07. La Paix de Dieu

par Pierre Grammat

Les trêves de Dieu n’étaient pas une nouveauté, loin s’en faut. Déjà au Xe siècle, alors que la fin du premier millénaire annonçait l’instauration d’un système féodal sur les ruines de l’empire carolingien, l’Eglise éprouva la nécessité de se protéger. En l’absence d’un pouvoir central fort qui peinait à imposer sa justice dans les domaines royaux, les régions étaient livrées à elles-mêmes sans que le clergé ne pût faire valoir ses préceptes ou défendre ses biens. Riche mais faible, l’Eglise se confrontait à des fiefs administrés par des seigneurs davantage préoccupés par leurs interminables guerres de pouvoir ou de territoire que par la justice ou le bien-être de leurs sujets. Prêcher la bonne parole ne suffisait plus et faute de moyens de pression suffisants, elle ne pouvait plus assurer la sécurité de ses représentants et des paysans, premières victimes d’une absence de loi qui donnait raison au plus fort.

Certes, les Saintes Ecritures portaient un message de paix, la condamnation de toute violence et prônaient la sécurité pour tous. Mais à défaut de troupes efficaces pour faire respecter les canons de la foi, l’Eglise dut se résoudre à faire appel à la religion de tous les croyants, sans distinction d’origine ou d’extraction. Après avoir minutieusement détaillé tous les interdits de la religion chrétienne, le clergé exigea que ces règles fussent respectées de tous, à peine d’anathèmes. Des malédictions adressées à tous ceux qui transgresseraient les proscriptions imposées au monde temporel, qu’ils fussent gueux ou vilains, nobles ou bourgeois, brigands ou honnêtes travailleurs. Mais la menace fut de courte portée et il fallut amplifier les contraintes, notamment auprès des seigneurs qui violaient impunément les édifices religieux, détroussaient les pauvres ou pillaient le bétail des paysans du moment qu’ils dépendaient d’un fief concurrent. Alors les évêques imaginèrent de cesser l’organisation du culte et de l’eucharistie dans les villes, fiefs ou régions appartenant à un baron oublieux de ses devoirs chrétiens. Les églises paroissiales furent alors fermées, les cérémonies suspendues, si ce n’était pour les nourrissons ou pour les mourants. Dans un monde profondément religieux, ils avaient enfin trouvé une arme de dissuasion efficiente.

Mais fallait-il encore que tous connussent et les interdits et leurs condamnations. L’Eglise organisa alors des conciles au cours desquels chacune des parties en présence s’engageait solennellement par serment à respecter les canons énoncés. Gens du peuple, princes ou religieux, tous y étaient soumis, attribuant dès lors à l’Eglise des droits de justice et d’administration jusque-là réservés au roi. Prolongeant un pouvoir judiciaire que le religieux avait su imposer aux moines et au clergé, les paix de Dieu étendaient leurs commandements aux laïcs. Mais nul ne songea à s’en offenser puisque le clergé prescrivait des règles qui bénéficiaient à tous. D’autant que si l’un des cocontractants venait à renier sa parole et à contrevenir aux canons, le plaignant pouvait demander aide et secours aux participants du concile afin de traduire devant un tribunal l’infracteur ou de le contraindre à cesser ses exactions.

Des règles qui valaient aussi bien pour le populaire qui s’engageait à ne plus régler lui-même ses différends pour désormais faire appel à la justice seigneuriale ou ecclésiastique. Et dans le cas où le coupable s’avérerait de haute lignée, les plus humbles pourraient s’en plaindre au sein d’associations organisées le plus souvent sous l’égide de l’évêché. On instaurait alors de grandes processions au sein desquelles de saintes reliques étaient exhibées, suivies d’assemblées qui décidaient des mesures de rétorsion envisageables.

