08. Les Capuchonnés

par Pierre Grammat

Le 15 janvier 1183 était un samedi et une foule inhabituelle se pressait sur la place du marché en dépit d’un brouillard épais que perçaient à peine quelques rayons de soleil. Comme chaque semaine, les mercatores, ces intermédiaires entre populations citadines et intendants des domaines seigneuriaux soucieux d’écouler une marchandise excédentaire, côtoyaient de rares paysans qui vendaient à même le sol une maigre production d’oignons, de carottes jaunes ou rouges, de fèves ou de pois. Quelques volailles et œufs échappaient au monopole des bouchers qui se chargeaient de débiter et de vendre par morceaux, ovins, bovins et porcins, tandis que des fillettes des fermes situées en périphérie du Puy vendaient à la sauvette des châtaignes cuites au sucre dans du lait ou de petits sachets de lentilles. Mais le marché ponot réunissait également colporteurs et marchands ambulants des villes voisines ou de régions lointaines qui distribuaient épices et ustensiles du quotidien, draperie et tissus, ou encore des petits métiers comme le barbier qui, d’une main experte, taillait en quelques minutes les barbes en pointes même si l’usage en cette fin de XIIe siècle conduisait les hommes à privilégier le visage glabre. Non loin de là, un cordonnier itinérant faisant montre de son habileté au cousu-retourné en procédant au montage inversé d’une semelle et du dessus du soulier avant de le tremper longuement dans un baquet d’eau froide et de retourner l’assemblage afin d’en faire disparaître les coutures à l’intérieur. Ailleurs, un taillandier affûtait et réparait toutes sortes d’outils tranchants nécessaires à la pratique artisanale mais aussi paysanne. Autant d’activités hétéroclites qui, sous l’œil vigilant des artisans et commerçants du Puy attentifs à repousser toute concurrence étrangère, participaient de l’ambiance bon enfant des ruelles de la ville basse.

Ce jour-là, le froid glacial n’avait pas rebuté les chalands qui furent pourtant rapidement débordés, au fil des heures, par des centaines d’individus qui se réclamaient du mouvement des Confrères de la Paix, multitudes bigarrées où dialectes, habillements et professions se mêlaient sans distinction. Effectivement, en moins d’un mois, la parole mariale recueillie par le charpentier Durandus s’était propagée dans toute la région du Puy et même au-delà en pays de Velay. Si chacun, à mesure qu’il rapportait les événements à son prochain, en profitait pour ajouter force détails plus ou moins romanesques, le message initial conservait son essence originelle, à savoir la volonté de bouter les Routiers hors de la région. Une annonce qui ne pouvait que convaincre tous les Vellaves quelle que fût leur condition sociale. Dans les villages alentour, à Vergezac, à Coubon, à Saint-Paulien, jusqu’à Yssingeaux, Brioude, Montfaucon ou Solignac, on ne parlait plus que de l’apparition mariale du Puy, estropiant au passage le nom Durandus qui se mua en Pierre Durand, Durand de Orto ou tout simplement Pierre à mesure qu’on s’éloignait du Puy-Sainte-Marie. De plus, le mois de janvier était une période calme pour les paysans et ceux-ci s’étaient passé le mot pour se retrouver au grand bourg à date, comme ils disaient. Tous voulaient en être, d’autant que la rumeur enflait d’exactions toujours plus atroces commises par des Cottereaux qu’on aurait aperçus en Bourgogne, en Berry, en Bourbonnais et, bien sûr, dans la campagne vellave.

De son côté, parfaitement informé par les soins de Gerland, Hugues de Polignac avait été prévenu de la réunion improvisée chez Anthoine et y avait missionné un clerc de la ville haute ; celui-là même qui avait traduit le message de la cédule de Marie. Il n’ignorait donc rien des événements qui s’y étaient tramés. Sans intervenir directement, de crainte que son action ne remontât aux oreilles de l’évêque, il avait néanmoins favorisé la propagation de l’idée du mouvement de la paix. Car si celui-ci prenait de l’ampleur, il servirait idéalement son dessein pour peu que le chapitre en conservât la maîtrise et donc, à terme, tout le mérite sinon la gloire. De fait, le Doyen n’ignorait rien de l’organisation des inscriptions prévues en ce jour de marché au Puy et y avait dépêché quelques clercs qui lui en relataient la progression d’heure en heure.

De la même façon, Anthoine avait activé son réseau de commerçants et d’artisans de la ville basse pour que chaque marchand ambulant qui passait en ville, chaque fournisseur de matériaux, fut averti de l’événement qui se préparait au Puy-Sainte-Marie en cette mi-janvier. Si l’information circula sans difficulté grâce à ces relais zélés, le menuisier fut à de nombreuses reprises étonné que les populations fussent déjà instruites et de l’Apparition et du mouvement de la paix. Il mit cela sur le compte du bouche-à-oreille naturel pour une telle manifestation, ne pouvant se douter du travail accompli par Gerland. En tout cas, à en croire les retours obtenus au fil des semaines, le succès semblait d’ores et déjà assuré. Tout laissait à penser que le Velay n’attendait qu’un mot d’ordre pour se soulever. Et la population qui se pressait aux portes de la ville en ce samedi matin présageait une plus grande réussite encore.

A un coin de l’esplanade, Durandus et Anthoine se tenaient debout, derrière un jeune clerc penché sur un long parchemin, son abaque[1] à portée de main pour additionner les sommes versées spontanément par les nouveaux adeptes. Devant lequel s’allongeait une file d’attente de quidams désireux de rejoindre les Confrères de la Paix dont le copiste notait consciencieusement le nom et le village d’origine. Anthoine poussa du coude son ami.

— Alors ? Doutes-tu encore de la légitimité de ton mouvement pour la paix ?

