05. L’Apparition

par Pierre Grammat

Après avoir quitté Anthoine et son père, et en dépit de l’heure tardive, Durandus se décida à se rendre à la cathédrale. En aucun cas, il n’aurait enfreint la règle qu’il s’était fixée. Cette visite quotidienne à l’église lui assurait son équilibre, moment d’intense piété bien sûr mais aussi de rémission pour ceux qui auraient péché, proches ou inconnus. Tolérant, il comprenait que d’autres, à l’instar d’Anthoine, n’éprouvent pas la même dévotion. Mais il ne s’interrogeait pas moins sur cette idée saugrenue de se priver de l’assistance de Dieu. Esprit simple, Durandus savait néanmoins que son intelligence se limitait à sa pratique professionnelle et à un bon sens fiché dans la glaise que ses ancêtres paysans lui avaient transmis. Enfant, il avait peu fréquenté les bancs de l’école que le chapitre de Notre-Dame mettait à la disposition des enfants du bourg. De nature taiseuse, il vivait mal la compagnie des autres et toute réunion de plus de quatre personnes le renvoyait à un mutisme borné dont nul n’aurait pu l’arracher. Très vite, il avait rejoint l’atelier son père, un taciturne également, pour apprendre un métier qu’il aima passionnément dès sa première année d’apprentissage. A quinze ans, son père lui confiait déjà la responsabilité de chantiers et à vingt ans il aurait pu le remplacer en toute circonstance. Ses parents disparus d’une maladie contagieuse qui ne l’avait pas touché, il poursuivit l’œuvre paternelle, s’interrogeant sur la grâce qui lui avait permis d’en réchapper. Les mires[1] avaient longuement délibéré sur leur cas et avaient finalement opté pour une corruption de l’air responsable de cette affection pulmonaire. Mais constatant que le jeune garçon n’en était pas atteint, ils tranchèrent pour un empoisonnement puis pour un excès de bile noire. Quoi qu’il en fût, Durandus trouva la réponse à ce mystère dans la ferveur religieuse et se montra dès lors un pratiquant résolu. Ainsi, depuis sa plus tendre enfance, il menait une vie monotone, immuable et solitaire dont il avait appris à se satisfaire puis à se complaire. Et même la rencontre avec Alix puis l’arrivée d’un bébé n’avaient pu entamer la monotonie de ses journées. Bien qu’il l’aimât tendrement, il se montrait peu soucieux du bien-être de sa compagne qui, cependant, aurait préféré une vie moins banale. Pour le charpentier, seule comptait l’homogénéité de ses journées entre travail et dévotion. Une existence d’une platitude affligeante dont il se satisfaisait pleinement, heureux de son sort, aidé en cela par une intelligence imparfaite. Ignorant, peu porté à la réflexion, il acceptait son destin.

Jetant un œil par la petite baie de sa boutique, il s’avisa que la lune était pleine et qu’elle éclairait suffisamment les maisons endormies de la ville basse pour qu’il ne juge pas utile de se munir d’une torche. Il jeta une chape[2] noire sur son surcot pour se protéger du vent qui soufflait si fort sur les hauts de la cité et, après avoir délicatement refermé la porte de son logis, s’engouffra dans la ruelle qui montait au Cloître. La nuit était belle, sans nuages. Maisonnettes et granges, étagées sur la pente volcanique, se détachaient sur un ciel éclairé par l’astre nocturne. La ville si populeuse le jour était plongée dans un profond sommeil que le claquement régulier des semelles de bois du charpentier ne pouvait troubler.

Au cœur d’un pays hérissé de montagnes, nichée au centre d’un creux volcanique, Le Puy-Sainte-Marie était une ville singulière que la géologie et l’Histoire avaient façonnée. La légende racontait qu’à la chute de l’empire Romain, les invasions wisigothes et franques avaient dévasté le pays et détruit le petit village gallo-romain de Ruessium[3] qui s’était implanté en plaine ouverte le long de la voie Bolène aménagée par les Latins pour relier Lugdunum à Tolosa[4]. Ses habitants auraient fui ou, à tout le moins, cherché un endroit moins exposé au passage des troupes. Ils se seraient alors déplacés à quelques lieues de là, sur les hauteurs du mont Anicium qui culmine à cent trente mètres. Un mythe fondateur soigneusement entretenu par les chanoines de la collégiale de Ruessium peu disposés à céder au village anicien l’antériorité épiscopale qu’ils devaient à saint Georges. Une rumeur à laquelle Pierre IV mit fin en assurant la translation des reliques du saint ainsi que celles de saint Hilaire au Puy en 1162. Pourtant, Anicium avait existé de tout temps, un bourg gallo-romain qui puisait sa fondation des siècles plus tôt, érigé par la suite en capitale du pays des Vellaves, du nom de ce peuple gaulois qui demeurait en Velay à la pointe orientale de l’Aquitaine. Quoi qu’il en fût, le bourg d’Anicium, christianisé dès le IVe siècle, prit de l’importance grâce à son église dédiée à Marie, celle-ci bénéficiant de tous les droits et concessions du domaine par la grâce du comte d’Auvergne et du Velay. Ce qui fit rapidement la richesse de l’église cathédrale, objet d’un important pèlerinage dès la fin du premier millénaire. Si le bourg originel édifié autour de l’édifice religieux fut protégé par des remparts, devenant dès lors la résidence épiscopale baptisée « ville haute » ou « Cloître », cela n’empêcha pas la ville basse, la suburbium Aniciensi, de se développer sur le flanc du mont Anicium avec commerçants, artisans et aubergistes qui surent tirer profit des pèlerins en leur fournissant logements, nourriture et, à l’occasion, des objets de piété. Une forte activité économique qui conduisit à la construction d’un habitat populaire situé également hors les murs de la ville haute, le plus souvent autour de monastères. Honoré par la visite de rois et de papes, réputé bien au-delà des frontières du Velay pour son pèlerinage à l’église Notre-Dame, le bourg, édifié en gradins sur les pentes volcaniques du mont dominé par le rocher Corneille, perdit progressivement son nom originel, Anicium, au profit de Puy-Sainte-Marie.

