sûre de bien comprendre le dessein d’Anthoine. Se remettant sur ses pieds, elle se trouva si proche du jeune homme qu’elle put en sentir la chaleur. Elle leva les yeux vers lui :

— Qu’est-ce qu’il nous arrive, Anthoine ? Pourquoi cette histoire nous a-t-elle emportés ainsi ?

— Tu sais bien que nous sommes les jouets du divin et que nous n’avons rien choisi…

— Arrête avec ça ! Je sais que tu n’y crois pas un seul instant. Depuis le début, j’ai de mauvais pressentiments, l’impression que je vais tout perdre…

Elle baissa la tête et réprima un sanglot, les mains jointes, prête à s’abandonner. Anthoine s’interdit de la prendre dans ses bras et de la réconforter. Ça n’était pas le moment et puis on l’attendait ailleurs, libre et fort pour conduire la lutte. Il ne sut que répondre et bafouilla quelques phrases pour lui dire qu’on verrait bien ce que l’avenir leur réserverait. Alix écrasa une grosse larme qui ruisselait sur sa joue, renifla puis

— Allez, il ne faut pas que nous restions là, Durandus va m’attendre…

— Mais je peux compter sur toi ? insista Anthoine.

— Dois-je vraiment te répondre ?

— Non, bien sûr… Ma question est stupide. Allez, rangeons cela et n’en parlons plus.

Ils revenaient de l’atelier du menuisier quand ils entendirent Durandus rentrer chez lui. Il avait appris que le départ pour la guerre de Dieu était imminent et avait précipitamment quitté l’église pour préparer son baluchon.

— Ah ! Vous êtes là ? fit-il aux deux conspirateurs sans s’étonner qu’ils fussent ensemble.

— Il fallait bien que j’explique à Alix deux ou trois petites choses pour qu’elle garde mon atelier en état durant mon absence ! Car tu as dû apprendre que nous étions en partance ?

— Oui, c’est le chanoine Gerland qui m’a informé. Il me fait toujours peur celui-là avec son regard de fer ! Et je dois t’avouer que je suis content de partir, ajouta Durandus sans se rendre compte de l’effet de sa phrase sur Alix. Il est temps que j’accomplisse la mission que m’a confiée Notre Dame.

— Hum ! objecta Anthoine. Je te rappelle que tu devais organiser cette confrérie mais pas forcément y participer ! Il me semble que si la Sainte Vierge avait voulu un chef de guerre pour réaliser sa volonté, elle eût choisi quelqu’un d’autre ! D’ailleurs, je ne suis même pas sûr que ta présence soit indispensable !

— Oh, Anthoine ! s’écria Alix. Je te bénis pour ces paroles.

— Il est hors de question que je me soustraie à mon apostolat, répliqua Durandus en fuyant le regard de son épouse. Il est écrit que je dois mener cette croisade, je m’y appliquerai quoi qu’il advienne !

A ces mots, Anthoine comprit que son ami empruntait à nouveau les méandres insondables de son mysticisme et qu’il serait vain d’insister.

— Comme tu voudras, lui répondit-il en ajoutant pour rassurer Alix : Mais sois sûr que je resterai à tes côtés quoi qu’il advienne.

— Je n’ai nul besoin de protecteur ! Je te rappelle que Notre Dame veille sur moi.

— Disons que deux protections valent mieux qu’une ! concéda Anthoine sans montrer son irritation. Allons, assez discuté ! Il faut que je me mette en train et que je prépare mes affaires. A plus tard, les amis !

Le menuisier n’était pas sorti de la pièce qu’Alix jugea le moment opportun de reprendre l’idée qu’il avait émise.

— Il a raison, Anthoine. Notre Dame n’a jamais demandé à ce que tu te transformes en chef de guerre. Je t’en supplie, n’y va pas !

— Alix, répondit Durandus en prenant ses mains dans les siennes. Nous en avons parlé à maintes reprises. Tu sais mon engagement, tu connais ma détermination…

— Mais c’est pas possible d’être aussi entêté ! s’écria la jeune femme en retirant violemment ses mains de l’étreinte de son mari. Tu ne comprends pas que je suis à bout ? Que si tu pars, je suis capable de tout ou, plutôt, que je ne réponds plus de rien ?