— Non, bien sûr. Je dois cependant avouer que cette bonne fortune m’effraie un peu ! Comment allons-nous faire pour organiser cette confrérie ?

— Ne sois pas inquiet. Vu le succès que nous rencontrons aujourd’hui, je ne serais pas étonné que certains se manifestent d’ici peu, ajouta Anthoine en pointant du menton la ville haute. Nous accumulons les adhésions et nous serons bientôt une armée ! Fais-moi confiance, la journée ne se terminera pas sans que tu ne sois appelé à une petite visite au Cloître.

Anthoine ne croyait pas si bien dire. Dès les premières heures de la matinée, le Doyen Hugues de Polignac avait été appelé à la hâte auprès de l’évêque.

— Eh bien, Doyen ! Quelle est donc cette subite affluence sur le marché ? Qu’est-ce que cette histoire de Confrères de la Paix ?

— Je constate que Monseigneur est bien renseigné, fit le Doyen du chapitre qui s’était bien gardé d’en avertir l’évêque.

— Vous admettrez que si je devais attendre après vous pour savoir ce qu’il se passe dans mon diocèse… Mais peu importe, et racontez-moi plutôt de quoi il s’agit. Car j’imagine que cela ne vous a pas échappé ?

— Effectivement, Monseigneur. En fait, tout est parti d’une apparition mariale qu’aurait observée un artisan de la ville, un certain Durandus, charpentier de grande cognée.

— Comment ? s’étonna le prélat, indigné. La Sainte Vierge aurait apparu dans notre bonne ville et je n’aurais pas été averti ? Vous rendez-vous compte ? Et vous, vous ! ragea-t-il, le Doyen du chapitre de Notre-Dame, vous n’êtes pas fichu de le savoir !

— Si je devais tout savoir, répondit avec une humilité feinte Hugues de Polignac.

— Eh bien oui, justement !

— Sans compter que vous étiez absent ces dernières semaines, Monseigneur, et que…

— C’est bon comme ça, Doyen, le rappela à l’ordre l’évêque. Epargnez-moi vos insolences et contez-moi plutôt cette histoire d’apparition.

Hugues de Polignac s’exécuta et raconta ce que propageait la rumeur villageoise ; la visite de la Sainte Vierge, l’icône offerte à Durandus, et la vitesse avec laquelle la nouvelle s’était répandue dans tout le pays. Enfin renseigné, Pierre de Solemniacum s’étonna de la passivité du Doyen du chapitre.

— Comment est-il possible que vous n’ayez pas été informé plus tôt, dit-il, l’œil soupçonneux, alors que tout le monde reconnaît l’efficacité de vos services de renseignements dans les haute et basse villes du Puy ?

— Effectivement, je l’ai appris il y a plusieurs semaines déjà. Mais je devais tout de même m’assurer de la réalité de cette Apparition. S’il fallait croire tous les illuminés qui hurlent au miracle, notre sainte Eglise n’y suffirait plus !

— Et que n’avez-vous tiré profit de ce prodige ? Vous rendez-vous compte du retentissement que cela aurait pour notre ville, pour le pèlerinage de Notre-Dame ?

Je le comprends si bien que j’ai chargé Gerland de suivre les faits et gestes des meneurs de ce mouvement de la paix.

— Mais vous vous êtes bien gardé de m’en aviser ! De plus, l’attitude de ce Randus m’échappe…

— Durandus, Monseigneur, Durandus.

— Durandus si vous voulez, répliqua l’évêque en montrant d’un geste de la main le peu de cas qu’il faisait d’un patronyme plébéien. Je ne conçois pas que cet homme n’ait pas relaté son aventure à quelqu’un de notre église ! C’est incompréhensible…

— En effet, acquiesça le Doyen qui s’abstint de relater la visite du charpentier au Cloître quelques semaines auparavant. C’est étrange et je ne me l’explique pas. Mais peu importe. Toujours est-il qu’il a reçu un message de la Sainte Vierge qui l’aurait désigné pour prêcher une nouvelle ligue de la paix de Dieu.

— Hum ! Voilà qui reste obscur. Vous savez quoi ? Faites venir cet homme dès que possible. Je veux entendre de sa bouche le récit de cette Apparition.

— Il attend dans l’antichambre, Monseigneur.

— Il est ici ? s’étonna le primat. Comment est-ce possible puisque…

— J’avais simplement anticipé vos désirs, répliqua Hugues de Polignac qui se pencha respectueusement pour réprimer un sourire de satisfaction, fier d’avoir devancé la requête de l’évêque.

En effet, après s’être assuré du succès des inscriptions au marché de la ville basse, alors convaincu de la propagation de la rumeur jusqu’aux oreilles de Pierre de Solemniacum, il avait dépêché Gerland auprès de Durandus dès le milieu de la matinée pour le convoquer au Cloître ; et ce dernier patientait dans l’antichambre depuis plusieurs minutes.

Quand le chanoine Gerland s’était présenté sur la place du marché, il s’était enquis de la présence de Durandus auprès d’une commère qui patientait dans la file d’attente. Elle lui désigna du doigt, mi-respectueuse, mi-énamourée.

— C’est lui ! fit-elle comme s’il s’agissait d’une évidence que nul ne pouvait encore ignorer.

Avisant le petit homme trapu penché sur le travail d’écriture d’un clerc auquel il semblait ne rien comprendre, le chanoine se rapprocha du charpentier et lui posa la main sur l’épaule.

— C’est toi, Durandus ?