Après quelques minutes de marche, Durandus franchit l’enceinte fortifiée de la ville haute. Comme à son habitude, il se tourna vers la chapelle Saint-Michel à laquelle la lune, ce soir-là, conférait une dimension impressionnante. Juché sur une ancienne cheminée de volcan qu’on appelait l’Aiguilhe, haute de deux cent cinquante pieds[5] et large de cent soixante-dix-huit pieds[6] à sa base, cet humble oratoire constitué de trois absides, dédié à l’archange, avait été bâti au Xe siècle par Truannus, Doyen du chapitre, qui en avait fait don à l’évêché. Une prouesse architecturale complétée par un escalier de quelque deux cent soixante-huit marches taillées en colimaçon autour du piton, qui fut élevée au rang d’église au XIIe siècle quand le modeste monument fut étendu jusqu’aux limites de l’aiguille. Cet agrandissement, accompli quelques décennies auparavant, avait permis l’édification d’un clocher et d’une nouvelle façade aux incrustations de marbre, de briques rouges et de pierres bleutées au-dessus de laquelle veillaient cinq bas-reliefs représentant Jean, la Sainte Vierge, Dieu, l’archange Michel et saint Pierre. Un vestige volcanique qui imposait le respect, chargé de légendes et de mythes. Au village, on racontait qu’aux temps jadis, une jeune pucelle avait été soupçonnée de turpitude et que celle-ci, appelant au jugement de Dieu, s’était projetée du haut de l’aiguille. Et avait démontré sa pureté en réchappant à la chute vertigineuse. Mais la jeune fille, poussée par une foule qui l’enjoignait de réitérer ce miracle, gonflée par l’orgueil et la prétention, sauta à une deuxième reprise. Hélas, cette fois, la main de Dieu ne la secourut pas et la jeune fille s’écrasa au bas du piton, un endroit qu’on appela désormais « le saut de la pucelle ».

Contemplant les toits du bourg qui s’étageait sous lui, le charpentier se dit qu’il avait la chance d’habiter la plus belle ville du pays, cette cité entièrement consacrée à l’amour de Notre Dame. Il gravit les degrés taillés dans la masse de la pierre de lave, passa devant la façade qui avait été récemment reconstruite, tout comme le porche établi sur la pente du piton montagneux, puis glissa entre les deux chapelles à l’invocation de saint Martin et de saint Gilles. Il descendit jusqu’à la grille dorée à un vantail aux rinceaux de fer forgé, parcourut un petit passage souterrain et parvint ainsi au centre de la nef, au nombril de Notre-Dame comme le proclamaient les bigots du village. L’église était presque déserte à cette heure tardive. Près d’un pilier, un mendiant accroupi paraissait dormir tandis que trois ou quatre femmes qui n’avaient pu pénétrer le bâtiment religieux en journée car souillées par le sang d’une parturition récente ou par la menstruation, s’abîmaient dans les prières. Ici, sous les archivoltes délicatement sculptées, des servants faisaient reluire les instruments du culte, calices et patène, ciboires et croix d’autel mais aussi candélabres et chandeliers. Là, des diacres préparaient les objets de sacrement pour la prochaine célébration de la messe. Un aréopage de fidèles dévoués qui vaquaient à leurs tâches en silence, absorbés par leur besogne, sans prêter attention aux visiteurs nocturnes.

Ignorant la lauze miraculeuse consacrée par la légende, Durandus s’avança jusqu’à la statue de pierre blanche de la Sainte Vierge. Comme à son habitude, il recommanda son âme et celle des siens à Notre Dame, la priant d’alléger ses souffrances et de veiller à la santé de ses proches. Puis, se souvenant de ce qu’avait dit Anthoine, il pria pour les malheureuses victimes des Routiers. Après de longues minutes de recueillement, il se dirigea vers un prie-Dieu sur lequel il s’agenouilla, le front posé sur ses mains entrelacées. Combien de temps resta-t-il dans cette prostration, il ne le sut pas. Epuisé par une journée qui avait été plus difficile qu’à l’ordinaire, il s’endormit, en proie à des songes où les perfections exaltées par le Christ le disputaient à la plénitude d’une vie céleste promise aux plus dévots. Quand il se réveilla, les membres engourdis, il n’eut plus aucune notion de l’heure. Plongé dans une obscurité à peine troublée par quelques cierges, il frissonna. Un air glacé lui soufflait sur la tête et il se redressa pour ajuster son manteau. Au loin, le claquement d’une porte retentit et le sifflement des rafales de vent qui s’engouffraient dans la nef se fit encore plus strident. Sous l’effet des bourrasques, de nombreux cierges s’éteignirent et laissèrent échapper des volutes d’une mince fumée qui remplit le chœur d’une âcre odeur de suif.