Cependant, l’Eglise n’était pas naïve au point de vouloir interdire toute violence dont elle n’était pas elle-même exempte. La guerre n’était pas à proscrire, il fallait la moraliser. Autrement dit la bannir si elle portait atteinte au clergé, à ses biens et, accessoirement, aux Chrétiens mais la soutenir s’il s’agissait de défendre son patrimoine ou de lutter contre l’hérésie. Promulguer une paix sur Terre, antichambre de la paix céleste mais surtout chasse gardée de la chrétienté, voilà le message qu’il fallait délivrer. La paix de Dieu s’imposait alors comme une protection permanente à l’intention de certaines catégories de la population, d’autant que l’Eglise ne pouvait guère escompter l’appui de seigneurs qu’elle savait de connivence avec les troupes de mercenaires qui écumaient le pays. Ainsi, lors du troisième concile du Latran, en 1179, il fut précisé que les prêtres, les religieux, les étrangers, les marchands et les paysans bénéficieraient de cette paix de Dieu. Si le mouvement cathare qui prenait de l’ampleur dans le Midi de la France fut évidemment mis à l’index, on n’oublia pas les compagnies de Routiers, mêlant ainsi hérétiques religieux et mercenaires sans foi dans la vindicte épiscopale et la volonté d’asseoir l’autorité catholique. Fut ainsi menacé quiconque prendrait ou garderait à sa solde des Cottereaux, ou encore celui qui les protégerait de quelque manière que ce fût. Ce qui entraîna l’anathémisation voire l’excommunication de nombreux seigneurs, ce dont la plupart se souciait comme d’une guigne, certaine de se racheter une conduite le moment venu par l’acquisition d’indulgences. Cependant, le concile ne voulut pas seulement menacer et punir. On encouragea les bonnes volontés en promettant à toute personne qui combattrait les Routiers le statut de Croisé, mais aussi des indulgences et la protection de ses biens ou de sa personne par l’Eglise.

Au Puy, Guy d’Anjou, évêque de la fin du Xe siècle, fut l’un des premiers à tenir l’un de ces conciles en faveur de la Paix de Dieu. Il sut réunir dans sa ville les évêques de Clermont-Ferrand, de Valence, de Rodez ou de Lodève notamment, mais aussi des seigneurs et des nobles laïcs. Un concile qui se voulut précis à l’extrême, autant dans ses recommandations que dans ses interdits.

« Que nul ne viole l’espace du culte, ne dérobe ou ne tue un animal du bétail ou de la ferme, que les hommes du clergé ne portent pas d’arme mais que nul ne lève la main sur eux ou ne les insulte, que personne ne séquestre de paysans ou de paysannes ni ne pille les marchands. »

Certainement pour la première fois de l’Histoire, puissants et ecclésiastiques acceptaient de réduire une partie de leurs pouvoirs et prérogatives dans leurs droits coutumiers. Et admettaient ainsi l’idée de lieux intangibles comme les espaces environnant une église ou un monastère, l’interdiction de bâtir des forteresses ou de prélever des taxes sur des terres qui n’étaient pas expressément les leurs, la protection des vilains, des marchands et des religieux. Une somme de proscriptions qui valaient excommunication ou anathème, voire le refus de la communion ou de l’enterrement, accompagnait l’énoncé des canons. Au nombre desquels on avait pris soin d’instiller quelques recommandations dont l’abstinence de vin le vendredi ou de la viande le samedi ainsi que la prohibition des échanges d’argent le dimanche à moins que ce ne fût pour le nécessaire de la journée. L’évêque du Puy prit alors grand soin de convoquer à ce concile princes et nobles qui s’engagèrent dès lors à respecter la paix, formant ainsi une ligue liée par un serment solennel en public. S’ensuivirent des réunions qui rassemblèrent toutes les couches sociales du pays, religieux, chevaliers, seigneurs ou simples paroissiens, sans même exclure les femmes. Evénement unique depuis l’Antiquité, la populace était associée à un mouvement politique pour préserver des intérêts communs. Et pour imposer cette paix de Dieu, notamment aux hordes de brigands qui écumaient déjà la région, Guy d’Anjou leva des milices. Malheureusement, ces troupes paroissiales montrèrent bientôt les limites de leurs capacités guerrières et, dès le milieu du XIIe siècle, l’Eglise dut elle-même se résoudre à faire appel à des mercenaires dûment soldés, levant pour ce faire une taxe spécifique. Ce qui ne fit qu’ajouter aux désordres qu’elle voulait combattre.

