09. Le Jubilé du pardon

par Pierre Grammat

Au cours des deux mois qui précédèrent le jubilé, nul ne chôma. Le chanoine Gerland avait usé de tout son zèle pour faire façonner une dizaine de milliers de médailles. Il dut faire appel à des fondeurs de Brioude, de Clermont, d’Auxerre, qui jour et nuit, des semaines durant, avaient jeté en moule, abrasé, nettoyé et poli méticuleusement une tonne d’étain. Des commandes hors du commun qui participèrent de la popularité et de la propagation de la ligue des Confrères de la Paix. De son côté, le chapitre du Puy, sous l’égide de son Doyen, employa tous les moyens nécessaires pour faire savoir l’existence du mouvement bien au-delà du pays de Velay. Marchands ambulants, clercs, pèlerins, tous se voyaient délivrer un discours parfaitement étudié pour prêcher la bonne parole de Marie et la répandre dans les écarts les plus isolés. Et l’occasion du jubilé, au mois de mars, un événement qui attirait des milliers de pérégrins, constituait une chance inouïe d’assurer une immense réussite à ce projet. Pragmatique, Gerland ne s’était pas contenté de relevé les inscriptions au mouvement de la paix, il avait aussi scrupuleusement recensé les compétences de chacun ; en matière de maniement d’armes ou d’expérience guerrière mais aussi d’intendance et de secours. On ne parlait plus d’une milice organisée par des religieux mais d’une véritable armée prête à se mettre en branle aux ordres de ceux qui sauraient la diriger. Et pour cette autorité, le Doyen du chapitre avait son idée. Plutôt que de confier la tête des troupes à un seul seigneur, il comptait bien profiter de la réunion exceptionnelle de tous les nobles au jubilé pour les mettre à contribution, eux et leurs vassaux, tout en les divisant sur le terrain afin de maîtriser la situation comme il l’entendait.

Anthoine n’avait pas perdu son temps non plus. Laissant à son apprenti le soin de répondre aux commandes courantes, il avait multiplié les déplacements dans les villes voisines et mobilisé tailleurs, cousettes et blanchisseuses du pays vellave pour fournir en scapulaires, au fur et à mesure de leur inscription, les milliers de sociétaires que comprenait à présent la ligue. Jouant de la piété des ouvrières et de l’enthousiasme suscité par les Confrères de la Paix, il avait obtenu des prix toujours plus bas. A deux deniers le capuchon sur lequel il prélevait un bénéfice substantiel, le menuisier avait amassé une petite fortune qu’il jugeait prodigieuse à l’aune de sa pauvreté passée. Un capital qu’il cachait précautionneusement sous le plancher de son atelier et qu’il se promettait de mettre au service d’une cause plus grande encore. Au contact des artisans et des marchands, des bourgeois et des paysans lors d’innombrables réunions organisées ici ou là dans tout le pays de Velay, il avait pu constater la lassitude des habitants confrontés à une existence toujours plus difficile. Il ne fallait guère les encourager pour qu’ils manifestassent leur colère contre les exactions des Routiers bien sûr, mais aussi contre les impôts et taxes arbitraires dont ils étaient accablés, voire des droits outranciers que s’arrogeaient seigneurs laïcs ou ecclésiastiques. Après les heures sombres des invasions, alors que le siècle apportait enfin du travail, une relative clémence climatique et un réel confort de vie oublié depuis des générations, les populations citadines aspiraient à des libertés nouvelles. Mieux éduquées, bénéficiaires d’une vie à peu près stable, elles contestaient peu à peu la réalité d’une hiérarchie inspirée de Dieu ou de lois coutumières ancestrales que féodaux et religieux ne manquaient pas de soutenir. Certes, l’heure n’était pas à la confrontation assumée mais l’idée de se réunir contre un ennemi commun, les Routiers, galvanisait les foules dans les villages les plus reculés. A chaque réunion, Anthoine notait scrupuleusement les plaintes et récriminations de ses interlocuteurs, étonné de leur conscience politique. Et s’appliquait à les motiver dans ce mouvement de la paix, les convainquant de leur pouvoir incontestable tant qu’ils se montreraient unis devant l’ennemi commun. Ainsi, peu à peu, le souvenir du récipiendaire de la volonté mariale s’effaça au profit du meneur naturel qu’était devenu Anthoine pour des bourgeois toujours circonspects vis-à-vis des puissances religieuses ou seigneuriales et heureux de se rassembler derrière l’un des leurs. De la même façon, au Puy, c’était toujours Anthoine qu’on venait consulter quand il s’agissait de connaître tel ou tel détail sur la confrérie. Naturellement, le menuisier était devenu le chef du mouvement. Tout au long de ces voyages, il avait noué des relations étroites avec les confréries du Velay et d’Auvergne mais aussi de provinces plus lointaines. Et parvint, notamment, à mettre au point un service de renseignements et de messagerie qui lui permettait de suivre au plus près les déplacements des Routiers. Même si le chapitre de Notre-Dame conservait la main sur le mouvement de la paix, le menuisier en assurait la coordination, occupant la place d’initiateur de la confrérie qui aurait dû revenir à Durandus. A ce titre, il rencontrait régulièrement Gerland pour le tenir informé de l’avancée de la situation, des entrevues qui lui permirent de comprendre que le chanoine tentait d’en savoir toujours plus. Hormis sa prévention naturelle que lui inspiraient le physique et la mine du personnage, il se garda bien de lui donner tous les détails des ramifications et de l’organisation de la confrérie. Chacune de ces rencontres le confortait dans sa méfiance à l’égard du Cloître en général et du chanoine en particulier.

