06. Les Confrères de la paix

par Pierre Grammat

Durandus, évacué de l’église par la force, écumait de rage. Comment pouvait-on ne pas le croire ? Lui qui détenait un message de la Sainte Vierge en personne ! Qui L’avait vue de ses propres yeux ! La rebuffade du chanoine, à l’entrée de l’église, le mettait hors de lui. Et d’ailleurs, avait-il seulement porté son message à l’évêque ? Le charpentier rejoignit la rue des Tables, se montant la tête, bien résolu à ne pas en rester là. Il allait franchir le seuil de sa boutique quand il se ravisa pour se rendre chez son voisin.

— Anthoine, il faut que je te parle ! lança-t-il sans autre forme de procès et sans égard pour le compagnon qui assistait le maître menuisier. C’est important !

A la vue du visage empourpré de colère de son ami, Anthoine comprit qu’il avait suivi son conseil, s’était rendu à l’évêché, mais qu’il n’y avait visiblement pas reçu l’accueil qu’il escomptait. Il lâcha son rabot.

— Allons faire un tour, voisin. Je te paie un verre à la taverne.

Joignant le geste à la parole, Anthoine agrippa sa chape et l’enfila sur sa cotte. Décembre s’annonçait et la neige menaçait. Durandus le suivit, sans piper mot. Il retenait avec peine le flot de paroles qu’il brûlait de déverser sur son ami ou sur toute personne prête à l’entendre. Le charpentier était simple mais pas au point d’ignorer que sans l’appui de l’Eglise, il n’aurait pas les épaules pour mener à bien sa mission. Il fallait que son ami l’assistât. Lui saurait trouver les mots pour convaincre, lui disposait du réseau nécessaire à la propagation d’un mouvement populaire de la paix.

Le chemin ne fut pas bien long, la taverne se situait à quelques pas. Dès qu’ils franchirent le seuil de l’estaminet, le tavernier se précipita pour remplir un pichet d’hypocras[1]. Les deux artisans avaient leurs habitudes. Anthoine saisit la cruche d’une main, deux timbales brunies et graisseuses de l’autre, et s’installa devant un tonneau qui faisait office de table.

— Viens t’asseoir, commanda-t-il à son ami en lui proposant un méchant escabeau[2] à trois pieds tout en s’installant sur le sien.

Durandus fit quelques pas machinalement, perdu dans ses pensées. L’âme pure ne contrôlait plus ses émotions, partagée entre extase et fureur. Reconnaissant à la Vierge Marie de l’avoir choisi entre tous, dépité de n’avoir pas été entendu, il se croyait l’égal du Messie gravissant le Golgotha et souffrant la Passion. La paix, la paix ! Il allait devenir, non, il était le messager de la paix que le monde attendait. Dominé par la fièvre qui le gagnait, il regardait fixement Anthoine, les bras ballants, inconscient de la réalité qui l’entourait. Tout à coup, il tressaillit. Son ami lui avait pris le coude.

— Oh ! Durandus, tu t’assieds ou tu restes fiché là comme un piquet ! Tu es sûr que ça va ?

— Oui, je vais bien, je vais bien… répondit le charpentier dans un souffle, consentant enfin à prendre place à la table.

Durandus eut un regard circulaire comme s’il découvrait ce lieu pour la première fois. Il reconnut pourtant des visages familiers, tous marchands ou artisans de la ville basse. Des amis de toujours dont la confraternité ne pouvait être mise en doute. Pourtant, en dépit de cette belle amitié, sauraient-ils le croire ? Ne se moqueraient-ils pas de lui à l’évocation d’une apparition mariale ? Rien n’était moins sûr. Il avala une gorgée de son vin dont les fortes épices le firent réagir et revenir au temps présent. Rasséréné, il narra par le menu à Anthoine sa courte entrevue avec le chanoine, comment on ne l’avait pas cru et de quelle façon on l’avait jeté dehors comme le dernier des hérétiques. Certain d’avoir été la victime de la plus grande injustice que cette terre eût jamais portée, Durandus s’enflammait à nouveau, parlait de plus en plus fort, faisait de grands gestes, brandissait la cédule sacrée pour preuve de sa sincérité. Gagné par une sorte de transe, il ne s’aperçut pas que le silence s’était imposé autour de lui. Plusieurs clients de la taverne s’étaient rapprochés des deux amis, captivés par le récit exalté de Durandus. Il y avait là Peuveil le chandelier avec son surtout taché de suif, Portal qui en dépit de ses mains énormes faisait merveille dans la bonneterie, et aussi Le Teulier dont nul ne connaissait le patronyme et dont la profession faisait office de nom de baptême.