— Calme-toi, ma douce, fit le charpentier qui ne semblait pas comprendre la menace. Rien ne pourra changer ma décision. Aide-moi plutôt à préparer mon sac.

— Sûrement pas ! Il ne sera pas dit que j’aurais aidé mon mari à aller mourir au bout du monde.

— Sois patiente. La Sainte Vierge veillera à me conduire sur le chemin du retour.

— Non, je ne serai pas patiente, tempêta Alix. Et je ne vois pas pourquoi je t’attendrais puisque tu ne reviendras pas !

Sur ces paroles, elle remonta les quelques marches qui menaient à l’entresol où jouait tranquillement le petit Jehan. Durandus la suivit du regard, perplexe. Pourquoi diable son épouse ne voulait-elle pas comprendre ? Il haussa les épaules, marmotta quelques mots sur l’inconstance des femmes, sur la chance qu’avait Anthoine de ne pas avoir d’épouse, puis s’affaira à son départ prochain.

Les préparatifs furent rapidement expédiés car tout le monde attendait ce moment avec impatience. Et début juillet, chevaliers et écuyers, moines et religieux, artisans et paysans du Velay se mirent en route, réunion de centaines de chaperons blancs qui se pressaient sur l’étroite route du pays vellave. Il leur fallut huit jours pour couvrir la distance qui les séparait de la destination choisie et retrouver les confrères des autres régions. Cette première grande bataille des Capuciatis devait être une victoire irréfragable, que nul ne pourrait contester et qui resterait dans les chroniques. Rien ne devait être laissé au hasard. Anthoine, à la tête des pacificateurs du Puy, portait fièrement la bannière de la ville, suivi de près par Durandus, le visage radieux. Enfin, ils parvinrent sans encombre aux limites de la forêt de Meillant, à seulement quelques lieues de Dun.

Au cœur d’une région qui souffrait des luttes de pouvoir incessantes entre puissances ecclésiastique, seigneuriale ou royale, Dun était autrefois lourdement défendue par un donjon entouré d’une première muraille dotée de quatre tours carrées que renforçaient des remparts autour de la ville sur les pentes de la montagne. Mais lorsque Philippe Auguste réussit à prendre la ville, il fit raser les enceintes et le château afin qu’ils ne puissent jamais servir de refuge à ses ennemis, notamment les comtes Guillaume de Chalon et Girard de Mâcon qui comptaient bien échapper à la tutelle du jeune roi. Devenue ville ouverte, incapable de se défendre, Dun appréhendait le passage de Routiers malfaisants. Aussi, dès que les édiles de la cité apprirent la marche forcée des troupes de Courbaran et de Raymond Brun, anticipant un siège dont l’issue semblait facile à prévoir, ils firent savoir aux confréries de la paix leur besoin impérieux de secours.

Pendant plusieurs jours, stationnés à proximité de Dun, les Capuciatis du Puy accueillirent leurs confrères venus du Limousin, du Berry, des pays d’Auvergne, bientôt rejoints par un contingent de l’armée royale ; et comptèrent leurs forces. Ils étaient des milliers et leur campement s’étendait jusqu’au nord de la forêt de Meillant, celle-ci les séparant du bivouac des Routiers. Il était enfin temps d’agir. Estimant qu’il serait peut-être utile de ne pas exposer les habitants de Charenton ou de Dun aux déprédations d’une bataille plus ou moins rangée, il fut décidé de dépêcher un émissaire au seigneur de Charenton. Il fallait absolument s’assurer son concours afin d’interdire toute retraite vers le sud aux mercenaires. Si Ebbes VI prenait les armes, Courbaran et Raymond Brun seraient pris en tenaille.