Quant à Durandus, il avait pratiquement cessé toute activité de charpente et s’était résolu à placer son apprenti chez un confrère. Missionnaire de la paix, il n’avait plus de métier ni de passion, plus d’amis ni de famille. Assis près de son poêle à bois, il passait de longues heures dans une sorte de transe à ressasser sa rencontre céleste, incapable de répondre à la seule question qui le tourmentait : pourquoi l’avait-Elle choisi ? Plus que jamais, il avait à cœur de se rendre chaque jour à la cathédrale, s’agenouillant toujours au même endroit, les yeux rivés sur l’emplacement de l’apparition divine. Il aurait tant voulu que la Vierge Marie se présentât à lui une seconde fois. Pour l’assurer de son soutien mais aussi pour le convaincre de la réalité de ce qu’il avait vécu. Hélas, ses espoirs furent vains et il ne fit qu’assister aux habituelles allées et venues des clercs et des croyants. Le dimanche et les jours de fêtes, il retrouvait les Confrères de la Paix, chaque semaine plus nombreux, revêtus de leur désormais célèbre capuchon pour assister à la messe et chanter des psaumes. D’un naturel taiseux, il était devenu taciturne et, n’était-ce Anthoine, il ne parlait pratiquement à personne. Quel que fût le temps, il errait hagard dans les rues en récitant prières et psaumes, marmonnant des propos éthérés sur l’existence du monde, indifférent aux marques de considération que pouvaient lui témoigner quelques artisans de la ville basse. Parfois, il disparaissait plusieurs jours pour réapparaître, sale et affamé, sur les bancs de l’église ou à la taverne où il tenait des discours exaltés que personne n’écoutait. Sa personnalité se dissociait et il perdait peu à peu le contact avec la réalité, rêvant d’en découdre avec les représentants du Mal sous la bannière de Notre-Dame. Réfugié dans son monde intérieur, objet d’hallucinations, assis à la droite du Seigneur ou rien, plus rien, ne pouvait l’atteindre en ce monde temporel, Durandus cédait, jour après jour, à une fervente transcendance qui confinait à la folie douce.

Ce jour-là, Anthoine qui revenait d’un périple à Brioude, aperçut son ami au coin de la rue des Tables, assis sur une borne, la tête plongée dans ses mains.

— Je sais que la Sainte Vierge guide mes pas… ressassait le charpentier.

— Mais tu ne vas nulle part pour le moment, se moqua Anthoine en poussant légèrement son ami pour le sortir de sa torpeur. L’heure n’est pas venue de nous mettre en chemin, tu le sais bien.

— Bien sûr, répondit Durandus en relevant la tête. Pourtant, le Seigneur a voulu que je répande la paix en ce bas monde…

— Eh bien, on s’en occupe ! Ne te tracasse pas ainsi, compagnon ! Sais-tu que nous sommes aujourd’hui plus de dix mille au sein de la Confrérie ? Et autant en Berry et en Limousin ! Nous sommes devenus une vraie puissance de guerre que nul ne saurait abattre.

— Nous sommes des frères pour la paix liés par une foi indéfectible. Nous marchons unis, la main dans la main. Rien ne pourra nous dévier du chemin choisi, aucune force ne pourra nous diviser. Tiens, l’un des confrères aurait tué mon frère que je lui pardonnerais. Je lui donnerais le baiser de la paix et je l’inviterais à ma table !