— Je comprends mieux ta colère à présent, compatit Anthoine quand son ami fit enfin une pause dans sa diatribe passionnée. Mais puisque tu dis que Notre Dame t’a assuré du soutien de l’évêque, nous trouverons bien le moyen de lui faire savoir ta mission.

— Tout ça me paraît tellement compliqué, gémit Durandus. Qu’est-ce que je peux faire ?

— Eh bien, puisque l’évêché ne veut pas t’écouter, nous allons le forcer à t’entendre ! D’une manière ou d’une autre, nous allons annoncer que la Vierge Marie a apparu pour te confier une mission. Et ce serait bien la première fois que des bruits se propagent dans la ville basse sans que le Cloître n’en soit informé ! En attendant, organisons-nous. Je suis certain que nous sommes nombreux à vouloir débarrasser le pays de ces brigands, ajouta Anthoine en jetant un regard circulaire dans la taverne.

— Et comment ! intervint Portal en se rapprochant de la table des deux amis. Cela fait des années que nous subissons les malheurs provoqués par ces chiens d’étrangers. Il n’est que temps de leur donner une bonne leçon, fit-il en roulant ses épaules énormes et en faisant jouer ses muscles saillants.

— Quand je vois qu’il n’y a pratiquement plus aucun chantier en dehors de la ville, renchérit Le Teulier, je me dis qu’effectivement il y a un vrai problème ! Tout le monde est terrorisé et plus personne ne bouge. On va finir par en crever de toutes ces histoires.

— Ca, c’est vrai, opina Peuveil, un petit homme maigre et nerveux qui s’était placé derrière le menuisier. A l’Assomption, je n’ai pas fait la moitié de mes ventes habituelles ! Flambeaux, petites et grosses chandelles, rien ne s’est vendu. C’est plus possible !

Les hommes autour de lui acquiescèrent. Tous reconnaissaient que la situation devenait dramatique et qu’il fallait y remédier. Puisque ni les milices religieuses ni les troupes seigneuriales ne voulaient intervenir, il revenait de droit aux gens du peuple de se défendre. L’ambiance s’échauffait au milieu des vapeurs d’alcool et la clientèle enflammée de la taverne se faisait fort de mettre un terme, séance tenante, aux exactions des Routiers. Avec ou sans l’aide de l’Eglise.

— Tout ça est bien beau, rétorqua Le Teulier, mais nous ne sommes pas des soldats et je vois mal comment nous pourrions résister à ces mercenaires aguerris et surarmés !

— Qu’on me donne un bon gourdin et vous allez voir comment je vais les rosser, ces bandits, vociféra Portal en agitant les bras pour mimer ses futurs exploits.

— Hum ! Je crois que Le Teulier a raison, intervint Anthoine, nous ne sommes pas de taille à nous confronter à des guerriers entraînés. Il faudrait se donner des chefs habitués aux combats, trouver des armes…

— Moi, je crois que le nombre compensera notre faiblesse, l’interrompit Peuveil. Nous ne sommes pas les seuls à nous plaindre de cette situation. Commerçants, artisans, paysans ou pèlerins, nous pâtissons tous de cette insécurité. On pourrait se compter par centaines, peut-être même par milliers !

— Et puis, bon sang, les gens savent tout de même se défendre, fit valoir Portal. Fléaux, piques, dagues, tout le monde dispose de moyens à sa mesure pour assurer l’ordre. Et avec un champion de l’arbalète comme Anthoine, ils ont du sang noir à se faire les bougres ! vociféra-t-il en prenant le menuisier par les épaules.

— Je doute fort, répliqua Anthoine en souriant, de pouvoir affronter tous ces bandits avec ma petite arbalète, aussi performante soit-elle et même avec le soutien de Notre Dame…

— Tut-tut ! Tu saurais faire des miracles pour le coup, rétorqua Portal. Je t’ai vu à l’œuvre !