— Oui, c’est bien moi…

L’artisan ne put réprimer un frisson. L’homme qui se tenait devant lui présentait un visage impavide percé de deux yeux gris qui semblaient de métal. Avec ses lèvres fines qui découvraient des dents aiguës, son nez aquilin, l’ecclésiastique exhalait une impression d’inhumanité que renforçait un corps singulièrement chétif qui disparaissait dans une grande chape brune. Durandus ne put se détacher du regard inquisiteur du chanoine et bredouilla :

— Qu’est-ce que j’ai…

— Le Doyen du chapitre souhaiterait t’entendre.

— Il semble pourtant qu’on ne l’ait pas reçu avec tous les égards le mois dernier, intervint Anthoine non sans ironie en se remémorant l’expulsion de son ami. Les temps changent, ajouta-t-il en clignant de l’œil à l’adresse de son ami.

Durandus semblait tétanisé, inquiet, et se tordait les mains, ne sachant quoi répondre.

— Eh bien ? s’impatienta le chanoine.

— Eh bien quoi ? bafouilla le charpentier. Qu’attendez-vous de moi ?

— Que tu me suives à l’instant au Cloître ! Est-ce si difficile à comprendre ?

Durandus paniqua. Il regardait de tout côté comme s’il redoutait une nouvelle Apparition mais ne vit que les regards admiratifs et bienveillants des hommes et des femmes qui patientaient dans la file d’attente. Il fut sur le point de s’enfuir, comprit qu’il ne le pouvait pas. Il se tourna alors vers Antoine pour quêter son aide.

— Tu veux que je vienne avec toi ? lui proposa ce dernier.

— L’invitation ne vaut que pour Durandus, pas pour toi, rétorqua le chanoine en retroussant dédaigneusement la lèvre supérieure.

— Ce sera nous deux ou personne ! affirma le charpentier qui avait recouvré sa lucidité.

— Eh bé, dis-moi, murmura Anthoine, quelle belle assurance tout à coup !

Le chanoine se dandinait d’une jambe sur l’autre. On lui avait demandé de convoquer Durandus et il n’osait prendre sur lui qu’il fût accompagné. Finalement, il haussa les épaules, tourna les talons et lança, sans attendre de réponse :

— C’est bon ! Allons.

Et ce fut ainsi que Durandus et Anthoine se retrouvèrent dans l’antichambre du cabinet de travail de l’évêque. Laissés là seuls tandis que Gerland avisait le Doyen de leur présence, ils n’osèrent parler, intimidés par le luxe somptuaire du lieu bien qu’ils en connussent les coulisses pour y avoir travaillé quelques mois plus tôt.

— Qu’est-ce que je dis ? souffla le charpentier à l’adresse de son ami.

— A priori, s’ils t’ont fait venir, c’est qu’ils ont quelque chose à te dire ou à te demander. Il te suffira de répondre. De toute façon, tu n’as rien à cacher, tu n’as rien fait de mal. Dis la vérité, ce sera bien assez.

Sur ces entrefaites, ils furent introduits dans le cabinet du prélat. Ce dernier était assis à son pupitre, et se donnait une contenance en s’absorbant dans la contemplation d’un épais ouvrage dont il tournait précautionneusement les pages. Installé derrière le fauteuil épiscopal, debout, le Doyen se réchauffait à l’âtre de la cheminée circulaire et faisait mine de ne pas s’intéresser à la scène.

— Lequel de vous deux est Randus ? lança l’évêque sans lâcher des yeux son parchemin.

— C’est moi ! marmotta le charpentier.

L’évêque daigna relever la tête, fronça le sourcil, l’air sévère. Mais fut bien incapable de savoir lequel de ces deux hommes avait parlé. Ne désirant pas renouveler son interrogation, incapable de distinguer le menuisier du charpentier, il résolut de s’adresser au vide qui existait entre les deux artisans qui se tenaient devant lui.

— Quelle est donc cette incroyable histoire d’Apparition ? Quand cela est-il advenu ? Pourquoi ne pas en avoir parlé ?

A son habitude, le prélat enchaînait les questions en homme pressé qui espère plusieurs réponses en une. Finalement gêné de contempler la porte qui apparaissait au loin entre les deux hommes, il opta pour un regard alternatif d’un artisan à l’autre. Le premier s’absorbait dans l’examen de la pointe de ses sandales et ne laissait voir qu’un crâne chevelu et des sourcils broussailleux. Le deuxième, impressionnant par sa taille et apparemment plus jeune, le considérait avec respect si ce n’était un petit frisement de l’œil qui laissait pressentir l’impertinent. En homme avisé qui connaît son monde, l’évêque se limita finalement à une seule question qu’il adressa à celui qu’il avait deviné.

— Alors, raconte-moi ce miracle.

Durandus s’exécuta d’une voix sourde, monocorde et faible, qui s’éclaira et se renforça à mesure qu’il avançait dans son récit, comme porté par Notre Dame en personne. L’évêque le fit répéter certains points, se fit préciser quelques détails, puis demanda :

— Mais pourquoi ne pas en avoir parlé ? Je sais que vous êtes un homme dévot et je m’étonne que vous n’ayez pas cru bon d’en aviser les autorités ecclésiastiques…

— Je l’ai fait ! protesta le charpentier. Je suis venu au Cloître afin de vous relater mon histoire mais j’ai été éconduit…

— Et sans ménagement, crut bon d’ajouter Anthoine.

— Par qui ? Pourquoi ? Doyen, lança l’évêque en se tournant à demi vers Hugues de Polignac, pouvez-vous me dire ce que cela signifie ?

— Je ne le peux pas, Monseigneur. J’ignorais tout de la visite de Durandus.

— Vous ne trouvez pas que vous ignorez beaucoup de choses depuis quelque temps, Doyen ? Mais nous éclaircirons ce mystère plus tard, fit-il en revenant aux deux artisans :

— Et cette cédule, alors ?