— Tu ne crois pas que tu exagères un peu ? Et puis, d’abord, tu n’as pas de frère ! ironisa Anthoine. Je t’en prie, Durandus, reviens parmi nous…

— Peu importe. C’est le Seigneur qui le veut ainsi.

— Ecoute, tu n’es pas raisonnable. Certes, tu es le témoin de l’apparition de Notre Dame, mais est-ce une raison suffisante pour quitter notre monde, par l’esprit et par le corps ? Penses-tu à cette pauvre Alix qui se morfond de te voir ainsi ?

— Alix ?

Au nom de son épouse, le charpentier sembla piqué par un insecte. Il se leva d’un bond et descendit la rue jusqu’à son atelier dans lequel il disparut. Il traversa la boutique non sans buter du pied dans un madrier oublié et grimpa lestement les marches qui le séparaient de l’entresol.

— Alix ?

Assise sur un coffre, Alix contemplait le petit Jehan qui faisait de chutes de bois un jouet extraordinaire tout en gazouillant. Les yeux rougis, le visage amaigri, elle n’était plus que l’ombre d’elle-même. Depuis six longs mois, sa vie se résumait aux tâches quotidiennes qui lui incombaient ; lessive, repas, couture, rangement et, bien sûr, les soins de l’enfant. Elle avait fait le deuil de sa vie passée et n’espérait même plus que son mari lui revienne. Notre Dame lui avait pris. Jamais elle n’aurait pensé son mari aussi buté, fermé, entêté. Pour l’arracher à sa béatitude imbécile, elle s’était successivement échinée à le conspuer, à l’écouter patiemment, à lui faire subir sa colère de femme dépitée puis à le réconforter. Elle pleura, elle tempêta, elle le menaça. Rien n’y fit. Puis, avec le temps, après avoir connu l’orage, leurs rapports s’étaient mués en une sorte d’indifférence glaciale. Son mystique époux paraissait avoir concentré sa vie en un seul but, mener à bien la mission dont l’avait chargé la Vierge Marie. Une résolution toute relative puisqu’il en avait abandonné le commandement dès les premiers jours. Alix s’était résignée. Son époux, le père de son fils, était perdu, elle en était persuadée. Oh ! Pas pour le Ciel, il était en bonne voie, mais pour cette vie bien réelle que la jeune femme appelait de ses vœux. Ces dernières semaines, elle avait fui le domicile et l’atelier le plus souvent possible. Quand elle ne se réfugiait pas chez Anthoine, elle disparaissait de longues heures avec le jeune Jehan sans que nul ne sache où elle se rendait. Après avoir pleuré des jours entiers, supplié et invoqué le Seigneur pour qu’il lui ramène son mari, elle avait enfin accepté la fin de son couple, de sa famille, peut-être pis encore. C’était indicible, puissant. Mais que pouvait-elle faire ? A qui s’en remettre ? Partir, oui, mais vers quelle destination ? Avec quel argent ? Autant de questions qui restaient sans réponse. Désemparée, elle s’était résolue à attendre.

— Alix ! l’interpella à nouveau son mari. Tu es là ?

— Tu le vois bien ! répondit-elle en haussant les épaules.

— Mais tu pleures, tu as pleuré ?

— Cela fait six mois que je pleure et c’est seulement maintenant que tu t’en aperçois ?

— Oui… Je veux dire, non ! Il faut que tu comprennes que ma destinée a changé depuis ce jour béni de la Saint-André où la Sainte Vierge s’est adressée à moi. Je ne m’appartiens plus…

— Jour béni ? Jour maudit, oui !

— Attention, Alix, tu blasphèmes ! menaça Durandus.

— Non, je ne blasphème pas. Je veux simplement retrouver mon mari, ma vie de famille, mon existence d’avant ! C’est tout de même compréhensible, non ?

— La vie ne sera plus jamais la même, Alix. La page est tournée.

— Et moi, et nous ? s’écria-t-elle en pointant du menton l’enfant qui jouait sur le plancher. Sommes-nous condamnés à attendre que tu accomplisses ta vocation ou, plutôt, qu’on vienne nous annoncer ta mort sur je ne sais quelles terres inconnues ? Est-ce cela, mon destin ?

— Décidément, tu ne comprends rien, ma pauvre Alix. Tu ferais bien de te rendre à l’église et prier Notre Dame pour ton salut.