Jetant un regard circulaire, il lui sembla que l’église s’était étrangement vidée de ses occupants. Clignant des yeux pour s’habituer à la pénombre, il scruta chœur, transept et nef sans apercevoir âme qui vive. Soudain, un léger bruit de frottement résonna dans la cathédrale et le fit sursauter. Instinctivement, le charpentier leva les yeux vers les travées du plafond d’où semblait provenir le son. Il fut ébloui par un rai de lumière si bleu, si puissant qu’il lui sembla scintiller de milliers de paillettes d’argent. Suivant du regard la lueur, de sa source à sa base, il aperçut à quelque distance de l’endroit où il se tenait, près de l’un des piliers cruciformes du chœur, un halo lumineux qui éclairait une silhouette qu’il jugea féminine, recouverte d’un linceul blanc immaculé qui lui enveloppait la tête. Sa taille était serrée par une ceinture bleue et une rose jaune ornait ses pieds. Sans bouger d’un pouce, subjugué par cette vision inattendue, il tendit le cou pour distinguer les traits du visage obombré par la lumière qui transperçait le toit. En vain. Se frottant les paupières afin de s’assurer de la réalité de cette vision inouïe, il ferma puis ouvrit les paupières à plusieurs reprises mais l’Apparition demeura. Figé, le souffle coupé, Durandus se signa et, saisissant son chapelet, il récita ses prières, ponctuant chaque dizaine d’un Gloria Patri, et Filio, et Spiritui Sancto. Quand il eut fini de réciter sa litanie, l’Apparition se tourna vers lui, les bras tendus. Il entendit alors un murmure qui émanait de la vision, un flot de paroles qui parut voler jusqu’à lui.

— Je suis Marie…

A ces mots, Durandus se laissa tomber sur les genoux sans quitter du regard la manifestation céleste. Il joignit les mains, bouche bée, yeux écarquillés.

— Qui… Qui êtes-vous ? bredouilla-t-il.

— Je suis la Vierge Sainte Marie, reprit la silhouette diaphane, mère du Créateur de toutes choses, Seigneur au Ciel comme sur la Terre…

— Oui, oui, balbutia le charpentier sans comprendre. De grosses larmes perlaient sur ses joues et il lui sembla qu’elles disparaissaient instantanément comme autant d’étincelles de lumières.

— … Je t’ai choisi entre tous et je t’enjoins de publier ma gloire et de répandre cette dévotion. Tu prêcheras une ligue pour la défense de la paix, la répression des Routiers et de tous les hérétiques qui massacrent les enfants de Dieu. Ainsi le feu purifiera-t-il la Terre et consumera-t-il les entreprises nées de la folie des hommes. La paix sera renouvelée. Dieu sera servi et glorifié.

Durandus ne pouvait détacher son regard de la manifestation mariale. Les paroles de la Sainte Vierge l’enrobaient comme une onction de grâce divine. Ce n’étaient plus des mots mais un souffle qui glissait à ses oreilles.

— …Tu quêteras le soutien de ton évêque dans cette fortune en lui faisant connaître mon vœu et ma volonté qu’il s’y conforme. Puis tu clameras très haut que la malédiction s’abattra sur tous ceux qui tenteraient d’empêcher cette volonté divine de s’accomplir.

Les mains jointes, Durandus ploya les épaules et reposa le menton sur sa poitrine. Les paupières closes, il prit une profonde inspiration, releva la tête puis fixa à nouveau l’Apparition. Elle était toujours là, baignée de lumière.

— Le temps des épreuves est venu. Courage.

D’un geste ample, le spectre de la Sainte Vierge laissa échapper un document qui voleta quelques secondes puis sembla glisser au-dessus du sol avant de disparaître dans la pénombre. A nouveau, Durandus entendit un frottement et le ray de lumière disparut aussi soudainement qu’il était advenu, plongeant le chœur dans l’obscurité. Le charpentier resta tétanisé de longs instants. Il reprit son chapelet et murmura : « Ô Marie ! Reine du Ciel et de la Terre ! Je te confie mon âme. Accompagne-moi chaque instant sur le chemin que tu m’as choisi. Amen. ». Puis, se relevant doucement comme s’il craignait de perturber cette minute immanente, il se dirigea avec prudence vers l’endroit où avait surgi la silhouette. Il n’y avait aucune trace d’une présence céleste ou humaine, mais il s’étonna d’une légère odeur de sueur qui flottait dans l’air. Il inspecta le plafond, le plancher, puis il scruta autour de lui ce que la pénombre lui laissait entrevoir. Abasourdi, les bras ballants, il fit quelques pas à tâtons puis aperçut un parchemin qui gisait au sol. Il le ramassa délicatement du bout des doigts et contempla l’image peinte de la Sainte Vierge assise sur un trône portant dans ses bras l’enfant Jésus. Une inscription accompagnait l’effigie mariale : Agnus Dei, qui tollis peccata mundi, dona nobis pacem[7].