Durandus sortit fièrement de son surcot l’image pieuse qu’il avait pris soin de ne pas chiffonner. Il se percha sur la pointe des pieds, allongea le bras aussi loin qu’il le put pour conserver une distance respectueuse et, sans jamais oser lever les yeux, tendit le parchemin au religieux. Celui-ci examina la peinture, de loin en tendant les bras, de près en plissant les yeux. Puis la plaça sur son bureau pour la détailler à l’aide de sa pierre de lecture. Si la représentation de la Vierge, assise sur son trône et portant l’enfant Jésus dans ses bras, était une figure très courante, la facture de l’illustration, la richesse des enluminures, semblaient hors de portée d’un quelconque faussaire.

Agnus Dei, qui tollis peccata mundi, lut l’évêque à voix basse.

— « Voici l’agneau de Dieu qui efface les péchés de ce monde. » C’est sur ces paroles que Jean accueillit Jésus qui venait à lui alors qu’il baptisait ses disciples, commenta Hugues de Polignac.

dona nobis pacem, poursuivit Pierre de Solemniacum sans prêter attention aux propos du Doyen.

— « Apporte-nous la paix », traduisit à nouveau le Doyen.

L’évêque se tourna à demi pour croiser le regard de Hugues de Polignac. A l’évidence, ce ne pouvait être qu’une image achéiropoïète[2] ou, à tout le moins, hors de portée d’un humble artisan aussi talentueux fût-il. Se retournant vers Durandus, il considéra longuement le petit homme qui s’absorbait plus que jamais dans la contemplation de ses pieds. Et en plus, à l’instar du père de Jésus Christ, il est charpentier, se dit le prélat. Ce ne peut être un hasard. Décidément, cette mariophanie[3] semble aussi étrange que providentielle. Puis, après un moment de silence, il ajouta :

— Dis-moi, brave homme, puis-je conserver cette image pieuse ?

— Euh… hésita Durandus. Je ne sais si…

— Je crois qu’il préfère la conserver par-devers lui pour le moment, vint à son secours Anthoine qui ne voulait pas que son ami fût dépossédé d’une preuve aussi tangible de l’apparition céleste. Vous comprenez, à l’égard de tous ces gens qui lui font confiance…

— Bien sûr, bien sûr, répondit l’évêque. Ecoute, charpentier, je vais réfléchir à tout cela, faire ma petite enquête et puis m’en remettre à Dieu. Notre Seigneur saura m’orienter dans cette étonnante affaire. Le moment venu, je reviendrai à toi et nous aurons l’heur d’en reparler. Ce sera tout pour aujourd’hui, termina-t-il en forme de congédiement.

Durandus et Anthoine se retirèrent, contrits de n’avoir pas reçu l’assistance escomptée de l’évêché. Ils rejoignirent la place du marché où les inscriptions allaient bon train. A ce rythme-là, ils auraient dépassé le millier de confrères avant la fin de la journée.

Les deux artisans sortis, l’évêque se prit à penser à haute voix. Il n’était pas rare qu’ici ou là, dans le pays, un mystique se manifestât, porteur de la parole de Dieu. Mais cette fois, l’apparition céleste paraissait plausible. Et surtout opportune ! N’était-ce pas là l’occasion rêvée de soulever l’enthousiasme populaire contre ces bandes de Routiers qui nuisaient tant à la bonne santé financière du chapitre et de l’évêché ? Et puis, ne serait-il pas extraordinaire, deux siècles plus tard, d’atteindre à la gloire de son prédécesseur Guy d’Anjou, initiateur d’une paix de Dieu respectée de tous, bien au-delà du Velay ? Une toux discrète interrompit ses réflexions. Le Doyen du chapitre n’avait pas bronché durant toute la conversation avec les deux artisans et se manifestait avant que l’évêque ne se rendît compte qu’il avait raisonné à haute voix. Tournant autour du bureau pour se placer respectueusement devant le prélat, il feignit de n’avoir rien entendu de ses conjectures et demanda :

— Alors, qu’en pensez-vous, Monseigneur ? N’est-ce pas tout bonnement miraculeux ? ajouta-t-il avec un engouement non dissimulé. Cela ne pouvait advenir à meilleur moment !

— Il est vrai que l’opportunité semble belle et qu’il serait sot, voire blasphématoire, de ne pas en tirer profit.

— Je crois surtout qu’il ne faut pas manquer cette aubaine et soutenir hic et nunc ce mouvement populaire, s’emballa Hugues de Polignac. Vous rendez-vous compte ?

Hugues de Polignac s’efforçait de contenir son enthousiasme mais ses yeux brillants le trahissaient. Pierre IV de Solemniacum dévisagea son interlocuteur en fronçant légèrement les sourcils.

— Je vous ai rarement connu aussi passionné, Doyen !

— Comprenez-moi, Monseigneur ! N’est-il pas d’essence divine qu’au moment même où vous me chargez de rétablir les finances du chapitre en expulsant les Routiers du pays de Velay, la Vierge Marie vole à notre secours en commandant à cet humble charpentier de conduire les foules sur les routes de la paix ?

— C’est inespéré, en effet. Et je ne vois aucune raison de ne pas entendre la voix du Tout-Puissant. Sans compter que cela nous apporte une bonne occasion de nous débarrasser de ces Cottereaux.

— Voilà, c’est ça ! approuva le Doyen qui réfréna in extremis son envie de battre des mains.

A nouveau l’évêque du Puy ne put retenir un sentiment de soupçon à l’égard de son protagoniste. Il plongea son regard noir dans les yeux délavés de Hugues de Polignac comme pour en sonder l’âme. Puis, après quelques secondes de réflexion qui parurent une éternité au Doyen, il ajouta :

— Je suis d’accord, il nous faut soutenir ce mouvement de la paix. Ou, plus précisément, s’assurer qu’il ne tombe pas en de mauvaises mains. Je ne voudrais pas que les bourgeois de la ville ou qu’un seigneur malveillant en prennent la direction.