— Depuis des semaines, je ne fais que prier ! Et il semble bien que l’on ne m’entende pas, moi ! ragea-t-elle en insistant sur le dernier mot.

— Tu blasphèmes à nouveau !

— Va au diable avec tes blasphèmes ! lança Alix. Ce que je sais, moi, c’est que toute cette histoire va nous conduire au malheur. Tu l’auras voulu !

— J’aurai voulu quoi ?

— Tous nos malheurs, présents et à venir !

A ces mots, davantage criés que dits, Alix tourna le dos à son mari et se remit à sangloter. Durandus resta quelques instants, stupide, à fixer les épaules tremblotantes de son épouse. Il laissa échapper un soupir où se mêlaient toute l’incompréhension du monde à son endroit et l’envie d’abandonner un terrain instable. Il opta pour la fuite.

Le jubilé du pardon était la grande affaire du pèlerinage de Notre-Dame du Puy. Trois ou quatre fois par siècle, quand le vendredi saint coïncidait avec l’Annonciation[1], ce qui était le cas en cette année 1183, s’organisait une semaine de fêtes et de processions à laquelle participaient religieux de la province bien sûr mais aussi seigneurs et chevaliers, marchands forains et pèlerins venus de toute l’Europe catholique. Un jubilé qui devenait l’occasion de réduire les peines infligées aux pénitents repentis qui montraient ainsi leur profonde piété. Le pape lui-même offrait à cette occasion une indulgence aux fidèles afin d’absoudre leurs péchés.

Plusieurs mois avant le jubilé, on se préoccupait de faire savoir l’événement. Ainsi, aux premiers jours de mars 1182, le chapitre de Notre-Dame s’était-il réuni sous l’égide de l’évêque pour déterminer le calendrier des festivités. Puis on avait annoncé la manifestation à la population anicienne[2] par un affichage sur la place du marché mais surtout à grand renfort de proclamations. Quelques semaines plus tard, à l’Ascension, on en avait solennellement assuré la publication devant l’église Saint-Georges qui faisait sonner ses cloches à l’unisson. L’archidiacre avait alors récité à trois reprises magnum jubileum auquel le chœur avait répondu d’un Deo gratias enthousiaste. Sur le porche de l’église Notre-Dame, on avait ensuite lu la bulle de confirmation du jubilé et de la semaine d’indulgences qui l’accompagnait, puis un Te Deum avait été entonné par l’assistance. Des proclamations publiques qui furent suivies, tout au long de l’année, de rencontres entre les membres du chapitre chargés de l’organisation des festivités et les représentants des habitants de la ville et des corporations de métiers. Entre deux processions, les chanoines se réunissaient dans le chœur de l’église pour y chanter des prières ou des psalmodies. On y entonnait le Magnificat ou le Benedicamus Domino, alternant phrases chantées et récitées

Au cinquième dimanche du Carême de 1183, dimanche de la Passion, se déroula une grande procession pour intercéder auprès du Créateur en faveur du jubilé. On dévoila les reliques, on chanta psaumes et cantiques au son des campanes de la cité. Occasion pour certains d’entamer un jeûne et de réciter les prières. Puis, le mercredi saint, une grande messe fut célébrée en présence du chapitre et de l’évêque mais aussi des nobles et princes, non sans avoir transporté en grande pompe la statue de la Vierge sur une estrade installée à cette occasion au centre de l’église. Une bénédiction fut alors demandée au Seigneur, prélude à l’ouverture du jubilé le lendemain.

Aux premières heures du jeudi, un sermon fut prononcé sur la place du For près de l’église cathédrale, suivi d’une procession annonciatrice du jubilé. Revêtus des habits sacerdotaux ou de dalmatiques, clergés régulier et séculier défilèrent en brandissant croix et reliques, étendards et bannières, suivis d’enfants porteurs de flambeaux. S’y associaient les autorités de la ville et les nobles revêtus de leurs plus atours, les belles dames chevauchant leur haquenée[3] ; puis ce furent les commerçants et les gens de métier du bourg et enfin la populace. La procession parvenue à la grille dorée de la cathédrale par le grand escalier, l’évêque coiffé de sa mitre, sans égard pour le magnifique heurtoir de bronze, frappa trois coups de sa crosse à la porte principale puis entra dans l’édifice religieux au son du Te Deum pour y célébrer une messe. Enfin, au dernier jour du jubilé, une nouvelle procession serait organisée afin d’en marquer solennellement la clôture, suivie le lendemain par des actions de grâce.