Durandus retourna en tout sens le document. Il ne savait pas lire et tentait vainement de percevoir la signification sacrée de la sainte écriture. Puis il se remémora les paroles de la Vierge Marie. Décidément, après Anthoine, voilà que le Ciel voulait le convaincre d’une mission. Mais pourquoi avoir choisi son humble personne pour guerroyer contre le Malin ? Et pourquoi maintenant ? Que devait-il faire de ce message divin ? Autant de questions insolubles que son esprit frustre ne pouvait appréhender.

Bouleversé par cette théophanie, il demeura un long moment dans l’église avant de se résoudre à rentrer chez lui sans trouver d’explication logique à ce qu’il avait vécu. Il aurait aimé partager ce moment avec quelqu’un ou, mieux, s’assurer qu’il n’avait pas rêvé en prenant à partie un témoin. Mais l’église demeurait aussi déserte qu’elle l’avait été au cours de l’apparition mariale. A demi-assommé, écartelé entre la béatitude d’être l’élu de la Sainte Vierge et l’effroyable responsabilité qui désormais lui incombait, il sortit à pas lents de l’église, comme à regret, serrant contre sa poitrine le parchemin. Scrutant à droite et à gauche les ombres que projetaient les maisons le long des ruelles qui menaient du Cloître à la ville basse, craintif comme un voleur inquiet d’être surpris dans sa mauvaise action, il se hâta jusqu’à son atelier. Ayant rejoint son logis de la rue des Tables, il se déshabilla dans l’obscurité de la petite chambre, et s’allongea sur la paillasse sans réveiller Alix, gardant de longues heures les yeux ouverts à fixer les solives du plafond.

Le lendemain, Durandus se réveilla troublé. N’avait-il pas rêvé cette Apparition ? D’un mouvement vif, il plongea la main sous sa paillasse et saisit l’épais parchemin. Notre Dame était bien là, affublée d’un sourire énigmatique qui semblait lui dire : « Tu vois, ta mission est bien réelle ! ». Il se redressa sur sa couche et apostropha sa femme, déjà levée, qui s’occupait du petit Jehan, un joli garçon de cinq ans aux cheveux raides, couleur de paille, et aux joues roses, qui babillait avec un léger zézaiement.

— Alix ! Tu es déjà debout ? Mais quelle heure est-il donc ?

— Tard, l’heure de prime[8] est déjà passée. Tu dormais si bien que je n’ai pas cru bon de te réveiller. Surtout que je sais que tu n’as guère d’ouvrage en ce moment.

— C’est vrai, répondit Durandus en esquissant une grimace au souvenir d’un carnet de commandes désempli. Mais il faut tout de même que je mette l’apprenti au travail. Est-il seulement arrivé celui-là ?

— Bien sûr, il nettoie l’atelier. Es-tu donc resté longtemps à l’église hier soir ? Je t’ai entendu partir mais pas rentrer.

— C’est vrai ! renchérit le garçonnet. Même que z’ai pas eu mon bisou du soir !

— Eh bien, je t’en ferai deux ce soir, répondit le père attendri en ébouriffant la tête blonde.

— Alors ? Tu es rentré tard ? insista Alix qui suspectait, à la mine de son mari, une nouvelle bizarrerie de celui-ci.

— Euh, oui… Non… Je ne sais plus.

Durandus se demandait s’il pouvait raconter sa rencontre divine à Alix. Il avait conscience qu’elle supportait mal l’expression de sa dévotion récente. S’il s’était toujours montré religieux, et ce fut ainsi qu’elle l’avait connu, il était forcé de reconnaître qu’il avait peu à peu sombré dans une bigoterie immodérée depuis qu’il avait participé à l’agrandissement de l’église cathédrale de Notre-Dame. Insensiblement, ses rapports avec Alix s’étaient peu à peu distendus au point qu’ils ne partageaient plus aujourd’hui que le strict nécessaire à une vie commune au quotidien. Alix, en dépit d’un caractère bien trempé, détestait les conflits. Petit bout de femme aux longs cheveux bruns qu’elle ramenait derrière la tête en un chignon, elle pouvait se montrer obstinée. Mais, dans sa vie de tous les jours, elle se révélait conciliante et indulgente. Elle éprouvait une réelle affection pour ce mari qu’elle avait choisi et s’était satisfaite jusqu’alors de ce modus vivendi modeste et simple même si son cœur gardait sa peine secrète. Pourtant, aujourd’hui, elle aurait donné cher pour que son bigot d’époux perdît un peu de sa foi dévorante.