— Vous pouvez compter sur moi, Monseigneur, l’assura Hugues de Polignac. Cela restera l’œuvre du chap…, de l’évêché, se reprit-il.

Pierre de Solemniacum ne parut pas relever le lapsus et poursuivit :

— De la même façon, il ne faudrait pas que cela devienne un mouvement populaire incontrôlable. On a déjà vu des révoltes paysannes prendre forme sous prétexte d’une trêve de la paix. Il devient donc impératif que nous encadrions, d’une façon ou d’une autre, ces bénévoles qui, hormis leur indéniable bonne volonté, n’ont aucune compétence pour affronter les mercenaires. Il va nous falloir l’assistance des chevaliers, d’hommes de guerre expérimentés…

— Je n’ose vous proposer les vassaux de notre famille, hasarda Hugues de Polignac, certain du refus catégorique de l’évêque.

— Je ne vous réponds même pas, répliqua le prélat en haussant les épaules. Mais pourquoi ne pas profiter du jubilé pour rallier tous les nobles participants à cette juste cause ? Sous notre égide, bien entendu…

— Dans ce cas, il faut effectivement se hâter car le temps nous manque, répondit Hugues de Polignac. Comptez sur moi pour convaincre tous ceux qui pourraient nous être utiles, crut-il bon d’ajouter, satisfait de la tournure que prenaient les événements.

— Arrêtez-moi si je me trompe, Doyen, mais je vous trouve en vérité bien enfiévré…

— Mais… mais, bafouilla Hugues de Polignac, furieux d’avoir laissé transparaître son contentement. C’est que je me félicite qu’un tel événement soit advenu dans notre bonne ville.

— Vous vous félicitez ? Drôle de façon de s’exprimer… Auriez-vous sollicité en secret la Sainte Vierge avec laquelle vous partageriez quelques accointances ignorées des pauvres mortels que nous sommes ? Vous vous perdez, Doyen, et feriez mieux de vous mettre en route afin de me convaincre de vos capacités à mener à bien un tel mouvement de la paix.

— Il en sera fait ainsi, l’assura Hugues de Polignac en esquissant un semblant de révérence que ne lui permettaient plus ses formes rebondies.

— En revanche, il est indispensable que tout cela s’organise, et vite. Et prenez bien soin que ces volontaires ne prennent quelque initiative qui pourrait contrecarrer notre plan, entendez-vous ?

— Je m’en fais fort, Monseigneur, affirma le Doyen avec une conviction non feinte.

Et, en effet, Hugues de Polignac mit en œuvre tous les réseaux du chapitre. Mais s’abstint de tirer parti de la puissance féodale de sa famille. Il savait à quoi s’en tenir à cet égard. Ce qui, finalement, arrangeait ses affaires puisqu’il tenait à conserver la main sur l’événement aussi longtemps que possible. Il redoutait plus que tout la roublardise de son frère et de son père qui lui accordaient si peu d’estime et n’hésiteraient pas à le doubler à leur profit. Pour l’instant, il devait agir seul sous la bénédiction de l’évêché. Quelques jours après cette discussion dans le cabinet de travail de l’évêque, il se rendit en personne au domicile du charpentier, accompagné de deux chanoines dont son fidèle Gerland. Celui-ci, qui précédait son supérieur, poussa vivement la porte de la boutique qui retentit du son aigre d’un petit grelot attaché au chambranle du battant. Hugues de Polignac pénétra à son tour et jeta un regard circulaire. Il s’aventurait rarement hors du Cloître et ignorait presque tout de la vie des habitants de la ville basse. Il découvrit une grande pièce, piètrement réchauffée par une sorte de poêle, encombrée d’une myriade de pièces de bois ; des grandes, des petites, des poutres à moitié équarries, des solives inachevées. Un étonnant bric-à-brac qui exhalait des odeurs de résineux, de bois vert et de sciure qui aurait presque plu au prélat s’il n’y avait eu cette poussière ambiante au risque de détériorer sa chape brodée. Au milieu de la salle, Durandus s’échinait à l’assemblage d’un faîtage tandis qu’un petit enfant allait et venait en faisant tourner une crécelle. Assise sur une marche de l’escalier qui menait à un entresol, une jeune femme était absorbée par un travail de couture. A son entrée, le charpentier et son épouse interrompirent leur tâche tandis que Jehan, qui ne s’était aperçu de rien, poursuivait son manège. Sa mère, d’un geste vif, l’attrapa par le bras alors qu’il passait à sa portée, pour le faire cesser.

— Holà, Durandus ! Comment vas-tu ? lança avec bonne humeur Hugues de Polignac. Je ne te dérange pas, au moins ?

— Mais… pas du tout, balbutia le charpentier surpris et honoré d’une telle visite. Je vous en prie, entrez, mais je crains de ne pouvoir vous accueillir comme vous le méritez, Monseigneur, ajouta-t-il en montrant d’un geste timide un méchant banc repoussé contre le mur.

— Aucune importance, nous n’en avons pas pour longtemps. Sais-tu qui je suis ?

— Il me semble que Monseigneur est le Doyen du chapitre de Notre-Dame…

— Et nous nous sommes rencontrés il y a quelques jours à l’évêché, n’est-ce pas ?

— Oui, sûrement… Bien sûr… hésita le charpentier qui n’avait conservé qu’un souvenir confus de la présence du religieux lors de sa rencontre avec le primat.

— Et tu te rappelles que l’évêque t’a promis son assistance ? Voilà pourquoi je viens te voir aujourd’hui.