A ces paix de Dieu qui protégeaient de façon permanente, pour ne pas dire éternelle, clergé, femmes et enfants, paysans et instruments de travail, s’ajoutèrent au XIe siècle des trêves de Dieu, cette fois bornées dans le temps : du mercredi soir au lundi matin ou de Carême à Pentecôte, par exemple, périodes pendant lesquelles il était interdit de guerroyer. De surcroît, ces trêves pouvaient se limiter à un espace géographique déterminé, différaient d’une région à l’autre ou d’une cité à l’autre, ou ne pouvaient durer que le temps d’une fête ou d’une foire. Des répits qui, au tournant du XIIe siècle, s’imposaient à tous dès le plus jeune âge, à sept ou douze ans selon le cas, impliquant un serment solennel renouvelé tous les trois ans.

L’Eglise devenait ainsi la vraie protectrice des pauvres et des humbles, munie d’un pouvoir législatif qu’elle s’était attribuée en l’absence d’autorité royale réelle. Une ascendance qui n’avait rien que de très légitime à une époque où famines et épidémies récurrentes contraignaient chaque être humain, quelle que fût sa condition, à s’en remettre à la seule réponse possible : Dieu. Et qui mieux que l’Eglise pouvait intercéder auprès du Tout-Puissant pour faire cesser ces calamités ? Ainsi régulièrement, paix et trêves de Dieu se succédaient-elles avec une réussite plus ou moins mitigée. Mais se voyaient particulièrement respectées quand des ligues se formaient sous l’influence du clergé, rassemblant des milliers de fidèles prêts à en découdre pour faire observer ces armistices. Les Confrères de la Paix de Marie, initiés par le charpentier Durandus, allaient s’inscrire dans ce mouvement jusqu’à se transformer en bras armé d’une véritable guerre de Dieu.

A quelques jours des fêtes de Noël, Pierre IV de Solemniacum fit à nouveau mander le Doyen du chapitre. Celui-ci arriva promptement à la résidence épiscopale, suivi de son ombre Gerland. Comme à son habitude, Hugues de Polignac hésita devant la massive porte de bois ; devait-il frapper ou attendre que celle-ci s’ouvre ? La solution intermédiaire l’emporta et il opta pour un grattement discret sur le vantail. Par chance, Pierre de Solemniacum bénéficiait d’une ouïe de jeune homme et il permit aussitôt au prélat de faire son entrée.

— Alors, Gerland, apostropha-t-il le chanoine qui suivait à la semelle le Doyen, toujours fidèle à son maître ?

Le chanoine ne releva pas le propos vexatoire mais jugea bon de rester près de la porte tandis que le Doyen s’approchait du fauteuil d’apparat sur lequel trônait l’évêque. La mâchoire serrée, la tête basse, il s’absorba dans la contemplation de ses bottes.

— Je vous ai fait venir, Doyen, pour m’assurer que tous les détails de la procession du dimanche de la Passion étaient réglés. Nous allons être fort occupés, vous et moi, pendant ces fêtes de Noël et le mois de mars arrivera très vite.

— Tout devrait se passer à merveille, Monseigneur, répliqua Hugues de Polignac en redressant la tête, heureux de découvrir qu’il n’avait pas été convoqué pour une énième réprimande. Et la population semble attendre avec impatience les fêtes du Jubilé, si j’en crois ce que me rapporte Gerland. Vous savez combien les habitants de la ville basse lui font confiance…

— Oh ça, je le sais ! répliqua l’évêque non sans perfidie car il n’ignorait pas les services rendus par le fidèle factotum à son maître à différentes reprises lors de situations aussi inextricables que scabreuses.

— C’est d’ailleurs la raison pour laquelle je lui ai demandé de m’accompagner. Si jamais Monseigneur voulait en savoir davantage sur les préparatifs au bourg et l’état d’esprit de ses ouailles.