Après une longue hésitation, Durandus se décida à raconter son aventure. Puisqu’il était contraint à une mission divine, propager la paix en terre de Velay, il fallait bien qu’il commence par en convaincre sa compagne. Il se leva de sa paillasse et vint s’asseoir près d’elle sur l’un des jolis escabeaux[9] que lui avait offerts son ami menuisier. Il prit le petit Jehan sur les genoux, inspira profondément puis relata d’un seul trait, sans être interrompu, les événements de la veille. Quand il eut terminé, les yeux brillants et les mains frissonnantes, il interrogea du regard sa moitié. Elle le considérait d’un œil doux, mélange d’affection et de compassion.

— Que puis-je te dire ? Cette histoire me semble incroyable… Es-tu bien sûr de n’avoir pas rêvé ?

— Ah oui, moi aussi z’ai rien compris ! assura Jehan, tout heureux de participer à la conversation des grands même s’il n’avait pas vraiment écouté le récit, occupé à faire entrer et sortir une cheville de bois d’un petit cube.

— Sois gentil, Jehan, laisse Papa parler, l’interrompit Alix.

— Je t’avoue que moi-même… Mais il y a ceci ! s’exclama-t-il en exhibant la cédule mariale. Ce n’est pas l’œuvre de mon talent artistique à ce que je sache !

— Il est vrai… hésita la jeune femme en se saisissant de l’icône pieuse qu’elle examina minutieusement comme si elle eut aimé en découvrir la mystification. Je vois qu’il y a une inscription, là, au bas de l’image. As-tu la moindre idée de sa signification ?

— Ben, je ne sais pas plus lire que toi…

— Laisse-moi voir l’imaze, Maman, moi ze sais lire ! affirma Jehan d’une voix assurée.

— Bien sûr, mon garçon, tu sais lire… sourit Alix en lui tendant le parchemin. Mais fais bien attention à ne pas l’abîmer.

— Oh, la zolie dame ! s’exclama le garçonnet. Et elle tient un petit enfant dans les bras ! C’est toi avec moi, Maman ?

— Mais non, chérie, c’est la Sainte Vierge. La mère de Jésus qui veille sur nous.

Durandus considérait avec inquiétude le jeune enfant qui tournait la cédule sacrée en tout sens.

— Donne, Jehan, donne. Ça n’est pas une image pour toi. Mais c’est vrai que j’aimerais bien savoir ce que signifie cette phrase, ajouta-t-il. Je vois bien que c’est du latin car je reconnais le mot Dei qui signifie Dieu.

— Pourquoi ne vas-tu pas porter ce parchemin au curé de la paroisse ? Il saurait bien le lire, lui.

— Pour qu’il me prenne pour un fou ou, pis, un mystificateur ? Merci bien !

— Alors, tant pis, on ne saura pas ce que cela signifie, répliqua Alix avec un demi-sourire qui indiquait qu’elle se souciait comme d’une guigne de résoudre ce mystère.

— Quand même, fit Durandus qui n’avait pas relevé l’ironie de sa compagne, c’est plus que troublant. Je ne sais que faire. Moi, si petit, si humble, pourquoi Notre Dame me confierait-elle une mission pareille ? C’est bien au-delà de ma portée, je ne suis rien…

— N’en rajoute pas, mon ami ! lui fit Alix, conciliante. Certes, tu es quelqu’un de simple parmi les hommes de ce monde mais ton honnêteté, ta piété, font de toi un être pur. Je dois pourtant avouer que je n’aime guère cette idée de… mission. Tu n’es même pas sûr d’avoir bien compris ce qu’il t’arrivait. Et puis, qu’aurais-tu à y gagner ? Et nous ? ajouta-t-elle en posant la main sur le petit Jehan.

— Pourtant, il faut bien que quelqu’un se dévoue et, à l’évidence, il s’agit de moi !

— Tu n’es pas gens de guerre, tu ne connais rien à tout cela… insista doucement Alix.

Durandus semblait en proie au doute. Il était certain de n’avoir pas rêvé et pourtant son esprit rustaud appréhendait difficilement cette manifestation céleste qui le dépassait. Il se dressa d’un bond, Jehan dans les bras, mû par une idée soudaine :

— Je vais en parler à Anthoine. Il sera de bon conseil, j’en suis sûr.

Alix ne répondit pas. Elle était bien placée pour savoir qu’Anthoine était toujours disposé à prêter une oreille attentive à son prochain. Elle-même se rendait régulièrement chez leur voisin pour épancher ses inquiétudes, son mal du pays que la vie citadine avait exacerbé. Et le menuisier prenait toujours le temps d’interrompre sa tâche pour l’écouter et la réconforter. Alix appréciait son caractère résolu qui tranchait avec celui de Durandus. Bien sûr, elle se rendait compte qu’il n’était pas insensible à ses charmes, ou bien ne voulait-elle pas admettre qu’elle éprouvait de profonds sentiments pour lui ? Mais leur amitié remontait à tant d’années qu’elle ne pouvait imaginer qu’il la considérât autrement que fraternellement. Et d’ailleurs, l’eut-elle souhaité ? Elle-même, ne l’estimait-elle pas comme un grand frère?

Sans même attendre une éventuelle réponse d’Alix, Durandus se précipitait déjà vers la porte de la cour pour se rendre chez son voisin menuisier.