Dès le mois de février précédent, des familles entières s’étaient mises en chemin pour rejoindre le Puy-Sainte-Marie, se regroupant à chaque ville traversée pour s’assurer une protection suffisante en cas de mauvaises rencontres. De longs cortèges humains suivis de troupeaux de bétails, qui voyaient passer les équipages chamarrés des nobles et des bourgeois montés sur des chevaux luxueusement caparaçonnés. Puis, dans les semaines qui suivirent, s’y rallièrent les colonnes de villageois venus des bourgs voisins mais aussi de toute l’Auvergne, exhibant fièrement leurs bannières et leurs offrandes tout en entonnant des chants d’actions de grâce à la gloire de la Sainte Vierge. Aux pèlerins qui marchaient aidés de leur bâton, se mêlaient des chariots tirés par des bêtes de somme qui débordaient de sacs et de coffres, de tonneaux et de caisses. Enfants et parents réunis, des vieillards et des infirmes, des pénitents et ceux qui effectuaient le pèlerinage pour le compte d’un autre, des hommes dans la force de l’âge qui ployaient sous le poids de leurs besaces surchargées, ils formaient une foule compacte et hétéroclite. Au ravissement des habitants des villages abordés, des marchands forains et des colporteurs venus de contrées lointaines, exposaient belles étoffes, armes ouvragées, bijoux somptuaires mais aussi outils et instruments, cuirs tannés et huiles précieuses. A chaque étape, on organisait des joutes de poésies vantant l’amour courtois tandis que la populace se divertissait des combats de lutteurs ou de jeux de dés qui suscitaient de nombreux paris.

Enfin parvenus au Puy, les pèlerins s’installèrent dans une joyeuse indiscipline, au cœur d’une ville métamorphosée où s’étaient multipliés les banderoles aux fenêtres, les gerbes de feuillages colorés et les lampions. Chacun s’apostrophait, heureux d’être là, de partager un instant qu’il savait exceptionnel. La foule se pressait dans les ruelles à tel point qu’on ne parvenait à se retrouver qu’en hissant des enseignes au sommet d’un bâton. Parfois, des mouvements incontrôlés conduisaient à l’évanouissement ou au malaise des visiteurs qui, après avoir repris leurs esprits, retournaient de plus belle se mêler à la bousculade devant les éventaires et les échoppes. Venus d’Italie, d’Aragon, d’Espagne mais aussi du Nord, vilains, manants ou négociants et même seigneurs se mêlaient dans un tumulte bon enfant. Des marchands venus de toute l’Auvergne, du Poitou, de Provence, installaient leurs étals de marchandises le long des murailles de la cité épiscopale et dans les faubourgs. Au centre du bourg, les troubadours faisaient assauts de poésie dans la cour de l’Epervier pour mériter le droit insigne de porter au poing le noble oiseau, récompense accordée au vainqueur de ces joutes littéraires. Des affrontements qui prenaient une toute autre tournure quand les chevaliers démontraient leur adresse dans des tournois singuliers, fiers d’exhiber leur force et leur bravoure à la foule mais surtout aux belles dames qui s’en pâmaient.

Dans les rues, on chantait au son des violons les exploits de Charlemagne et de ses compagnons, on s’extasiait devant les performances des jongleurs, on s’amusait de tout et de rien et on dépensait sans compter. Car cette semaine du jubilé accueillait également la grande foire de la capitale du Velay qui attirait des foules immenses qui se logeaient tant bien que mal dans les petites maisons de la ville basse et dans les faubourgs, saturant les monastères et les hospices alentour, surpeuplant auberges et relais. Religiosité et commerce se mêlaient sans vergogne, et les objets de piété fabriqués sur place se retrouvaient sur tous les éventaires. Et tandis que les tavernes ne désemplissaient pas, de nombreux pérégrins se rendaient quotidiennement à l’église pour, pieds nus et cierge à la main, faire amende honorable à la Vierge Marie en se prosternant devant la Pierre du Miracle. D’autres y passaient même la nuit en prières, submergés par le mysticisme ambiant. De la même façon, on se confessait à toute heure dans les églises, sous les porches ou en place publique, parfois même dans le cimetière. Un étrange mélange de dévotion et de convivialité toute païenne qui conférait à la ville des allures de forum romain.