Anthoine s’était en effet taillé une solide réputation d’arbalétrier hors pair. Depuis son adolescence, quand Alix lui avait procuré l’arme retrouvée dans la forêt sous le cadavre d’un soldat, il n’avait cessé de se perfectionner dans son maniement. Bricoleur inné, il s’était intéressé de près au mécanisme de l’arbalète. Après des heures d’observation attentive, il avait osé la démonter entièrement pour en comprendre chaque détail. Et il avait rapidement saisi l’intérêt de sa grande précision puisqu’elle lui permettait, à la chasse, de tirer en position couchée, ce qui était impossible avec un arc. Puis il avait appris à fabriquer des carreaux afin de se constituer une réserve de traits. S’il s’était abstenu d’en parler tant qu’il était resté à Agniac, de crainte d’être dénoncé aux autorités ou d’attirer les malfrats, une fois installé en ville, il ne la cacha plus. Là, comme il l’utilisait régulièrement à la chasse avec ses amis, son talent de tireur s’était vite répandu dans le bourg où chacun admirait son habileté et l’incroyable précision de ses traits.

Pourtant, l’arme était proscrite par le clergé depuis qu’elle avait été frappée d’anathème lors du deuxième concile du Latran, en 1139, qui déclara dans son 29e canon : Artem illam mortiferam et Deo odibilem balistariorum et sagittariorum adversus christianos et catholicos exerceri de caetero sub anathemate prohibemus[3]. Probablement répandue en Occident par les Arabes lors de l’invasion de l’Espagne au VIIIe siècle, l’arbalète se perfectionna au début du deuxième millénaire avant de peu à peu gagner les rangs des troupes de mercenaires. Car contrairement à l’arc qui nécessitait adresse et entraînement pour compenser la trajectoire courbe de la flèche, voire une certaine force musculaire, l’arbalète pouvait être utilisée pratiquement par n’importe qui. Formée d’un petit arc monté sur un affût de bois, l’arbrier, munie d’un étrier pour prendre appui avec le pied et tendre la corde sans effort afin de l’amener jusqu’à l’encoche de la noix qui la maintenait jusqu’au déclenchement du tir par une simple pression sur la détente, l’arbalète décochait ses traits, en cette fin de XIIe siècle, à plus de cinquante mètres avec une précision diabolique. Et ce fut ainsi que les arbalétriers se firent de plus en plus nombreux parmi les Cottereaux mais aussi dans les armées des rois d’Angleterre ou de France même si l’arme ne permettait pas des salves de tirs aussi rapprochées qu’avec un arc. Une arme que les chevaliers jugeaient déloyale et donc méprisable puisqu’elle pouvait tuer à bonne distance un homme en armure sans lui donner le moyen de se défendre. Sans compter qu’à la différence de la flèche propulsée par un arc, le trait d’arbalète, le carreau, ne rebondissait pas sur la cuirasse mais en transperçait le métal tout comme il perforait un bouclier de bois de plusieurs centimètres d’épaisseur.

— Et alors, tu rêves ? fit Anthoine en poussant du coude son compagnon qui semblait plongé dans une profonde réflexion.

Durandus releva la tête et regarda autour de lui, la bouche ouverte, les yeux ronds. Il semblait prendre subitement conscience de l’attroupement qui s’était formé autour de lui.

— Excuse-moi, j’étais parti ailleurs…

— Je vois ça ! Alors, qu’en penses-tu ? lui demanda le menuisier. Crois-tu que nous puissions nous organiser et entreprendre quelque chose ?

— Ben oui, c’est vrai, il faut faire quelque chose ! répondit Durandus en se servant pour la troisième fois un grand verre de vin. Mais comment ?

— Ne t’inquiète pas, le rassura Anthoine. Nous trouverons bien un moyen. En attendant, je crois qu’il serait bon que nous nous organisions. Pourquoi ne pas créer une confrérie qui porterait le message de Notre Dame ?

— Oui, oui, c’est une bonne idée, approuva Peuveil, enthousiaste.

— Je suis d’accord, mais ça me paraît bien compliqué… fit Le Teulier toujours circonspect dès lors qu’il fallait agir.

— Tu parles ! répliqua Portal. A nous tous, on va les réduire en chair à pâtée ! Mais, euh… qu’est-ce que tu entends par « confrérie », Anthoine ?

— Une association de bonnes volontés unies pour mettre un terme aux exactions de la soldatesque, tout simplement ! Et qui serait placée sous l’égide de la Sainte Vierge puisque c’est Elle qui a missionné notre ami Durandus.

— Eh bien voilà, c’est tout bête. On se rassemble, on s’arme, et on va démolir ces chiens de guerre ! résuma Portal en frappant du poing le creux de son autre main. On est tous d’accord, hein ! les gars ?