— Hum… Je ne suis pas sûr que ce soit ma préoccupation du moment, pour tout vous dire. En fait, je voulais insister sur l’importance de ce prochain jubilé. On murmure ici et là qu’une concorde se prépare entre le roi d’Aragon et les comtes d’Auvergne. Et qu’ils profiteraient de l’événement pour l’annoncer au Puy.

Il est vrai que jamais la situation ne s’était montrée aussi paroxystique. En 1180, Raymond V, comte de Toulouse, ignorant du double jeu de Henri II, avait fait hommage au roi d’Angleterre bien qu’il fut le plus puissant des vassaux du roi de France. La même année, le comte toulousain perdit son fils Albéric, marié à Béatrix, héritière du Dauphiné[1], et voyait ainsi s’envoler ses espoirs de conquérir le fief qui revenait à sa bru en l’absence d’enfants. L’année suivante, le comte de Provence Raymond-Béranger, frère du roi d’Aragon Alphonse II, fut tué par des chevaliers toulousains. Ce qui amplifia la haine du roi aragonais qui voulut se venger de Raymond V. Et fit alliance d’opportunité avec le vicomte de Béziers pour attaquer la province toulousaine. Par ailleurs, à cette même période, l’abbé de Clairvaux, Henri de Marcy, entra en Languedoc pour mettre un terme au mouvement hérétique des Albigeois de la manière la plus meurtrière. Toutes ces batailles, ajoutées aux exactions des mercenaires, mettaient le pays à feu et à sang. Sans compter que l’année suivante, Raymond V se ralliait à Henri, fils du roi d’Angleterre en perpétuelle lutte contre son père, ce qui valut à la province toulousaine d’être attaquée par les troupes anglaises coalisées à celles du duc de Bourgogne.

— Ce serait effectivement formidable, approuva le Doyen. D’abord pour la notoriété de notre ville mais surtout pour la paix en pays de Velay.

— Justement ! Et je me demandais si ça ne serait pas l’occasion, à l’instar de mon illustre prédécesseur, Guy d’Anjou, de prôner un nouveau mouvement de la paix. La plupart des seigneurs des pays d’Auvergne, et même au-delà, devraient être présents. Les circonstances s’avèrent suffisamment exceptionnelles pour qu’on en tire bénéfice.

— Peut-être, hésita Hugues de Polignac mais pour mettre toutes les chances de notre côté, il faudrait une raison suffisamment forte pour la justifier…

— Ne viens-je pas de vous la donner ? La trêve dans cette interminable lutte de conquête de la Provence par les comtes de Toulouse et le roi d’Aragon n’en est-elle pas une ? Vous ne m’écoutez pas, Doyen !

— Si, bien sûr que si, Monseigneur. Mais comme nous ne sommes pas sûrs qu’ils signeront cette paix lors du jubilé…

— C’est là parler pour ne rien dire ! Pensez-vous que c’est leur seule foi chrétienne qui les conduise au Puy ? Allez, soyez sérieux et imaginez plutôt le moyen, si ce n’est d’établir une nouvelle paix de Dieu, au moins de convaincre les seigneurs présents de s’unir contre les Routiers. Voilà qui suffirait à notre affaire.

— Je crains que nous ne disposions pas des finances nécessaires pour lever une milice…

— Qui vous parle de milice ? Que chacun prenne sa part parmi ces barons qui n’ont de cesse de se quereller et tout devrait rentrer dans l’ordre ! D’ailleurs, pouvez-vous me rassurer à cet égard sur la position de votre famille ? Nous fera-t-elle l’insigne honneur d’être des nôtres ?

— D’être des n…, bredouilla Hugues de Polignac en se remémorant sa conversation avec son aîné. Oh ! Sans nul doute possible…

— Dites donc, Doyen, je vous trouve bien hésitant alors que vous devriez remuer ciel et terre pour réussir notre jubilé. Nous en avons déjà discuté, me semble-t-il ?

— Je sais, Monseigneur, je sais, souffla le Doyen, vexé d’être une fois encore rappelé à l’ordre.