— Je remercie Monseigneur… bredouilla Durandus qui ne comprenait pas où voulait en venir son interlocuteur.

— Alors, où en sommes-nous ?

L’artisan ne sut que répondre. Il se sentit bête et se tourna vers Alix pour implorer son aide. Mais celle-ci, qui avait pris le petit Jehan sur les genoux pour lui imposer le silence, détourna la tête pour ne pas croiser le regard de son mari. Son intuition féminine la portait à croire que cette visite constituait le début d’une aventure qu’elle redoutait depuis que son bigot d’époux lui avait narré l’apparition mariale ; le moment crucial où l’histoire allait dépasser puis échapper à l’humble artisan, fût-il accompagné de ses amis de la ville basse. Décontenancé, Durandus s’absorba dans la contemplation d’un chevron. Sans se rendre compte de l’embarras du charpentier, le Doyen poursuivit :

— Où en êtes-vous des inscriptions à votre mouvement de la paix ?

— Nous sommes plus de deux mille dont un grand nombre d’hommes valeureux et expérimentés qui feront autant d’excellents Confrères, sut enfin répondre le charpentier en relevant la tête. Evidemment, tous ne sont pas armés et équipés pour mener bataille mais nous devrions y pourvoir d’ici peu. Avec l’aide de Dieu…

— Ne t’inquiète pas de ces détails pratiques, l’interrompit l’homme d’église. Notre évêque est bien décidé à t’accompagner dans ton dessein. Mais, dis-moi, ne sont-ce là que des bourgeois de la ville ou des paysans, ou bien des chevaliers vous auraient-ils rejoints ?

— Oh non ! Monseigneur. Ce ne sont que de braves gens lassés de subir les atrocités des mercenaires et qui n’aspirent qu’à vivre en paix.

— Aucun seigneur n’est venu te proposer son aide ? insista Hugues de Polignac.

— Ah non, répondit Durandus, déconcerté par la question. Pourquoi, il fallait ?

— Non, non, c’était juste pour savoir… éluda le religieux. Je voulais simplement m’assurer qu’aucun étranger au Puy ne vienne corrompre ce beau mouvement de la paix. Vous êtes, dès aujourd’hui, sous la protection de Notre Dame et je veillerai, personnellement, à ce que tu sois soutenu en toute occasion. Durandus, tu es devenu l’oriflamme de notre bonne ville et nous te rendons hommage comme il se doit. Tu es celui que la Vierge Marie a appelé à diriger cette trêve pacifique et, au chapitre, nous entendons que tu le restes.

A ces mots, Alix, qui n’avait pipé mot, montra un geste de mauvaise humeur et, se redressant avec l’enfant dans ses bras, se retira ostensiblement dans la petite pièce attenante qui faisait office de chambre, claquant ses semelles de bois sur chacune des marches qui conduisaient à l’entresol. Les paroles du Doyen du chapitre lui inspiraient de la crainte.

— Nous avons réfléchi à cette trêve de Dieu que t’a ordonnée notre Sainte Vierge, reprit le Doyen du chapitre. Et voici ce que nous te proposons. Tout d’abord, nous allons prendre en charge le recensement des volontaires et la gestion de la caisse des cotisations. Car il faudra que chaque Confrère acquitte un droit d’entrée. Bien sûr, tu auras un droit de regard sur ces comptes…

— Mais je ne sais ni lire ni compter, objecta timidement Durandus.

— Alors, nous te détaillerons de vive voix cette comptabilité, un clerc s’en chargera. Mais allons à l’essentiel. Tu n’es pas sans savoir que le prochain vendredi saint tombe le 25 mars, jour de l’Annonciation. Ce sera le jubilé de notre ville, l’occasion d’un immense pèlerinage à Notre-Dame qui devrait rassembler des milliers de fidèles de toutes conditions, mais surtout des ecclésiastiques de renom, des princes et de valeureux seigneurs. Pourquoi ne pas en profiter pour marquer le début de ce grand mouvement de paix ? Qu’en penses-tu ?

— Oui… non… bafouilla Durandus pris au dépourvu. Je veux dire, c’est parfait, Monseigneur, mais cela vous ennuierait-il que j’appelle mon voisin, le menuisier ? Il m’a soutenu depuis le début et puis, deux têtes valent mieux qu’une, n’est-ce pas ?

Sans attendre l’approbation du Doyen qui ne comprenait goutte aux propos de l’artisan, le charpentier passa la tête dans la cour et héla le menuisier.

— Anthoine, Anthoine ! Viens vite…

Quand celui-ci se montra dans l’embrasure de la porte, Durandus lui résuma la situation en quelques mots puis revint accompagné de son ami auprès des trois ecclésiastiques qui n’avaient pas bronché.

— Je vous présente Anthoine, mon voisin..

— J’avais compris, rétorqua Hugues de Polignac qui n’avait que faire de ces présentations. Mais venons-en aux faits. Nous pensons que cette nouvelle trêve de Dieu n’a de chances de réussir que si elle est parfaitement organisée. Nous y avons mûrement réfléchi et vous assurons notre soutien plein et entier.

A ces mots, Anthoine se tourna vers son ami avec un petit sourire expressif : « Je te l’avais bien dit ! ».

— Aussi, poursuivit le Doyen, je vous propose à tous deux de vous rendre au Cloître et de vous en entretenir avec… Mais je crois que vous vous connaissez déjà ? demanda-t-il à Durandus en lui désignant le chanoine Gerland.

— Oui, reconnut le charpentier qui, une fois encore, ne put réprimer un sentiment de malaise en présence du religieux. C’est lui qui…

— Oui, oui, c’est ça, l’interrompit le Doyen en agitant le bras pour le faire taire. Donc, le chanoine Gerland vous donnera tous les détails. Quant à moi, je vous remercie de votre concours et vous assure du soutien plein et entier du chap… de l’évêché.