— Durandus ! le héla Alix avant qu’il ne franchisse le seuil.

— Oui, qu’y a-t-il ? répliqua le charpentier d’une voie dure, irrité de ce contretemps à son élan.

— Tu veux bien laisser Jehan ici ?

Préoccupé par ses questions métaphysiques, il avait gardé le garçonnet dans les bras. Il poussa un soupir d’agacement, déposa Jehan puis quitta l’atelier sans un regard pour sa compagne. En quelques pas, il traversa la cour qui le séparait de son voisin et pénétra dans la menuiserie sans crier gare. Anthoine, à genoux, s’affairait au montage d’un coffre en chêne qu’il avait remis en état.

— Eh bien ! lança Anthoine en avisant son ami qui paraissait en proie à une grande agitation. N’est-il pas bien tôt pour une visite ? Je sais que tu n’es pas surchargé de travail en ce moment, mais tout de même !

— Il faut que je te raconte, que tu me donnes ton avis. Je ne sais pas, je ne sais plus…

— Tu es matinal et… bien mystérieux ! fit Anthoine en se remettant à l’ouvrage. Tu as rencontré le Malin ou quoi ?

— Tu ne crois pas si bien dire…

— Oh, oh ! Si le diable s’en mêle…

— Non, ça n’est pas ça. Plutôt le contraire ! Ecoute-moi.

Anthoine posa son maillet et plaça ses deux mains à plat sur le meuble qu’il ouvrageait.

— Je t’écoute de mes deux oreilles car tu m’intrigues vraiment.

Pour la deuxième fois, Durandus raconta sa rencontre avec la Sainte Vierge, n’omettant aucun détail ni aucunes paroles divines. Anthoine l’écoutait sans l’interrompre. Puis quand il eut fini :

— Tu m’as parlé d’une cédule…

— Ah oui, tiens, regarde ! fit le charpentier en lui tendant le parchemin qu’il avait rangé sous sa tunique. D’ailleurs, à ce propos, sais-tu lire le latin ?

— Ni le latin ni aucune langue, mon pauvre ! Où aurais-je pu bien apprendre à lire ? C’est vrai que cette inscription est bien mystérieuse mais il faudrait en demander la signification à un clerc…

— De toute façon, voilà qui n’est pas si important puisque son message, Notre Dame me l’a délivré et ne m’a laissé cette cédule que pour preuve de ma sincérité. Non, ce qui m’inquiète, c’est la gravité de cette mission confiée à un misérable artisan ! C’est incompréhensible.

— Effectivement, c’est étrange. Cette Apparition, ce message de paix, cette mission. Et pourquoi la Vierge Marie apparaîtrait-elle au Puy tout à coup ? Il existe dans le pays des centaines d’églises sous l’invocation de Notre Dame et je ne sache pas qu’elle surgisse ici ou là !

— Je sais que tu n’es pas le plus dévot de la ville mais tu devrais savoir que ce n’est pas la première fois que la Sainte Vierge se manifeste au Puy. Elle est même à l’origine de la ville.

— Ah bon ? s’étonna Anthoine

— D’accord, tu es un Anicien de fraîche date et je te pardonne, mais tout de même ! Peu importe, d’ailleurs, ce n’est pas le moment d’évoquer ces vieilles histoires…

— Mais si, justement ! Tu me dis que tu as eu une vision de la Sainte Vierge, ce qui pour moi revient à m’annoncer que tu as perdu la tête, et maintenant tu laisses entendre que cela est déjà arrivé. Ne crois-tu pas que ceci m’aiderait à comprendre cela ?

— Crois-tu franchement que j’ai l’esprit à te narrer par le menu les origines de notre bonne cité ?

— Allez, Durandus, ne te fais pas prier et raconte-moi ça. Tiens, prends cette infusion et installe-toi sur le coffre. Je t’écoute.

Le charpentier prit le temps de boire plusieurs gorgées de la boisson chaude, ramassant ses souvenirs.

— Il y a bien longtemps, commença-t-il, quand saint Pierre assigna à saint Front et à saint Georges l’évangélisation du pays des Vellaves, ce dernier fixa sa résidence à Ruessium, capitale du Velay. Un jour, une fidèle récemment convertie vint lui conter une bien étrange histoire. Atteinte d’une terrible fièvre qui la laissait agonisante, elle vit en rêve la Sainte Vierge qui lui recommanda de se rendre sur le mont Anicium. La valétudinaire se transporta comme elle put jusqu’au sommet de la montagne où elle avisa une large pierre plate…

— J’imagine qu’il s’agit du fameux dolmen qu’auraient érigé des druides ? l’interrompit Anthoine piqué de son ignorance et qui voulait démontrer ainsi son savoir.

