04. Les Rois des montagnes

par Pierre Grammat

La famille de Polignac aimait à répéter qu’elle se tenait déjà au côté de Clovis lors de la bataille de Poitiers contre les Wisigoths, grâce à son aïeul, Apollinaris, lieutenant du roi et gouverneur d’Auvergne. Et qu’elle avait connu une immense gloire à une époque bien plus ancienne ; ne disait-on pas que leur patronyme tenait du dieu Apollon autrefois adoré sur le lieu-même de la future construction de la forteresse des Polignac[1] ? Quoi qu’il en fût, vicomtes du Velay depuis la fin du IXe siècle par la grâce des comtes d’Auvergne, déjà opposés à l’évêché du Puy pour le contrôle de la région, ils surent transformer une simple délégation de pouvoirs comtaux en une charge héréditaire qui fit leur fortune, asseyant leur puissance dans tout le Velay. Ils firent alors d’un simple castrum de bois leur résidence principale, adoptant l’appellation du lieu comme patronyme. Et pour assurer leur emprise sur le religieux local, les Polignac placèrent la chapelle Saint-Andéol, construite au sein même de la forteresse, sous l’égide des chanoines du monastère de Pébrac fondé par Pierre de Chavanon à cette même époque. Ils procédèrent de même pour l’église du village, dédiée à saint Martin, échappant ainsi à la mainmise temporelle de l’évêque du Puy. Il s’agissait en effet de tenir en respect, déjà, le pouvoir épiscopal installé dans la ville située à moins de deux lieues de là. Par la suite, propriétaire de nombreux châteaux et domaines dans le nord-ouest de la région, la vicomté se plaça au premier rang des dix-huit seigneuries du pays de Velay dont l’héritier, vicomte de Polignac, représentait le pays aux Etats du Languedoc.

Les Polignac disposaient depuis le XIe siècle d’un certain nombre de péages placés sur les routes empruntées par les marchands ambulants bien sûr, mais surtout par les pèlerins en route pour Notre-Dame du Puy. Des barrières fiscales qui rebutaient forcément un grand nombre de croyants impécunieux sans compter les risques d’être détroussés au coin d’un bois par les bandes de malfaisants qui hantaient ces lieux. Les évêques successifs du Puy comprirent rapidement que ces taxes prélevées abusivement par les seigneurs de Polignac mettaient à mal leur propre trésorerie par le manque à gagner d’aumônes qui ne parvenaient plus à la cathédrale. L’évêché eut beau se plaindre auprès du roi, rien n’y fit, ce dernier ne disposant pas des moyens ni diplomatiques ni militaires pour contraindre de quelque façon que ce fût les puissants comtes d’Auvergne. Il fallut attendre 1134 et l’établissement d’une nouvelle barrière dite « du Collet » sur le versant septentrional du mont Denise, qui s’ajoutait ainsi aux innombrables péages qui enserraient la périphérie de la ville du Puy, pour que le puissant évêque Humbert, fils du comte de Grenoble, se place en vassal du roi et obtienne confirmation de ses droits d’octroi et régaliens que lui conférait la seigneurie du Puy. Une protection royale qui fut confirmée douze ans plus tard par Louis VII qui fit savoir qu’il interdisait à quiconque de lever des taxes sur les terres de l’évêché qui s’étendaient bien au-delà de la ville du Puy et de ses faubourgs. Comme on pouvait s’y attendre, les seigneurs de Polignac qui se prétendaient libres de toute vassalité et notamment de celle d’un roi qu’ils ne respectaient pas, refusèrent de se soumettre à ces exigences. Et surent profiter des dissensions au sein de la famille comtale d’Auvergne pour affirmer leur puissance en pays de Velay, méritant dès lors leur surnom de « Rois des montagnes ». La seconde moitié du XIIe siècle ne fut plus qu’une longue succession de batailles mais aussi de razzias et de massacres perpétrés alternativement par les troupes épiscopales et par les armées des Polignac, parfois rejointes par celles des comtes d’Auvergne qui, entre allégeance aux rois d’Angleterre ou de France, se montraient heureux d’en découdre avec le pouvoir de l’Eglise. Une histoire d’argent bien sûr mais qui se doublait d’une volonté de suprématie temporelle sur les terres de Velay entre un évêché en quête de prérogatives autres que spirituelles et une vicomté arc-boutée sur ses revendications séculaires. Points d’orgue de cette lutte acharnée qui mena à l’arrestation de Héracle III et de son père Pons par le roi Louis VII, le pillage vengeur de Brioude suivi du repentir des Polignac en l’église Saint-Julien allaient conduire à une paix durable en pays de Velay.