— Très bien, nous le suivrons, répondit Durandus sans prendre conscience de l’incongruité de sa réponse.

A ces mots, Hugues de Polignac tourna les talons, leva la main en guise d’au revoir et sortit de l’atelier en compagnie du deuxième chanoine. Gerland qui n’avait pas bougé, s’adressa aux deux artisans :

— Pouvez-vous venir dès maintenant ?

Ce n’était pas une question mais un ordre. Le charpentier se raidit en esquissant un mouvement de garde-à-vous, prêt à obéir à toutes les injonctions de l’homme d’église.

— Le temps d’en avertir mon apprenti, fit Anthoine, et je suis à vous.

— Moi aussi, renchérit Durandus qui recouvrait ses esprits. Ma femme s’occupera de l’atelier en mon absence. Alix ? Alix !

La jeune femme descendit de l’entresol, l’air maussade. Elle avait, bien sûr, entendu la discussion qui s’était déroulée dans la boutique.

— Oui, oui, je suis là, maugréa-t-elle et, tournant ostensiblement le dos aux trois hommes, elle s’assit sur une escabelle branlante. C’est bon, je suis là, tu peux y aller…

Suivi des deux artisans, le chanoine traversa la ville basse puis se dirigea vers le cloître. Empruntant un dédale de corridors et de galeries, les trois hommes parvinrent dans une petite salle voûtée éclairée par un jour-de-terre. Là, une table de chêne était encombrée de parchemins et de registres.

— Je vais vous expliquer, fit le chanoine Gerland en plaçant un document devant lui. Mais tout d’abord, avez-vous pensé à une appellation ?

— Nous sommes les Confrères de la Paix de Marie, affirma avec solennité Durandus.

— C’est parfait, fit Gerland en griffonnant quelques mots sur un palimpseste[4]. Et quel serait le signe distinctif de ces Confrères de la Paix ?

Anthoine et Durandus se regardèrent, décontenancés. Ils firent un signe négatif de la tête.

— On pourrait peut-être remettre une copie de la cédule de Notre Dame à chacun des participants ? proposa finalement le charpentier.

— Hum ! Voilà qui me paraît bien difficile à réaliser, et coûteux. Mais vous m’accordez la nécessité que les Confrères auront de se reconnaître. Nous avons opté pour un scapulaire[5] de lin doté d’un capuchon qui non seulement permettrait l’identification des confrères mais, en recouvrant leur habit ordinaire, masquerait les différences de naissance ou de richesse. Et de couleur blanche pour mettre en valeur le pacifisme de notre démarche. Et dont voici un exemplaire que nous avons fait confectionner spécialement à cette intention, ajouta-t-il en dépliant devant les deux amis le vêtement.

Les deux amis approuvèrent l’idée du chanoine mais objectèrent que n’importe qui pourrait se procurer un tel vêtement et se réclamer indûment des Confrères de la Paix.

— Nous y avons pensé, répliqua Gerland. Voilà pourquoi nous allons fondre une plaque octogonale d’étain qui reprendra l’image sainte de la Vierge à l’Enfant que Notre Dame vous a donnée. Une médaille autour de laquelle seront gravés les mots : Agnus Dei, qui tollis peccata mundi,dona nobis pacem, et que chaque confrère devra porter suspendue à son cou sur son scapulaire.

Durandus et Anthoine applaudirent à ce projet. L’apparition mariale puis l’intérêt manifeste porté par les habitants de la ville basse n’étaient pour l’heure qu’une intention pieuse. Avec le soutien de l’évêché, le mouvement prenait forme et devenait réalité.

— Et puis, nous avons pensé qu’il serait souhaitable que chaque participant s’engage en signant un pacte, une sorte de règlement. Qui stipulera qu’un Confrère doit se confesser, s’interdire le jeu et la boisson, ne porter aucune arme sauf s’il se rend à la guerre, ne pas revêtir d’habits inappropriés comme des robes longues, ne jamais jurer au nom de Dieu, de sa mère ou des saints, ne pas prononcer de paroles impies ou évoquer aucun membre ab imbilico inferius[6]. Il devra en outre verser six deniers pour son admission, somme contre laquelle il se verra doté du capuchon et de la médaille mariale en étain.

— N’est-ce pas là un prix élevé pour les nécessiteux ? s’inquiéta Durandus. Six deniers, c’est beaucoup !

— Il faut bien que chacun montre son engagement, répliqua sèchement le chanoine. Et puis, les frais engagés pour la confection du scapulaire et du médaillon sont énormes. Ne vous tracassez pas, vous verrez que tous se montreront heureux de participer ainsi à ce mouvement de la paix. Et déjà, je peux m’engager au nom de tous les clercs du Cloître…

— Mais les religieux n’accepteront pas de porter les armes ! s’enquit Anthoine qui n’avait pipé mot jusqu’alors.

— Non, bien sûr. C’est pourquoi ils seront exemptés de combats. Ils prieront Dieu pour la paix et la sauvegarde des Confrères. D’ailleurs, aucun participant ne sera tenu de renoncer à ses habits ou à son ordre ni de faire vœu de pauvreté. Il devra seulement s’engager à tout accomplir pour maintenir la paix. Et notamment de combattre les Routiers à toute injonction de la Confrérie. Comprenez bien qu’il ne s’agit pas de se réunir pour célébrer le culte ou pour faire des prières mais bien d’écraser définitivement ces bandes de brigands. Les confrères ne sont ni moines, ni soldats, même s’ils s’en inspirent. Par ailleurs, cette confrérie ne saurait se confondre avec les milices paroissiales, elle n’aura ni chef ni suzerain.