— Exactement. Là, notre malade s’allongea sur la pierre et s’y endormit. Lui apparut alors la Sainte Vierge, une fois encore, qui lui affirma que ce lieu était le sien et que, pour preuve, elle la guérirait dans l’instant. La dame pieuse se réveilla, libérée de son mal, et rapporta ce miracle à saint Georges. Celui-ci voulut s’en assurer de ses propres yeux et se fit conduire à l’endroit décrit par la néophyte. Il découvrit alors avec stupeur qu’une épaisse couche de neige couvrait le sommet du mont Anicium alors qu’on était au milieu de l’été ! Puis, alors que l’évêque suivi par de nombreux villageois contemplaient sans y croire ce désordre météorologique, un cerf s’élança et traça au sol, sur la neige immaculée, le plan de ce qui s’apparentait à un autel.

Durandus marqua un temps d’arrêt pour finir d’un trait la timbale de plantes infusées que s’était servi Anthoine. S’essuyant la bouche du revers de sa tunique, il reprit :

— Stupéfié, on le serait à moins, saint Georges demanda à ce qu’on délimite le tracé en plantant grossièrement des branches d’aubépines. Le lendemain, alors qu’il venait s’assurer de la faisabilité d’un édifice sous l’invocation de Notre Dame, il constata que non seulement la neige avait disparu mais que les rameaux épineux avaient laissé place à des buissons fleuris et odorants.

— Et il y fit construire le sanctuaire ! anticipa Anthoine qui se prenait de passion pour le récit.

— En fait, non, car il n’en eut jamais les moyens. Mais deux siècles plus tard, saint Martial se rendit sur les lieux du miracle et voulut témoigner de sa foi fervente envers celle qui avait demandé qu’on en fît un lieu de dévotion. Qu’il transforma en sanctuaire en y plaçant une chaussure de la Sainte Vierge.

— Mais toujours pas d’autel ou d’église dédiée à Notre Dame ?

— En effet, il faudra attendre la visite d’Evodius, au siècle suivant, pour que ce dernier, qui avait entendu parler du miracle de la pierre des fièvres, engage la construction d’une église et d’un presbytère épiscopal avec l’aide de Scutaire, son architecte. Et ce, d’autant plus que les guérisons miraculeuses s’étaient multipliées suite aux apparitions de la Sainte Vierge en ce lieu.

Durandus fit une nouvelle pause, regarda attristé les deux timbales vides devant lui puis, résigné, reprit sa narration.

— Finalement, des maisons s’agrégèrent autour de l’édifice religieux sur les flancs du mont Anicium, accueillant dès la fin du VIe siècle la résidence ordinaire de l’évêque. Tu comprends maintenant pourquoi cette apparition de Notre Dame, ce soir, n’est pas si miraculeuse que ça ! La Sainte Mère de Dieu est venue, une fois encore, délivrer son message sur le lieu qu’elle s’était elle-même choisi.

— Je dois avouer que c’est convaincant, fit Anthoine.

— J’aime à te l’entendre dire car mon Alix n’en semble pas persuadée, loin s’en faut ! répliqua Durandus avec un pauvre sourire. Elle ne comprend pas que j’ai été désigné et que je ne saurais me soustraire à la volonté divine.

— Ecoute, je n’ai pas de conseil à te donner. Tu es bon, ta religion est sans faille, Notre Dame t’a choisi. Il ne te reste plus qu’à suivre ton chemin et je suis bien certain qu’Alix finira par le comprendre. De plus, pourquoi garder pour toi cette Apparition ? Ne devrais-tu pas en parler à l’évêché, d’autant que tu m’as dit que Notre Dame te l’avait suggéré ? Peut-être l’évêque lui-même a-t-il été touché par la grâce et qu’il t’attend de pied ferme ?

Ces paroles de bon sens produisirent leur effet sur le pauvre Durandus qui se tordait les mains, en proie au doute.

— Tu as raison, je vais me rendre immédiatement à la cathédrale. On m’y recevra forcément !

— Je n’ai pas dit ça ! répliqua Anthoine en souriant. Je te le suggère simplement. Donne-toi un moment de réflexion peut-être…

— Non, non ! Voilà qui ne saurait attendre davantage. C’est décidé, je m’y rends de ce pas.

Durandus se levait déjà, pivota sur ses talons et sortit précipitamment de l’atelier de menuiserie. Anthoine le suivit du regard, attendri par la ferveur qui animait son voisin. Il leva les yeux, les mains ouvertes vers le ciel, exhala un profond soupir puis se remit à sa besogne en lâchant un « C’est comme ça ! » mi-compatissant mi-troublé.

Il ne fallut que quelques minutes au charpentier pour se rendre à l’évêché et ce fut le souffle court qu’il s’adressa au premier religieux qu’il y rencontra, un chanoine hebdomadier[10].

— Il faut que l’évêque me reçoive immédiatement, haleta Durandus à l’adresse de l’homme d’église. J’ai un message important de la Sainte Vierge à lui délivrer !

En personne habituée à côtoyer les simples d’esprit tourmentés par une foi religieuse démesurée, le chanoine ne sembla pas s’émouvoir.

— Bien sûr, bien sûr… Mais, dis-moi, il me semble te reconnaître. Qui es-tu ?

— Je suis Durandus, le charpentier de la ville basse.

— Ah oui, je me souviens ! Tu as participé aux travaux du cloître il y a quelques années de cela…

— Oui, oui, mais l’évêque ?