L’assemblée de la taverne salua bruyamment ces mots de bravoure par des applaudissements et des cris de joie. Négligeant les dangers et les difficultés à venir, les hommes présents souhaitaient en découdre avec les mercenaires. Trop d’années de violence avaient entamé la patience des plus réservés et à l’heure où seigneurs laïcs ou ecclésiastiques semblaient sur la voie sinon d’une réconciliation au moins d’une paix durable, le problème des Routiers méritait d’être résolu. Levant les bras pour intimer le silence à l’assistance, Anthoine reprit la parole.

— Compagnons, je vous propose que nous nous retrouvions tantôt dans mon atelier pour discuter les termes de notre confrérie. Et amenez avec vous familles, proches, amis, tous ceux qui souhaiteraient nous rejoindre !

Sûr de l’assentiment de son auditoire auquel il rappela l’heure et le lieu de la réunion, Anthoine prit Durandus par les épaules et l’entraîna hors de la taverne.

— Allez, viens, camarade, il est temps de retourner chez nous et de préparer cette réunion. Je crois que ce sera un grand moment, tu sais. Tu es missionné par la Sainte Vierge, tout le monde devrait te suivre pour cette juste cause. Et plus nous serons nombreux, plus il sera aisé de venir à bout de ces soudards à la solde du diable.

— Dis-moi, fit le charpentier qui reprenait ses esprits grâce à l’air froid qui fouettait son visage, je ne te savais pas si empreint de religion !

— C’est sûr… Et pour être tout à fait honnête avec toi, ce n’est pas tant le message de Notre Dame que je prends à cœur, mais plutôt le destin de tous ces malheureux qu’on pressure, qu’on martyrise, quand on ne les tue pas !

— Dans ce cas, pourquoi s’en prendre plus particulièrement aux Routiers et non à tous ceux qui accablent les pauvres gens ? s’étonna Durandus. Et puis, tout cela n’est-il pas la volonté de Dieu…

— C’est bien le problème ! l’interrompit Anthoine. D’abord, je ne suis pas sûr que le Créateur soit vraiment responsable de notre infortune car, sinon, comment expliquer que certains ne subissent jamais rien ? Vivent dans le luxe et la débauche tandis que d’autres n’éprouvent que peines et désolations ? Si tu pouvais m’expliquer ça, j’en serais fort aise !

— Les voies du Seigneur sont impénétrables, tenta le charpentier qui ne savait que répondre à cette question de bon sens.

— Arrête avec ça ! Servis par un tel raisonnement, on n’irait nulle part ! Et puis, ce n’est pas la foi que j’accuse mais ses serviteurs qui sous prétexte d’être missionnés par Dieu se permettent tout et n’importe quoi !

— Ceux qui sont missionnés par Dieu… gémit Durandus. C’est pour moi que tu dis ça ?

— Bien sûr que non, ça n’a rien à voir ! Je parle des religieux en général. Toi, tu es pur et honnête et tu serais bien incapable de faire mal à une mouche ou de tirer profit de qui que ce soit !

— Ah bon ? Tu me rassures…

— Allez, ne te fais pas plus bête que tu n’es, tu as très bien compris ce que je voulais dire. Je m’en prends uniquement à ceux qui oppriment notre bon peuple, que ce soit dans les campagnes ou dans les villages. Je voudrais que tout cela cesse car si je n’ai pas ta culture chrétienne, je crois savoir que Dieu a voulu que tous les hommes et toutes les femmes soient égaux devant lui. Et où en sommes-nous de cette égalité, hein ? Je te le demande…

Le charpentier n’osa pas répondre. D’ailleurs, qu’avait-il à faire de cette morale qui ne le concernait pas ? Il n’aspirait qu’à une existence calme et apaisée et, pour l’heure, à transmettre à ceux qui voudraient bien l’entendre le message de la Vierge Marie.

Durandus rentra chez lui, autant grisé par le vin épicé qu’il n’avait pas coutume de boire en de telles quantités que par la mission divine dont il se trouvait chargé. Parvenu devant sa petite échoppe de la rue des Tables, il en poussa la porte et découvrit Alix, assise sur un escabeau au milieu de l’atelier. A peine éclairée par une lampe à huile, elle l’attendait visiblement. Elle leva la tête vers lui et il aperçut ses yeux embués de larmes.

— Tu pleures ? s’enquit-il en prenant tendrement son épouse par les épaules.