Le dimanche 17 juillet, à la première lueur du jour, Gaucher Joyau enfourcha sa monture et s’enfonça dans la forêt de Meillant, porteur de la missive des Confrères. L’émissaire ne parvint aux portes de la ville que deux heures plus tard alors que la cloche de Saint-Martin sonnait la tierce. Il se glissa entre les chariots épars du campement des Routiers où des enfants jouaient à se poursuivre en poussant des cris joyeux. Tous s’affairaient et nul ne s’inquiéta de la présence du jeune homme. Qui entra donc sans difficulté dans l’enceinte de la cité. Parvenu au château, il se fit conduire auprès du seigneur de Charenton.

— Messire, je suis chargé de vous remettre un pli. De la part des Confrères de la Paix de Marie.

— Les Confrères de la… Très bien, donne !

Gaucher lui tendit respectueusement le parchemin. Ebbes déroula la missive et lut attentivement.

« A Ebbes VI, seigneur de la Châtre et de Charenton. Nous sommes réunis à quelques lieues de Charenton, une place dont nous devons taire le nom pour des raisons évidentes. Nous sommes prêts à vous délivrer de la présence des mercenaires qui occupent votre cité. Mais nous requerrons votre participation et vous demandons instamment d’expulser séance tenante et manu militari, tous les Routiers installés en et hors la ville. Faute de quoi, nous vous considérerons comme ennemi de la paix, comme notre adversaire. Nous assiégerons alors votre ville et vous encourrez nos représailles au même titre que les mercenaires, sans préjudice d’une excommunication. La Confrérie de la Paix de Marie. »

Lâchant sur sa table de travail le parchemin qui reprit sa forme, le châtelain soupira.

— Les expulser manu militari ? Comme ils y vont ! Ne se doutent-ils pas que si je les ai accueillis, c’est par manque de moyens pour les chasser ! Si j’avais eu des gens d’armes en nombre suffisant, ils auraient passé leur chemin, croyez-moi ! Te faut-il une réponse immédiatement, s’enquit-il auprès du messager.

— Non, Messire.

— Dans ce cas, dis-leur que je ferai porter ma réponse dès que ma décision sera prise. Il me faut réfléchir…

Gaucher s’inclina puis quitta la ville sans être davantage inquiété qu’à l’aller. Ebbes était dans l’embarras. Certes, il pouvait rassembler quelques centaines d’hommes valides dont la moitié capable de manier une arme. Mais face à ces six ou sept milliers de mercenaires bien entraînés, ils n’auraient aucune chance, même en jouant l’effet de surprise. Le seigneur de Charenton reprit le parchemin et le lut une deuxième fois, attentivement. Il y aurait bien un moyen, se disait-il, mais je prends le risque d’exposer les villageois, les femmes et les enfants. Sans compter les destructions… Après quelques instants, il se décida enfin. Claquant sa main à plat sur sa table de travail, il lança à voix haute pour une assistance invisible : Allons ! Et battons le fer tant qu’il est chaud ! Avec toute la célérité que lui permettait son corps de vieillard cacochyme, il traversa Charenton, sortit de la ville et accosta le premier homme qui lui parut doté d’un semblant d’autorité. Il lui demanda de quérir l’un de ses chefs, ou Courbaran, ou Raymond Brun. Ce furent les deux qui se présentèrent à lui quelques minutes plus tard.

— Eh bien, agréable seigneur ! lança Raymond Brun qui se divertissait à décliner les épithètes à l’adresse du vieil homme. Ne me dites pas que nos hommes ont encore fait des misères à vos gens !

— Je crains que vous ne vous rendiez pas compte ! Il n’y a pas eu une seule journée sans que l’un de vos soudards ou l’une de vos courtisanes n’agressent les habitants de notre bonne ville.

— Ah, la belle affaire ! se moqua le capitaine des Routiers. Une histoire de pain volé ou de piécette dérobée ?

— Vous êtes fou, ma parole ! répliqua vivement Ebbes. Il s’en est fallu de peu que tout le village se soulève…

— Surveillez vos propos, triste seigneur, menaça Raymond Brun qui n’appréciait guère la tournure que prenait la conversation. Et puis, ne me faites pas rire avec vos villageois qui prendraient les armes ! Des pleutres pareils, je t’en fiche, ajouta-t-il en ponctuant sa phrase d’un crachat aux pieds du seigneur de Charenton.