— J’ai compris que le chapitre prendrait en charge les inscriptions et les cotisations, reprit Anthoine. Mais quid de la fourniture des capuchons et des médailles ?

— Dans la mesure où il s’agit d’une image pieuse, il semble évident que la fabrication des plaques d’étain nous revient de droit. Quant aux vêtements…

— Nous nous en occuperons ! l’interrompit le menuisier. Nous sommes des artisans et, à notre tour, bien placés pour fabriquer ces capuchons en quantité importante.

— Je n’y vois aucun inconvénient, concéda le chanoine Gerland après quelques secondes d’hésitation. Qu’il en soit ainsi. Vous sera alors reversé le montant de la cotisation correspondant à la fourniture du scapulaire. Cela vous convient-il ?

Anthoine et Durandus approuvèrent la proposition du religieux. Le charpentier parce qu’il aurait tout accepté du moment qu’on le débarrassait d’une charge insupportable ; et le menuisier, qui redoutait de voir le mouvement confisqué par l’Eglise, parce qu’il en conservait la maîtrise, du moins pour partie.

— Je vous propose que nous nous mettions immédiatement au travail car le temps presse, conclut Gerland. Mais, avant de nous séparer, je veux m’assurer que vous avez bien compris que cette confrérie de Marie existe dorénavant sous l’égide du chapitre Notre Dame. Et que vous vous engagez à me tenir informé si, d’aventure, quelqu’un venait à vous solliciter pour prendre la tête de cette croisade contre les Routiers.

Anthoine et Durandus, incertains de comprendre la demande et moins encore l’allusion du chanoine, promirent tout ce qu’il voulut. Et après avoir abordé différents points de détail sur la répartition des tâches de chacun, les deux maîtres artisans quittèrent la ville haute.

— Ça ne t’inquiète pas que les chanoines administrent la caisse des Confrères ? demanda Anthoine à son ami. Tu sais, dès qu’il est question d’argent, et là ça risque de se compter par milliers de livres, les âmes les plus pures peuvent succomber à la tentation !

— L’argent ? Mais quelle importance cela peut-il avoir ? Nous parlons d’une mission divine et toi, tu parles de deniers ! Je te reconnais bien là… ajouta-t-il avec un sourire qui adoucissait ses propos.

— En tout cas, je suis content de m’être… de nous être réservé la fourniture des capuchons. Au moins garderons-nous une main sur l’argent de la confrérie.

— J’avais un ami menuisier et voilà qu’il se révèle trésorier ! se moqua Durandus.

En redescendant vers la ville basse, les deux hommes n’échangèrent plus un mot, chacun abîmé dans ses pensées. Durandus s’imaginait en Croisé à la tête d’une véritable armée qui viendrait à bout des Routiers honnis, brandissant l’étendard de la Sainte Vierge qui ne manquerait pas de les conduire jusqu’à la victoire. Anthoine, lui, était en proie à une réalité bien plus prosaïque. Si, à l’instar des artisans et autres bourgeois du Puy, il souffrait depuis de nombreuses années des brigandages, il supportait mal l’autoritarisme seigneurial qui, au Puy, était représenté par l’évêché. Comme ses confrères de la ville basse, il espérait une administration libre et commune de la ville grâce à la nomination par eux de consuls ou, à tout le moins, de syndics. C’étaient eux, les commerçants, qui faisaient la richesse de la ville et pourtant, ils étaient interdits de toute charge administrative ou presque. Pour le menuisier, la liberté de vivre, de travailler, d’aller et venir, ne pouvait se partager. L’apparition mariale de Durandus arrivait à point nommé et allait lui fournir un instrument inestimable pour faire valoir le droit des humbles. Bien sûr, il désirait aussi se venger de ces maudits soudards qui avaient détruit et anéanti son village natal. Mais qui était responsable de tous ces désordres, qui avait fait venir ces Routiers ? Qui les avait nourris en leur sein ? Eglise et féodaux partageaient cette responsabilité. Mais pour l’heure, il se promettait de laisser Durandus mener la confrérie à son idée ou, plutôt, à celle de l’évêque. Le moment venu, il saurait prendre en main cette ligue et la mener vers d’autres batailles. Et pour mener ce dessein à bien, il lui fallait amasser un capital dont la fabrication des capuchons allait lui fournir l’occasion. Rompant le silence qui avait accompagné les deux artisans jusqu’à leur atelier, Anthoine prit le bras de son ami :

— Ecoute. Laisse-moi m’occuper des capuchons. Tu sais que j’ai de nombreux amis chez les tailleurs et que je saurai obtenir les meilleurs délais et négocier les prix les plus avantageux…

— Oui, tu as raison, répondit Durandus qui semblait perdu dans ses songes. Faisons ainsi. Quant à moi, il va falloir que je convainque ma pauvre Alix qui ne goûte guère cette histoire ! ajouta-t-il dans un soupir.

— Ne sois pas dur avec elle, tu sais qu’elle fait au mieux face à une situation difficile. Si tu veux, je lui parlerai. Elle m’écoute parfois…

— Oh, ça, je le sais !

Sur ces paroles, les deux artisans se séparèrent non sans s’être chaleureusement serré la main en hommes décidés à partager un sort commun.

 

 

 

[1] Table à calculer.

[2] Qui n’est pas due à la main de l’Homme.

[3] Manifestation visible de la Sainte Vierge.

[4] Parchemin déjà utilisé mais effacé pour être recouvert d’un nouveau texte.

[5] Vêtement de religieux composé de deux pièces d’étoffe posées sur les épaules et qui retombent sur le dos et la poitrine.

[6] Sous le nombril.

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