— Oui, non… hésita la jeune femme. Je ne comprends pas ce qu’il se passe. Depuis des mois déjà, je te trouve absent, éloigné de moi.

— Absent ? Eloigné ? Mais, ma douce, je ne t’ai jamais autant aimée ! protesta le charpentier. Tu sais que toi et Jehan êtes ma seule famille, mon unique raison d’être…

— Et ton travail, ne put s’empêcher d’ajouter Alix en séchant ses larmes du revers de sa tunique.

— Oui, c’est vrai. Et mon travail aussi, je te l’accorde.

— Et Dieu ! insista-t-elle.

— Tu ne vas tout de même pas me reprocher d’être pieu et fidèle à notre foi ? protesta d’une voix gémissante Durandus.

— Tu sais bien que non. Pourtant, j’ai l’impression que tu nous négliges depuis trop longtemps. Même ton travail en pâtit. Et avec cette histoire d’Apparition…

— Tu ne vas pas remettre ça ? Nous en avons déjà discuté ce matin…

— Discuté ? Tu veux dire qu’après quelques phrases tu es parti chez Anthoine pour, justement, éviter une vraie conversation ! De toute façon, on ne se parle plus depuis si longtemps…

Alix ne reconnaissait plus le jeune homme qu’elle avait connu. Ils s’étaient rencontrés en ville alors qu’elle se rendait avec ses tuteurs à une procession de Notre Dame. Fille de ferme dans la métairie de son oncle et sa tante qui l’avaient recueillie à la mort de ses parents, elle avait mené une vie simple et triste dans un petit village de la périphérie ponote. Et avait aspiré à en partir dès que l’occasion se présenterait. En ce jour de printemps, alors que la procession s’achevait par une fête dans la ville basse du Puy, elle avait rencontré Durandus. Bien que le charpentier fût d’une beauté toute rustique, elle l’avait immédiatement remarqué dans le cortège et s’était arrangée pour se rapprocher de lui. Il lui avait plu par son ingénuité, par son visage franc et honnête, et s’étonnait qu’il fût encore célibataire à vingt-cinq ans. Celui-ci lui avait alors raconté comment il avait repris le métier de son père en suivant son apprentissage chez un charpentier de Brioude avant que la disparition brutale de son géniteur ne l’oblige à quitter un compagnonnage formateur. Il avait travaillé dur et était aujourd’hui reconnu pour son excellence. Mais cela s’était fait aux dépens des plaisirs ordinaires de la jeunesse et il n’avait que rarement rejoint ses camarades aux nombreuses fêtes qui émaillaient l’année, autant d’occasions ratées de rencontrer une fiancée. Et le temps s’était écoulé sans qu’il s’en rendit vraiment compte.

Séduite par tant de gentillesse, heureuse de découvrir l’intérêt qu’elle suscitait chez l’artisan, Alix avait multiplié les visites en ville en prétextant la nécessité de trouver de nouveaux clients pour les produits de la ferme avunculaire. A chaque fois, elle prenait le soin de passer par la rue des Tables et de saluer son timide soupirant qui ne comprenait pas ce qui lui valait l’attention d’une aussi jolie fille. De fil en aiguille, les deux jeunes gens s’étaient rapprochés, peut-être davantage liés par une amitié chargée d’affection que par un amour transi. Durandus trouvait enfin une compagne pour combler une vie entièrement consacrée à la besogne ; Alix échappait à sa dure condition de fille de ferme et aux humiliations de son oncle pour enfin goûter le confort d’une vie citadine. Après plusieurs mois de rencontres furtives, Alix sut convaincre le charpentier de parler de mariage à son oncle. Et ce fut sans difficulté que le vieux Pialoux accepta d’unir les deux destins, trop heureux de se débarrasser d’une bouche à nourrir et forcément satisfait d’une alliance qui associait sa nièce à un maître charpentier réputé. Les mois se succédèrent et ce fut la naissance du petit Jehan. Alix continua à réaliser de petits travaux de couture qui amélioraient l’ordinaire bien que l’industrie de son époux fût largement rémunératrice. Ils vivaient confortablement et ne semblaient manquer de rien. Puis, Anthoine s’était installé au Puy et avait procuré un réel baume au cœur de la jeune femme qui pouvait alors évoquer les rares bons moments de son enfance. Avait suivi une époque bénie où les trois amis avaient partagé une fraternité sincère tandis que le petit Jehan appréciait ce parrain surgi de nulle part. Puis, le gigantesque chantier du Cloître avait été proposé aux deux artisans, ce qui les avait tenus éloignés de la rue des Tables pendant de longues journées. Alix s’était alors sentie abandonnée et avait très mal vécu cet isolement. D’autant qu’elle découvrait que son charpentier de mari versait peu à peu dans une foi immodérée, comme si la fabrication de poutres et de solives destinées à la cathédrale avait fait de lui un ouvrier de la Sainte Vierge. Le soir, quand Durandus rentrait fourbu de sa dure journée de labeur, il ne lui parlait plus que de religion et de piété, feignant ne pas comprendre la solitude dont se plaignait sa compagne. Peu à peu, leurs conversations s’étaient réduites au strict nécessaire d’une vie commune, sans disputes certes, mais sans amour non plus. Heureusement, elle pouvait se rendre chez Anthoine et lui confier sa peine. Durandus qui oubliait sa famille pour se réfugier dans un spirituel toujours plus mystique, Durandus qui négligeait son travail, Durandus qui passait plus de temps à l’église que chez lui, Durandus qui ne se souciait ni d’elle ni de son petit garçon. Et voilà qu’à présent il avait assisté à une apparition de la Sainte Vierge ! Pour la jeune femme, c’en était trop.