— Vous savez mais vous ne bougez guère ! La situation ne cesse de s’aggraver et vous persistez à me servir une litanie de propos lénifiants. C’est à désespérer !

— Je sais…

— Voilà que cela vous reprend ! Et l’autre là-bas qui compte les dalles du sol sans rien dire, ajouta l’évêque en désignant du bras Gerland qui s’efforçait de se fondre dans le mur contre lequel il s’adossait. Ah ! Je suis bien servi, tiens !

— Vous pouvez compter sur nous, Monseigneur, fit Gerland qui comprenait qu’il devait intervenir. Si je ne puis répondre de la bonne volonté des seigneurs des pays d’Auvergne, au moins puis-je vous assurer du soutien de la population de la ville basse. Et je me porte garant de son enthousiasme, le cas échéant, à l’idée d’une nouvelle trêve de Dieu.

— Ah, quand même ! Voilà qui est parlé ! se réjouit Pierre de Solemniacum. Finalement, vous servez peut-être à quelque chose, Gerland.

Hugues de Polignac se balançait d’une jambe sur l’autre, ne sachant quoi dire. Peu confiant dans la bonne volonté de Héracle, acculé par le manque de moyens financiers du chapitre de Notre-Dame, il se trouvait confronté à un double problème insoluble : organiser un jubilé qui ferait date dans l’Histoire et imaginer le moyen de se débarrasser des bandes de Cottereaux. Pourtant, si la chance daignait tourner à son avantage, il y aurait bien moyen… Il fut tiré de ses réflexions par la voix puissante de l’évêque :

— Eh bien, quoi, Doyen ? Vous rêvez à présent ?

— Monseigneur, répliqua le Doyen qui reprenait de l’assurance, ne doutez pas de notre entier dévouement pour réussir ce jubilé et mettre en place une solution définitive aux problèmes des Routiers. Et je me ferai fort de vous informer de l’avancée de notre mission.

— J’y compte bien ! se contenta de répondre l’évêque qui prit en main un ouvrage posé sur sa table de travail, signifiant ainsi leur congé à ses deux interlocuteurs.

Les deux hommes ne se firent pas prier pour sortir, le Doyen conservant son allure dolente tandis que Gerland, servile, lui ouvrait la porte. En marche vers le logis des clergeons, Hugues de Polignac et le chanoine gardèrent un long silence que rompit Gerland au moment de se séparer :

— N’aurions-nous pas dû en parler à l’évêque ? demanda le factotum.

— Ce serait bien prématuré et risquerait de tout compromettre, chuchota le Doyen. Ne soyez pas impatient, notre tour viendra si Dieu veille sur nous. En attendant, vous savez ce que vous avez à faire, n’est-ce pas ?

— Bien sûr, Monseigneur, répondit Gerland de sa voix qu’il savait rendre obséquieuse. Vous pouvez compter sur moi.

Au lendemain de la réunion populaire dans l’atelier d’Anthoine, et alors que Durandus avait rejoint les faubourgs de la ville pour rencontrer le client d’un futur chantier, Alix se rendit chez son voisin. La veille, après avoir baigné et couché son fils, elle avait longuement réfléchi. Déprimée par de longs mois de mélancolie, inquiète d’un époux qu’elle sentait s’éloigner d’elle, désespérée par une vie qui n’apportait guère de consolations si ce n’était le petit Jehan, elle appréhendait l’avenir. Mais que pouvait-elle faire ? Sans famille hormis son oncle et sa tante qui s’étaient montrés heureux de se débarrasser d’elle, sans argent ni métier, elle était condamnée à subir son sort jusqu’à ce que le destin en décide autrement. Elle retrouva Anthoine qui contemplait avec satisfaction les ornements gravés d’un panneau de porte. Il était tant absorbé par son plaisir du travail bien fait qu’il sursauta à l’arrivée de la jeune femme.

— Ah, c’est toi ? Tu m’as fait peur !

— Suis-je donc si terrifiante à voir ? répondit Alix en déposant au sol le garçonnet qu’elle tenait dans ses bras.