Anthoine et Durandus avaient participé à toutes les festivités, même si Alix les avait largement boudées, consentant à emmener son fils admirer les bateleurs et les acrobates qui se produisaient à chaque coin de rue. De son côté, jamais le charpentier n’avait suivi les processions avec autant de religion et de ferveur. Il pressentait que son moment était venu. On l’avait d’ailleurs prévenu, par l’entremise du chanoine Gerland, que le vendredi de la croix aorée[4] serait l’occasion de sa révélation de l’Apparition mariale. Effectivement, le jour dit, au terme de la longue procession qui avait conduit les fidèles jusqu’au parvis de la cathédrale, prélude aux actions de grâce, alors que se massaient dans l’édifice clercs et seigneurs mais aussi les pèlerins, Pierre IV de Solemniacum prit place à l’avant-scène de l’estrade réservée aux nobles représentants des seigneuries laïques ou ecclésiastiques. Là se pressaient les évêques de plusieurs diocèses d’Auvergne, les barons locaux, fiers d’être vus en présence de Raymond, comte de Toulouse et d’Alphonse IV, roi d’Aragon qui venaient de se jurer une trêve, et peut-être la paix, dans la guerre de succession de la Provence qui les opposaient depuis si longtemps. Non seulement il fallait côtoyer les puissants mais il comptait autant d’être aperçu afin d’asseoir son autorité et son aura politique. Aux côtés des chevaliers qui avaient troqué leur cotte de maille pour des tuniques de soie garnies de fourrure, les épouses des seigneurs arboraient leurs plus belles parures. Les plus frileuses avaient revêtu un pelisson[5] qui laissait apparaître sa doublure en hermine au col et aux manches tandis que d’autres exhibaient leur plus riche bliaut pincé à la taille par une ceinture incrustée des pierres précieuses qu’on trouvait près du Puy-Sainte-Marie, au bas de la montagne, dans le lit du Riou Pezouillou[6] qui portait si mal son nom : zircons, corindons, grenats, spinelles, autant de gemmes inestimables qu’on multipliait aussi sur les tressoirs[7] ou sur les chapelets. Hommes et femmes avaient revêtu leurs habits d’apparat que couvraient les manteaux de martre zibeline, de vair[8] ou d’hermine mouchetée, autant de richesses déployées qui faisaient l’admiration des bourgeois de la ville massés sur la place devant la cathédrale. La magnificence était partout et nul n’aurait manqué le spectacle de ces attributs somptuaires ; on avait même loué les fenêtres des maisons les proches afin de ne rien perdre de cette procession, unique par la qualité des participants et l’opulence affichée qui contrastait avec l’humble tenue des moines cisterciens portant une cape à capuchon en laine écru sur une tunique tout aussi sobre.

Il fallut de longues minutes à l’évêque de Notre Dame du Puy pour imposer le silence à la foule exaltée. Un jeune chorier agitait frénétiquement un petit carillon tandis que Pierre de Solemniacum levait les bras en signe d’apaisement. Le calme obtenu, il se lança dans un long discours pour remercier de leur présence les seigneurs qui honoraient ainsi la ville puis improvisa une action de grâce pour louer le Ciel d’avoir veillé au bon déroulement du jubilé.

— Dieu tout puissant, préserve la paix entre les princes chrétiens, ajouta-t-il en se tournant avec déférence vers le comte de Toulouse et le roi d’Aragon. Confondez les hérésies qui maltraitent la vérité que vous nous avez apportée, étouffez dans l’œuf les tentatives funestes et maudites, dissipez les différends qui peuvent exister entre les Chrétiens afin que nous servions l’unité d’esprit et de cœur pour la défense de l’Eglise. Ainsi soit-il !

La foule répondit par un amen à l’unisson qui associait dans l’instant pauvres et riches, humbles et puissants. L’évêque savoura quelques instants ce moment béni puis réclama à nouveau le silence.

— Sainte Marie, mère de Dieu, clama-t-il avec force et conviction, offrez-nous le secours de votre intercession pour que nous nous relevions de nos péchés. Mère de miséricorde et de toutes les grâces, nous nous présentons à vous pour rester à jamais votre serviteur. Entre toutes les églises de notre royaume, la sainte église de Notre-Dame du Puy a été fondée et bâtie par les disciples de notre Seigneur Jésus Christ. Et c’est dans cette église que la glorieuse mère de Dieu est priée et honorée par une dévotion à aucune autre pareille pour l’éclat de ses miracles qui remplit l’univers. A raison puisqu’elle s’est manifestée une fois encore ! Dans sa volonté d’exaucer le désir de paix des pauvres et des faibles, Elle nous a envoyé un sauveur. Oh ! Il ne s’agit pas d’un empereur, d’un roi ou d’un prince d’Eglise, mais d’un humble artisan de notre bonne ville auquel la mère de Dieu a apparu dans toute sa splendeur. Et c’est ce compagnon qui, en notre présence à tous, vient à vous pour délivrer ce message céleste.