Le charpentier considéra longuement son épouse sans répondre. Et prit le parti, une fois encore, de ne pas aborder le sujet épineux de leur vie commune et de fuir. Ne sachant où se réfugier, il se rendit à la taverne où, s’étonnant de la désertion du lieu, il apprit que toute la ville s’était donnée rendez-vous chez Anthoine. Effectivement, plusieurs hommes avaient suivi Anthoine jusqu’à sa boutique, dépêchant des gamins rencontrés en chemin pour avertir leur famille de les rejoindre chez le menuisier. Il fallut moins d’une couple d’heures pour que la ville basse bruisse de la réunion organisée pour mettre fin aux malversations des Routiers et l’atelier d’Anthoine était déjà empli d’une foule gesticulante et bruyante. Voisins, marchands, artisans, des hommes pour la plupart mais aussi quelques femmes qui ne se montraient pas moins exaltées que les plus décidés. A huit heures, ils étaient près d’une centaine dont la plupart n’avait pu pénétrer dans la pièce bondée et s’était rassemblée autour d’un brasero improvisé dans la cour, qui compensait à peine la morsure du froid vif de ce mois de décembre. La nuit était claire, et la lune illuminait les étroites maisons mitoyennes de la rue des Tables, offrant une vision étrange de ces individus dont les vêtements trahissaient les origines populaires mais aussi la profession. Le vin chaud exaltait les plus réservés et l’ambiance avait peu à peu glissé d’un esprit bon enfant à une volonté farouche d’en découdre par les moyens les plus violents. Chacun avait une histoire à raconter. Celui-ci détaillait les horreurs commises dans tel village, cet autre narrait comment la prise d’un château voisin avait conduit au viol méthodique de toutes les villageoises quel que fût leur âge. Et Pierre Martellet, qui comprenait mal la raison d’une réunion si soudaine chez son fils, n’était pas en reste pour relater les événements récents, et donc ignorés, survenus au village d’Agniac. On le plaignait, on le réconfortait, on lui proposait même le gîte et le couvert pour les jours à venir, autant d’attentions désintéressées qui mirent les yeux du vieil homme au bord des larmes, heureux de constater qu’aux pires atrocités pouvait répondre une humanité compassionnelle et sincère.

Armé d’un sabot, Anthoine frappa à plusieurs reprises un billot placé devant lui pour attirer l’attention de tous. Afin d’être aussi bien entendu des participants présents dans l’atelier que de ceux restés dans la cour, il s’installa sur le seuil de la porte dont il ouvrit grand le vantail avant de se jucher sur une caisse en bois. Une brise glacée pénétra la fabrique et ceux qui se félicitaient précédemment d’avoir conquis une place au chaud s’enroulèrent dans leur mantel ou leur chape. Il fallut de longues minutes au menuisier pour obtenir le silence de l’assistance indisciplinée.

— Mes amis, écoutez-moi ! tonna Anthoine. Vous savez tous, ou à peu près, pourquoi nous nous retrouvons ce soir.