— Je crains que vous ne soyez pas bien informés, reprit Ebbes qui força son calme. Avez-vous su que certains de vos hommes étaient entrés dans l’église à cheval, que l’un d’entre eux s’était soulagé dans le chœur pendant qu’un autre croyait plaisant de revêtir les ornements sacerdotaux pour débiter des horreurs blasphématoires ?

— Je confirme que c’est tordant, en effet ! Allez, valeureux seigneur, tout cela n’est pas bien grave.

— Mais il y a bien pis ! Des paysans sont venus se plaindre auprès de moi parce que vos soldats les avaient rançonnés, les menaçant des pires horreurs s’ils ne consentaient pas à leur donner leur argent.

— Ah, la belle affaire ! Quelques menaces, quelques deniers, mais qui s’en soucie ? Allez, pénible seigneur, passez votre chemin, Nous avons d’autres chats à fouetter.

— Vous ne savez pas tout ! Pas plus tard qu’hier soir…

— Allez, il suffit, assommant seigneur. Nous sommes ici par notre volonté et nous y resterons aussi longtemps que nous le désirerons, que ça vous plaise ou non. Et estimez-vous heureux que nous ne passions pas tout le village au fil de l’épée… et que nous ne goûtions pas aux charmes de cette viande fraîche, ajouta-t-il en lorgnant vers deux jeunes filles qui se hâtaient de retourner en ville.

Le seigneur de Charenton réprima sa colère et son humiliation.

— En fait, il ne s’agit pas de cela.

— J’imagine bien, fit Raymond Brun. D’ailleurs, j’ai cru comprendre qu’un émissaire vous avait rendu visite…

Ebbes s’étonna que son interlocuteur fût déjà informé mais n’en laissa rien paraître.

— Effectivement, et ce ne sont pas de bonnes nouvelles…

— Pour qui ? Pour vous ? railla Courbaran.

— Pour nous tous, je le crains, répondit Ebbes en leur tendant le document roulé. Lisez vous-même.

Courbaran se pencha par-dessus l’épaule de son compagnon d’armes pour déchiffrer le message. Inutilement car ni l’un ni l’autre ne savaient lire. Gêné, Courbaran rendit le vélin au seigneur de Charenton.

— En voilà un gribouillage ! N’y a-t-il donc plus de clercs qui sachent écrire dans ce pays ?

— Il est vrai que ce n’est pas très lisible, concéda hypocritement Ebbes qui ne voulait pas mécontenter ses interlocuteurs. Laissez-moi vous le lire, j’ai l’habitude…

Après avoir écouté le message des Confrères de la Paix, les deux mercenaires se turent un long moment, visiblement soucieux. Se tournant vers le seigneur de Charenton, Courbaran demanda :

— Et que comptez-vous faire ?

— Je vais vous dire… commença Ebbes en articulant chaque syllabe comme s’il improvisait sa réponse. Je ne vois pas pourquoi je me soumettrais à des inconnus qui me menacent. Qui sont ces Confrères de la Paix de Marie, je n’en sais rien. Y aurait-il eu une nouvelle trêve de Dieu sans que l’on m’en informât ?

— En clair ? s’enquit Courbaran.

— En clair, je vais leur faire savoir qu’ils peuvent aller au diable et que je suis prêt à les affronter, quels qu’ils soient. On ne menace pas un seigneur de la Châtre et de Charenton sans risquer son courroux ! ajouta-t-il avec emphase, oublieux de la cruelle défaite infligée par Philippe Auguste trois ans plus tôt, qui l’avait mis à genoux au propre comme au figuré.