A ces paroles, l’évêque fit un signe à Durandus qui avait été conduit au pied de l’estrade par le chanoine Gerland. Celui-ci, demeuré à ses côtés tout au long de l’oraison épiscopale, poussa le charpentier vers les degrés qui menaient à la tribune, lui soufflant à l’oreille :

— C’est à toi ! Mais ne t’inquiète pas, je reste à tes côtés.

Mais Durandus n’avait nul besoin de l’assistance de l’humain. Marie, mère de l’enfant Jésus, le soutenait, le portait. Lui, le taiseux, le taciturne, sentait monter en lui une verve insoupçonnable que nul n’aurait pu interrompre. Traversant l’estrade sans prendre le soin de montrer la moindre déférence envers l’aréopage qui s’y massait, il se plaça au bord de la plate-forme au plus près des pèlerins qui s’y agrégeaient pour ne rien perdre de ces instants divins. Durandus prit une profonde inspiration et écarta les bras devant lui.

— Il y a quelques mois, commença-t-il, Notre Dame m’a apparu dans notre église cathédrale alors que je remettais mon âme entre ses mains célestes…

Des Oh ! et des Ah ! fusèrent dans l’assemblée qui se resserra comme pour mieux l’entendre.

— … Oui, la Sainte Vierge m’a apparu, répéta le charpentier, et elle m’a enjoint de prêcher une ligue qui défendrait la paix et mettrait un terme à toutes les folies des Routiers et des brigands qui rançonnent depuis trop longtemps les enfants de Dieu.

Des murmures d’approbations s’échappèrent de la foule. Chacun avait eu à subir les exactions des Routiers. Le paysan qui avait vu son grain jeté à la rivière, les arbres de ses vergers coupés, ses ruches d’abeilles renversées, les jarrets de ses animaux de ferme tailladés, ses champs de céréales fauchés, le condamnant dès lors à la famine. Le villageois aussi qui, s’il parvenait par miracle à échapper à une mort annoncée lors des attaques des mercenaires, retrouvait sa maison incendiée et tous ses biens dérobés. Enfin, le marchand qui ne pouvait plus s’approvisionner par des routes aux mains de rançonneurs, ou encore le religieux soumis aux pires humiliations.

— Et Notre Dame m’a désigné, moi, humble charpentier, pour conduire cette nouvelle trêve de Dieu, une sainte mission à laquelle je ne pouvais me soustraire. La Vierge Marie vous conjure par ma voix de faire la paix entre vous et d’œuvrer pour la pacification de notre pays. Ainsi Dieu sera servi et glorifié. Et pour preuve de sa volonté, elle m’a confié cette cédule divine.

A ces mots, Durandus brandit l’image sacrée en direction des travées de la nef puis, après un bref instant, laissa retomber son bras, ployant les épaules, épuisé. Quelques secondes s’écoulèrent dans un profond silence. Il releva alors la tête, les yeux troubles, et fixa les coupoles de l’édifice sans les voir, presque étonné de ne pas assister à une nouvelle Apparition qui aurait dû naturellement ponctuer son homélie. Quand il replongea son regard sur l’assistance en transe qui ne le quittait pas des yeux, il aperçut Anthoine qui, du porche où il avait pu se glisser, lui faisait un signe d’encouragement. Espérant découvrir Alix, il parcourut des yeux la foule qui se pressait pour mieux le voir. En vain. La jeune femme n’avait pas cru bon d’assister à ce qu’elle considérait comme un malheur et était restée chez elle avec le petit Jehan. Attristé de l’absence de son épouse, Durandus reporta son attention sur un tout jeune homme adossé à l’un des piliers de la dernière travée. Celui-ci arborait un visage aux traits étonnamment fins encadré par de longs cheveux blonds, et paraissait peu intéressé par ce qui se déroulait autour de lui. Durandus fut troublé. Il était sûr de connaître cet homme mais se montrait incapable de le resituer. Peut-être le frère, le fils de l’un de ses clients ou de ses amis ? Déconcerté, ne pouvant se détacher du jeune garçon, le charpentier demeura bouche bée. Dans un brouillard, il entendit les clameurs de son auditoire qui, ignorant son émoi, multipliait les alleluias et les chants d’allégresse. Ce fut le moment que choisit l’évêque Pierre de Solemniacum pour reprendre la parole. Il fallait que la hiérarchie fût respectée et que la parole divine, après s’être servie de l’humble Durandus, fût portée par l’Eglise.