Les discussions reprirent immédiatement dans la foule. Car si chacun avait à peu près compris les enjeux de cette réunion improvisée, tous n’avaient pas eu connaissance de l’apparition mariale. Et ceux qui en savaient le plus, parmi lesquels les compagnons de la taverne, Peuveuil, Le Teullier et Portal, prenaient le soin d’affranchir les ignorants.

— C’est quand même facile à comprendre, vociférait Portal de sa grosse voix. Notre Dame a dit qu’il fallait trucider tous les Routiers !

— Mais la Sainte Vierge l’a dit à qui ? fit une voix féminine.

— A Durandus, pardi !

— Qui c’est, Durandus ? répliqua un autre participant.

Des exclamations de désapprobation retentirent dans le groupe qui entourait Portal. Comment pouvait-on vivre dans la ville basse et ne pas connaître Durandus ?

— Dis-moi, étranger, tu sors d’où ? grogna Portal. Durandus, c’est le plus valeureux et le plus dévot d’entre nous, ajouta-t-il sans craindre d’enjoliver le portrait du charpentier. Et tu ferais bien de prendre exemple sur lui si tu vois ce que je veux dire !

L’étranger en question, marchand ambulant, jugea plus prudent de ne pas insister et se perdit discrètement dans la foule. Dans un autre groupe, Peuveil le chandelier, discourait longuement sur les dangers d’une telle expédition contre les Routiers tout en reconnaissant le bien-fondé de la mission.

— Alors, tu proposes quoi ? lui demanda une commère rougeaude, les poings sur les hanches.

— Je propose de réfléchir, répliqua Peuveil toujours circonspect et prudent.

— Réfléchir à quoi ? rétorqua la femme. On ne va tout de même pas se prendre la tête à deux mains pour se décider à donner une leçon à ces Cottereaux !

— Elle a raison, approuva une petite vieille qui se tenait à ses côtés.

— Ouais, mais c’est dangereux, cette affaire, intervint Le Teulier quelque peu craintif à l’idée d’une nouvelle guerre qui mettrait à mal son gagne-pain.

— Mais tu crois qu’on a besoin de toi ? se moqua la commère. On en connaît des moins chétifs qui feront sûrement mieux l’affaire ! Allez, vous êtes des hommes, vous autres ! Pas vrai les gars ?

L’attroupement qui s’était formé autour de Peuveil fit chorus à la matrone et conspua la pusillanimité de Le Teulier. L’effet de groupe avait convaincu les plus récalcitrants à l’idée d’un affrontement nécessaire contre les Routiers. Puis, ce fut la vieillarde qui eut le mot de la fin :

— De toute façon, nul besoin de jacasser puisque c’est la Sainte Vierge qui l’a ordonné !

Tous les villageois l’approuvèrent et l’applaudirent puis reprirent le cours de leurs conversations. Pendant ce temps, Alix, le petit Jehan dans les bras, avait rejoint la réunion et se tenait dans un coin de la salle. Elle semblait perdue au cœur de ce déchaînement de passions et ne comprenait pas qu’en quelques heures le modeste logis de la rue des Tables fût devenu le centre d’intérêt de la ville. Inquiète d’un avenir qu’elle pressentait sombre, perturbée de voir son mari connaître une telle notoriété soudaine, elle ne savait plus quoi penser. Et pourquoi Anthoine, d’habitude si réservé, surtout quand il s’agissait de ferveur religieuse, prenait-il la tête du mouvement ? Qu’avait-il à gagner à cette agitation populaire ? Il n’était pas plus homme de guerre que son mari et ne pouvait récolter que des déconvenues à cette histoire. Sans même envisager le pire qui pourrait advenir lors d’une bataille contre des mercenaires décidés et expérimentés. Elle sentit les larmes lui monter aux yeux. Tout à coup, tout semblait lui échapper et elle était là, inutile et vaine, à voir les deux hommes de sa vie s’engager dans une folle aventure. Réprimant autant qu’elle le put ses sanglots, elle se résolut à rentrer chez elle pour coucher son enfant. De toute façon, elle n’en apprendrait pas davantage et elle n’était même pas sûr de le vouloir.

Réclamant à nouveau l’attention de l’assemblée, Anthoine résuma succinctement l’événement divin survenu la nuit précédente à l’église cathédrale. Chacune de ses phrases était ponctuée d’acclamations, de cris d’étonnement, d’enthousiasme mêlé de crainte à l’idée d’une telle Apparition dans le lieu saint.