— Que tu es bête ! Tu sais bien que non, toi encore moins qu’une autre… Tiens ! ajouta-t-il en s’adressant à Jehan. Regarde ce que je t’ai fabriqué.

Le menuisier tendit à l’enfant une petite crécelle dont la lame en bois était peinte en rouge et le manche en bleu.

— C’est pour moi ? fit l’enfant.

— Bien sûr ! Comme ça, tu pourras faire tout plein de bruit dans la maison ! répondit Anthoine en faisant un clin d’œil à l’adresse de sa mère.

— Ze peux, Maman ? s’inquiéta Jehan qui ne savait pas trop comment utiliser ce moulinet de bois.

— Mais oui, mais ne reste pas à côté de nous sinon on ne va plus s’entendre.

— Il est vraiment mignon, ce bonhomme, commenta Anthoine en s’installant près de la cheminée et en invitant Alix à en faire autant.

— Il est vrai que j’ai de la chance, répondit-elle en se réchauffant les mains aux braises de l’âtre. Il est plein de vie, lui…

— Oh, je sens que tu vas te plaindre de ton Durandus ! l’interrompit le jeune homme.

— Je t’embête avec mes histoires, n’est-ce pas ?

— Pas du tout mais, si ce n’est t’abandonner mon oreille attentive et affectueuse, que puis-je faire ? Tu as un mari mystique, il faut faire avec.

— Ou pas, laissa échapper Alix en soupirant.

— Qu’est-ce que tu nous racontes… Tu es si malheureuse ?

— Je ne sais pas, murmura–elle en laissant s’échapper une larme qu’elle s’empressa d’essuyer de crainte que son fils ne l’aperçût. Pourtant, tout cela ne devrait pas être si grave…

Anthoine rapprocha son escabeau et prit la jeune femme par les épaules.

— Allez, ma belle, de quoi te plains-tu ? Ton homme est honnête, le petit Jehan est en pleine forme et vous ne manquez de rien.

— Tu sais bien de quoi je me plains. Durandus est devenu bizarre et j’ai le sentiment que cette histoire d’apparition de la Vierge Marie va nous conduire tout droit au désastre.

— Franchement, je crois que tu dramatises, Alix. Certes, je t’accorde que ton mari se montre bien trop bigot à mon goût mais je suis certain que ça lui passera aussi vite que c’est arrivé.

— Oui, mais sa mission divine dont il se croit pourvu… Lui qui est incapable de faire du mal à une mouche, il irait se battre contre des mercenaires ? C’est de la folie !

— Mais qui a dit qu’il allait se battre ? Il veut transmettre un message de paix, voilà tout. Il y a suffisamment d’hommes valeureux qui ont envie d’en découdre dans ce pays pour ne pas enrôler des bras cassés comme Durandus !

— Tu crois vraiment ?

— Mais oui, grosse bête ! Imagine un peu Durandus avec une épée à la main en train de guerroyer contre les Infidèles !

Se représentant la scène, la jeune femme ne put s’empêcher de sourire.

— Et bien voilà ! J’aime mieux te voir ainsi.

— Tu as peut-être raison, je me tourmente sûrement pour rien. Mais toi, que viens-tu faire dans cette histoire ?

— D’abord, je soutiens un ami et ça, tu sais que c’est important, n’est-ce pas ? répondit-il en faisant allusion aux nombreuses fois où il avait défendu celle qu’il appelait sa « petite sœur » aux temps jadis. Et puis, je t’avoue que je ne serais pas fâché que notre bon peuple cesse de se laisser pressurer. Et ce mouvement de la paix peut se révéler une bonne occasion de se libérer d’un joug bien trop lourd à porter.

— Je ne te savais pas dévot au point de soutenir une telle action religieuse, ironisa Alix.

— Mais qui te parle de religion ? Je ne voudrais pas blasphémer, mais je ne me soucie guère des messages de notre Sainte Vierge auxquels, je dois dire, je ne crois pas. Non, ce que je souhaiterais, c’est venger le massacre de notre village comme celui d’innombrables honnêtes gens qui n’ont rien demandé à quiconque.