— Les Confrères de la Paix de Marie sont nés de la volonté de la mère de Dieu, clama l’évêque avec toute la conviction dont il était capable. Et tous devront obéir à cette volonté sous peine de subir la malédiction qui frappe les hérétiques. Au nom de la très sainte et indivisible Trinité, chacun d’entre nous œuvrera à l’expulsion des Routiers. Chaque seigneur jurera en public et devant Notre Dame de ne plus jamais traiter avec des Routiers, pour quelque occasion ou pour quelque guerre que ce soit sur les terres de notre pays. Chaque serviteur de Dieu promettra cette paix et si l’un d’entre eux venait à se parjurer, il sera excommunié, l’interdit sera jeté sur sa terre, tandis que tout ceux qui auront déclaré cette paix se ligueront contre le parjure. Cette nouvelle paix de Dieu nous concerne tous, chacun d’entre nous, qu’il soit noble ou religieux, bourgeois ou paysan. Ainsi réunis et forts, nous saurons mettre un terme aux désordres qui accablent notre pays. Soyez fiers d’avoir été choisis par la Sainte Vierge et portez haut Sa bannière. En signe d’appartenance et de soumission à ce mouvement de la paix de Marie, chaque Confrère portera un capuchon blanc et une médaille mariale. Et quiconque se présentera au combat sans ces signes distinctifs sera considéré comme ennemi. Glorifions la mère de Dieu, témoignons notre respect à la reine du Ciel !

Pax Maria ! Pax ma domna ! scanda la foule.

— Capuciatis[9], Capuciatis ! répondirent d’autres en écho.

Le prélat prêcha avec tant de vigueur et de persuasion que chacun, ému jusqu’aux larmes, touché par la grâce, jura de promouvoir la paix en rejoignant la confrérie. Seigneurs et chevaliers, religieux et clercs, pèlerins et bourgeois, hommes ou femmes, tous tendaient vers un seul but, cette nouvelle croisade pacificatrice. Même les ennemis de toujours, le comte Raymond V de Toulouse et le roi d’Aragon, qui assistaient de conserve au prêche, jurèrent sur le texte des Evangiles qu’ils feraient montre de bonne volonté et promirent au Seigneur de s’entendre désormais.

La cérémonie achevée, ils furent effectivement nombreux à se faire connaître des clercs chargés de recueillir les nouvelles adhésions. Les sergents d’armes et les écuyers, toujours prêts à se battre, certes, mais aussi les artisans et les marchands qui, en devenant combattants de la paix de Dieu, s’en trouvaient valorisés. Des humbles hissés au statut envié de Croisés sans avoir à traverser le monde, s’identifiaient aux plus saints sans en supporter les contraintes, et profitaient par ailleurs des indulgences du pape. Au fil des semaines, la longue file d’attente des volontaires ne s’interrompit jamais et les confrères de la paix de Marie, qu’on appelait déjà les Capuchonnés, se comptèrent par milliers. Chacun se voyait remettre sa médaille mariale en étain et son capuchon distinctif fourni par Anthoine. De leurs côtés, les seigneurs rassemblaient leurs gens d’armes et prévenaient leurs vassaux de batailles prochaines. On fourbissait les instruments de combat, on s’entraînait à la lutte plus que jamais, et même les paysans s’organisaient de manière à pouvoir quitter le travail des champs à tout moment. La paix de Marie était devenue en quelques mois le grand événement de toute l’Auvergne et même au-delà.

 

 

 

[1] Le 25 mars, soit précisément 9 mois avant Noël.

[2] Autre gentilé du Puy-en-Velay qui s’appelait autrefois Anicium.

[3] Cheval de petite taille, facile à monter, réservé le plus souvent aux dames.

[4] Le vendredi saint.

[5] Pelleterie placée entre deux étoffes, de toile à l’intérieur et de soie à l’extérieur. La fourrure n’apparaît qu’aux manches et au cou.

[6] Le ruisseau pouilleux.

[7] Coiffe formée d’un galon et d’une résille pour maintenir les cheveux sur la nuque.

[8] Peau du ventre de l’écureuil.

[9] Les Capuchonnés.

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