— Quoi, l’évêque ?

— Il faut que je lui parle ! Maintenant !

— Mais que lui veux-tu à notre évêque ? Tu dois savoir que c’est un homme très occupé…

— Je sais, enfin, j’imagine, l’interrompit Durandus. Mais je ne puis parler qu’à lui, et à lui seul. C’est important.

— Holà ! Tout doux, mon ami ! fit le religieux que ce discours mystérieux intriguait. Tu me parais bien agité. Crois-tu un seul instant que Pierre de Solignac reçoit tout vil… toute personne qui le sollicite ? Dis-m’en davantage si tu veux que je rende compte de ta visite.

Durandus réfléchit quelques secondes. Après tout, puisqu’il était appelé à faire part à tout le pays de la manifestation mariale, pourquoi ne satisferait-il pas la curiosité de son interlocuteur ? Il se résolut donc à expliquer le but de sa demande mais sans entrer dans les détails.

— Notre Dame m’a apparu cette nuit, lâcha-t-il finalement mais à regret. Elle m’a chargé d’une mission de la plus haute importance dont il faut que je m’entretienne avec l’évêque. C’est la Sainte Vierge qui me l’a ordonné, insista-t-il sans se rendre compte de l’étrangeté de ses propos.

L’hebdomadier considéra avec attention le visage du charpentier. Il respirait l’honnêteté et, pour autant qu’il sache, n’était pas réputé en ville pour son illuminisme même si sa dévotion débordante était connue de tous. Après tout, il n’avait pas de raison de douter de sa parole même si l’événement lui paraissait rocambolesque.

— Ecoute, reste ici, reprends ton souffle, je vais voir ce que je peux faire pour toi.

A ces mots, le chanoine s’éloigna, bien décidé à ne pas déranger l’évêque. Mais il connaissait la réputation de l’artisan, sa piété aussi. Il ne pouvait le renvoyer sans explications ni prendre le risque d’un opprobre s’il advenait que sa visite fût opportune. L’homme d’église décida de s’en remettre au Doyen du chapitre, Hugues de Polignac qui, justement, passait non loin de là. Le chanoine le rattrapa et lui conta la demande du charpentier.

— Je sais que ça paraît invraisemblable mais l’homme me semble bien honnête. Et sincère. Tout de même, ce serait incroyable si cela se vérifiait, ajouta-t-il comme s’il commençait lui-même à y croire.

— Je sais… commença le Doyen avant de se reprendre. Je veux dire que nous n’ignorons pas le puissant effet du pèlerinage de Notre-Dame sur les fanatiques et les mystiques…

Le Doyen s’embrouillait dans sa réponse. Comprenant qu’il ne saurait en dire davantage sans que son interlocuteur ne suspectât quelque chose, il coupa court :

— Nous avons bien assez de problèmes en ce moment pour nous soucier des illuminés ! ajouta-t-il sèchement. Qu’est-ce là cette histoire invraisemblable ? Renvoyez ce charpentier à ses bouts de bois et qu’il laisse Notre Dame aux cieux.

— Je vous assure que ce Durandus a la mine sincère, intercéda le chanoine. Vous devriez le rencontrer.

— Croyez-moi, j’ai mieux à faire, répliqua le Doyen en montrant un geste de mauvaise humeur. Et l’évêque davantage encore ! Renvoyez ce charpentier vous dis-je. Et je compte sur vous pour ne pas répandre cette stupide histoire qui ne pourrait que nuire à notre Sainte Eglise, ajouta-t-il en brandissant un doigt menaçant.

Le ton était péremptoire et ne souffrait aucune contestation. Déjà Hugues de Polignac s’éloignait. Le chanoine crut bon de s’en tenir là. Après quelques instants de réflexion, il haussa les épaules. Dans le fond, pourquoi se mêlait-il de cette histoire extravagante et qu’avait-il à y gagner ? Surtout que le mouvement d’agacement de son supérieur ne lui avait pas échappé et ne présageait rien de bon. Un peu déçu mais résigné à obéir aux ordres du Doyen, l’hebdomadier rejoignit le charpentier qui patientait à la grille dorée. De crainte d’avoir à fournir des réponses qu’il ne possédait pas, il lui signifia sèchement une fin de non-recevoir. Mais l’artisan ne voulut pas se contenter de ce refus. Il insista. Trop. Et fut finalement expulsé manu militari de l’édifice religieux par les gardes du Cloître.

 

 

 

[1] Médecins qui tenaient davantage du vendeur de remèdes que du praticien.

[2] Manteau ample.

[3] Saint-Paulien aujourd’hui.

[4] De Lyon à Toulouse.

[5] 82 mètres.

[6] 57 mètres.

[7] Agneau de Dieu, qui efface les péchés de ce monde, donne-nous la paix. Dans l’évangile selon Saint-Jean, chapitre 1er, verset 29 : formule par laquelle Jean qui baptisait à Béthanie, accueillit Jésus-Christ.

[8] Première heure de l’office du jour, une prière dite au lever du jour.

[9] Il s’agit d’un tabouret.

[10] Le chanoine hebdomadier était un religieux de service pour une semaine au chapitre.

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