Les deux Routiers opinèrent du bonnet. Certes, ils avaient eu quelques jours pour se remettre de leur longue marche, mais ils ne se sentaient pas forcément prêts à en découdre. Le moral de la troupe se montrait au plus bas et certains anciens parmi les mercenaires laissaient entendre qu’ils auraient bien prolongé leur séjour jusqu’à la fin du mois de juillet. L’apport de ces miliciens paroissiaux pouvait alors se montrer d’une aide précieuse.

— Cependant, je vous trouve bien conciliant, mon brave seigneur, lança Raymond Brun d’un air suspicieux. Il y a quelques minutes, vous étiez prêt à soulever le village contre nous et maintenant vous vous associeriez avec nous pour que nous restions ? Voilà un bien curieux revirement.

— Ne croyez pas cela un seul instant. Mais je suis bien certain que si nous livrons bataille à vos côtés, vous saurez nous en être reconnaissants en laissant nos concitoyens en paix d’une part, et en ne vous éternisant pas chez nous d’autre part.

— Le raisonnement a du bon, acquiesça Courbaran.

Le seigneur de Charenton reprit :

— Voici ce que je vous propose. Je sais, bien qu’ils n’aient pas cru bon de m’en informer, que ces pacificateurs sont établis de l’autre côté de la forêt, au nord, à cinq lieues environ. Dès que possible, à l’aube, vous partirez à leur rencontre pour les surprendre. Pendant ce temps, avec mes milices paroissiales, et grâce à notre parfaite connaissance du terrain, nous contournerons le lieu de l’affrontement pour les prendre à revers. Nous bénéficierons ainsi d’un double effet de surprise.

— Voilà qui me paraît bien pensé, gracieux seigneur, fit Raymond Brun. Si mon camarade en est d’accord, nous suivrons ce plan.

Courbaran approuva sans hésitation. De toute façon, disposaient-ils d’un autre choix ? Et ne valait-il pas mieux se porter au-devant de l’ennemi plutôt que de le subir ? Les trois hommes convinrent de la meilleure date. Il n’était plus question de tergiverser et le plus tôt serait le mieux. Le mercredi 20 juillet semblait idéal. Il en fut décidé ainsi et chacun retourna à ses préparatifs. Les deux capitaines réunirent leurs principaux lieutenants et affectèrent une tâche bien précise à chacun. Il ne s’agissait pas de lever le camp mais de prévoir tout le nécessaire à une bataille qu’ils estimaient courte mais violente. Ces encapuchonnés ne sauraient faire le poids face à des soldats en armes bien entraînés même s’ils n’en connaissaient pas le nombre exact. Les mercenaires décidèrent d’envoyer discrètement l’un des leurs à la recherche de quelques renseignements qui pourraient leur être utiles le moment de la bataille venu. Puis, il fut entendu que concubines et enfants demeureraient dans la ville tandis que tous les hommes se réuniraient à l’orée de la forêt dès l’aube du mercredi.

Ebbes de Charenton retourna en ville et s’appliqua à établir une réponse circonstanciée destinée aux Confrères de la Paix. Il pesa chacun de ses mots, se relut pour s’assurer qu’il serait parfaitement compris et qu’il ne laissait aucune chance au hasard. Son plan ne pouvait aboutir qu’avec une parfaite coordination de tous. Enfin satisfait de son courrier, il diligenta son propre clerc auprès des Capuciatis en lui recommandant de faire au plus vite et de ne laisser, en aucun cas, la missive aux mains des Routiers, dût-il y perdre la vie. De sa diligence dépendait l’avenir de la cité. Il n’en fallut pas davantage pour que le jeune clerc s’élance aussi vite que sa monture le pouvait en direction de Dun. Puis Ebbes fit venir auprès de lui les responsables des milices et des gens d’armes de la cité. En quelques mots, il leur exposa la situation puis son plan. Nul ne crut bon d’en contester la validité. On se répartit les rôles, on désigna les meneurs, on distribua les armes et les cottes de maille disponibles. A Charenton, on se montrait impatient de se débarrasser des gêneurs et on était prêt à en découdre quoi qu’il en coûtât.

 

 

 

[1] Aujourd’hui Charenton-du-Cher dans le département du Cher (région Centre).

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