— La vengeance est mauvaise conseillère, insinua la jeune femme. Et je ne comprends pas que tu ne t’en remettes pas à Dieu pour remettre de l’ordre et de la justice en ce monde.

— Ça fait des siècles que le peuple attend et qu’il ne voit rien venir ! Pris en étau entre les seigneurs laïcs assoiffés de pouvoir et de gloire et une Eglise plus soucieuse de son bien-être temporelle que du salut de l’humanité, que peut-il encore espérer si ce n’est assurer sa sauvegarde par ses propres moyens ?

— Justement, ces gens-là sont riches, ils ont les moyens de lever des troupes, ils sont aguerris, bien armés. Et ce ne sont pas quelques artisans mêlés à des paysans qui sauront les combattre.

— S’il est vrai que les seigneurs disposent de soldats, que l’Eglise est riche, je ne vois pas pourquoi le bon peuple ne saurait pas s’unir pour se défendre. Et si un mouvement de la paix peut conduire les humiliés à s’affranchir de leurs tortionnaires, sois bien sûr que j’en serais ! Quoi qu’il en coûte.

— Alors, toi aussi je vais te perdre, se lamenta Alix en regardant droit dans les yeux Anthoine.

Celui-ci fut troublé par ce qu’il lisait dans le regard de l’épouse de son ami. Et voulut répondre par une plaisanterie :

— Au moins, je ne laisserai pas une jolie veuve derrière moi !

— Oh, Antoine ! Ne parle pas de malheur, répliqua Alix. Ça n’est pas drôle… Et puis, ajouta-t-elle, pourquoi n’as-tu pas pris femme, toi ?

— C’est une longue histoire… tenta d’éluder le jeune homme embarrassé qui craignait que la conversation tourne à une intimité qu’il préférait éviter.

— Ça n’est pas une réponse ! D’ailleurs, au village déjà, tu ne semblais pas très empressé auprès des jeunes filles. Pourtant, il y en avait des jolies…

— Il faut que tu comprennes… Se mettre en ménage implique l’arrivée d’enfants et franchement, notre monde se montre bien trop cruel, trop difficile, pour l’infliger à des petits êtres qui se trouvent très bien là où ils sont, avec les anges. Et puis, je voulais être libre de mes mouvements, de ma vie…

— Je trouve ça bien triste, mon pauvre Anthoine !

— Je ne suis pas à plaindre, je suis très heureux. J’ai un bon travail, de fidèles amis, un filleul adorable et… un peu bruyant, ajouta-t-il en lançant un coup d’œil à Jehan qui s’escrimait à faire tourner sa crécelle aussi vite qu’il le pouvait. Que puis-je espérer de plus ? Sans compter que jamais je n’aurais pu trouver une femme aussi parfaite que toi, Alix !

— C’est ça, moque-toi, répliqua la jeune femme en rosissant. En attendant, moi j’ai un mari que je suis en train de perdre.

— Une fois encore, fais confiance à l’avenir. Forcément, un jour ou l’autre, il se rendra compte qu’il est allé trop loin et ce jour-là, tu retrouveras ton Durandus comme tu l’as toujours aimé. J’en suis convaincu !

Sur ces paroles, Anthoine se releva et quitta le confort de la cheminée pour reprendre son travail. Il ne pouvait se cacher ses sentiments affectueux envers l’épouse de son meilleur ami mais il eut préféré mourir qu’y succomber de quelque façon que ce fût. Tout en sifflotant, il saisit son rabot et se mit à amincir une planche de hêtre qui l’attendait sur l’établi. Alix comprit qu’il était temps pour elle de mettre un terme à la conversation et de retrouver son foyer.

— Allez, Jehan, viens ! On rentre à la maison.

— Parrain ? Ze peux garder la crézerelle ?

— C’est une crécelle, Jehan, une crécelle. Et oui, elle est à toi, répondit avec douceur le menuisier. Mais ne casse pas trop la tête à ton père sinon il va me maudire !

 

 

 

[1] Le Dauphiné se constituait alors de la partie méridionale du Viennois.

Publicités