— La Sainte Vierge a apparu au plus dévot d’entre nous afin de lui délivrer un message de paix, poursuivit Anthoine. Notre devoir est donc de l’honorer et de le suivre dans cette mission !

A ces mots, la foule se mit à scander le nom du charpentier qui, après s’être réchauffé le cœur de quelques timbales d’hypocras dans la taverne désertée, avait rejoint la rue des Tables et s’était tenu jusqu’alors dans un coin de l’atelier. Rouge de confusion, ému, Durandus se fraya un chemin parmi les participants exaltés et prit la place d’Anthoine sur le cageot. Sous un tonnerre d’applaudissements, il bredouilla quelques phrases, ajoutant sans vraiment le vouloir des précisions transcendantales plus ou moins hasardeuses, puis mit court à sa pitoyable oraison par ces paroles :

— Notre Dame, mère de notre Seigneur, reine du Ciel, a voulu qu’une nouvelle Paix de Dieu s’instaure.

A ces mots, l’assistance laissa éclater sa joie et les « Noël ! Noël » se mêlèrent aux alléluias.

— Et j’en veux pour preuve cette cédule sacrée qu’elle m’a confiée ! s’écria-t-il en brandissant le parchemin.

A cette vue, le silence s’établit dans la salle et on n’entendit plus que l’écho des voix de ceux qui étaient restés au fond de la cour et ne pouvaient voir Durandus, son icône à la main. On se pressait autour de lui pour mieux apercevoir la miniature de la Vierge dont la qualité graphique étonnait. Seul un enlumineur de grand talent, et on n’en connaissait pas en ville, eut été capable d’une telle magnificence. Chacun voulait la toucher du doigt et bénéficier ainsi de la grâce de Marie. Soudain, un homme que Durandus reconnut comme un clerc du Cloître qui s’était mêlé, étonnamment, à la foule d’artisans et de marchands de la ville basse réunis chez Anthoine, leva les deux bras et s’écria :

Agneau de Dieu, qui efface les péchés de ce monde, donne-nous la paix !

— Qu’est-ce qui lui prend, à celui-là ? souffla Portal, goguenard, en poussant du coude son ami Le Teulier. Aurait-il eu soudainement la vocation du berger ?

— Oui, Agneau de Dieu, qui efface les péchés de ce monde, donne-nous la paix ! répéta l’homme d’église. Voilà le message que nous délivre la Sainte Vierge. Regardez ! C’est écrit là, en bas de l’image.

Le charpentier, heureux de connaître enfin la signification de l’inscription, répliqua avec une belle énergie :

— Que sa volonté soit faite !

— Durandus, Durandus, Durandus, scanda la foule définitivement conquise et acquise à la mission du charpentier.

Anthoine profita de l’instant de liesse pour reprendre sa place sur la caisse en bois et agita les bras pour obtenir l’attention des villageois.

— Mes amis, écoutez-moi ! Je vous donne tous rendez-vous après les fêtes de Noël, à la mi-janvier, sur la place du marché. Là, nous établirons une liste de tous les volontaires puis nous vous donnerons le détail de nos actions futures. D’ici là, faites savoir autour de vous qu’une paix de Dieu va s’instaurer au Puy-Sainte-Marie et que toutes les bonnes volontés, surtout masculines et vigoureuses, sont les bienvenues. Passez le mot à vos amis, aux pèlerins, aux colporteurs, afin que tout le pays résonne de cette nouvelle trêve due aux Confrères de la Paix de Marie.

Sur ces paroles, Anthoine abandonna son perchoir et se mélangea à la foule qui le congratula, l’assurant de son concours indéfectible dans ce combat contre le Mal. Les conversations par petits groupes se poursuivirent tard dans la soirée puis chacun rentra chez soi, animé par une nouvelle foi suscitée par l’apparition mariale. Durandus s’était rapidement éclipsé de la réunion après son intervention et avait rejoint son logis. Aucune chandelle n’y brillait et il constata qu’Alix s’était déjà couchée, endormie aux côtés de Jehan. Satisfait d’échapper à de nouvelles récriminations de sa compagne, il se déshabilla puis se glissa sur la couche auprès d’elle. Epuisé par une journée particulièrement longue, il s’endormit en quelques minutes.

 

 

 

[1] Un vin sucré et épicé.

[2] Un tabouret en bois.

[3] L’usage meurtrier de l’arbalète et de l’arc, détesté par Dieu quand il est employé contre des Chrétiens et des Catholiques, est interdit sous peine d’anathème.

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