Troisième fils issu du mariage de Pons III avec Guillemette de Ceyssac, Hugues de Polignac eut fort à faire pour s’imposer face à son aîné, Héracle, nommé vicomte du vivant de son père, et dans une moindre mesure d’Estienne, le deuxième fils, seigneur de la terre de Roche-Savine. En 1173, Hugues, chanoine de l’église de Brioude, fut nommé Doyen de l’église cathédrale Notre-Dame du Puy, sorte de compensation à son absence de pouvoir au sein de la famille. Enfant, Hugues avait été éduqué dans le respect de cet ordre naturel et avait renoncé à toute ambition hors de sa portée, ce que facilitait son indolence naturelle. Il savait se contenter des miettes réservées au benjamin de la famille, même s’il supportait mal l’ascendance insolente montrée par son père et par son frère aîné. Hugues jouissait de la vie, suffisamment riche pour n’être jamais demandeur, et si peu exposé par sa situation de Doyen du chapitre pour ne pas tirer profit des nombreux avantages que lui conférait sa charge. D’autant que les chanoines, pour le moins indépendants, savaient servir leurs propres intérêts et se ranger le cas échéant aux côtés du Doyen contre l’évêque.

Représentation des vingt-quatre vieillards de l’Apocalypse, ces sages couronnés d’or vêtus d’une aube créés par Dieu pour qu’ils deviennent ses conseillers, les chanoines étaient des clercs qui avaient reçu les ordres de la cléricature. Au Puy, ils avaient adopté la vie communautaire aussi bien pour le coucher que pour le manger, et assumaient la prière officielle de l’Eglise. Assistants et conseillers de l’évêque, ils gouvernaient les diocèses en son absence et portaient par ailleurs la responsabilité de l’école ecclésiastique. Mais la douceur de vivre et leur alanguissement naturel prenaient le plus souvent le pas sur les règles augustines ou bénédictines que ces dignitaires ecclésiastiques se devaient d’observer à la lettre. Pourtant, les choses avaient bien changé depuis un siècle, l’Eglise ayant entrepris de se réformer afin d’épurer la Religion des souillures de l’argent et du sexe à une époque où prêtres et chanoines étaient souvent mariés[2], où la simonie entachait la nomination des évêques et où le nicolaïsme[3] avait atteint tous les rouages du monde clérical. Des réformes grégoriennes de plus en plus contraignantes, formalisées notamment par le deuxième concile du Latran en 1139 qui invalida tous ces mariages et, surtout, accorda aux chapitres des cathédrales le soin d’élire les évêques afin de retirer ce pouvoir des mains des seigneurs, instaurant dès lors une vraie fonction politique à l’Eglise. Une reprise en main qui se confirma, quarante ans plus tard, en 1179, avec le troisième concile du Latran. Et si les prélats y perdirent en liberté de mœurs, affichées tout au moins, ils y gagnèrent en confort, utilisant les deniers de l’Eglise pour se ménager une vie temporelle pour le moins enviable.

Aujourd’hui, écartelé entre l’ambition démesurée du clan Polignac sur le pays de Velay et le contrôle économique de l’évêché par Pierre de Solemniacum, Hugues de Polignac se devait de conforter sa position, sorte de conciliateur entre deux parties qui se déchiraient depuis des décennies. Une gageure qui exigeait qu’il s’attachât les bonnes grâces de l’évêque tout en imposant son statut politique au sein de la famille. Mais pour l’heure, il lui fallait répondre aux exigences épiscopales et préparer un jubilé à la hauteur de leurs espérances. Et pour ce faire, le soutien sans faille des Polignac se montrait indispensable.

Il apparut nécessaire au Doyen de s’entretenir avec son frère Héracle dans les plus brefs délais. Jetant un regard inquiet vers le ciel où s’amoncelaient des nuages sombres, il se décida à faire le voyage jusqu’à Polignac, ce qui ne devrait guère lui prendre plus d’une demi-heure. Il fit seller son coursier sur-le-champ, et descendit dans la cour. Là, il hissa difficilement sa surcharge pondérale sur le perron[4] avant de monter sur son cheval, un magnifique palefroi bai aux crins noirs, non sans force ahanements et secours d’un palefrenier. Quelques minutes plus tard, il apercevait déjà au loin le château des Polignac situé à huit cents mètres d’altitude, au sommet d’une colline volcanique qui dominait un vallon de riches prairies. Depuis plusieurs décennies, la noble lignée n’avait eu de cesse de fortifier ce qui n’était à l’origine qu’un castrum en bois, dotant le nouvel édifice d’immenses portails sur les façades sud et nord. Et en cette fin de XIIe siècle, une extension du bâtiment résidentiel était en construction pour en faire un édifice à double vaisseau surmonté d’une haute tour bâtie au siècle précédent. Il s’agissait d’asseoir la puissance des vicomtes face à un influent évêché du Puy soutenu par le roi de France trop heureux de contenir le pouvoir des féodaux.

Sans forcer le pas, il parvint au bas du rocher balsamique qui servait de murailles naturelles à la forteresse. Il se présenta à l’entrée des remparts et se fit conduire aux appartements de son frère Héracle. Le serviteur qui le conduisait s’attacha à ralentir le pas en passant devant la chapelle castrale construite au siècle précédent à laquelle s’adossait le cimetière des Polignac, comme s’il souhaitait montrer au prélat combien l’une et l’autre restaient bien entretenus. Ils parvinrent enfin au portail monumental de la résidence vicomtale qui donnait directement à l’étage où un homme en arme précéda le Doyen jusqu’à la salle de réception. Cette immense pièce oblongue de sept toises[5] sur douze comportait une énorme cheminée à chacune de ses extrémités, et offrait pour l’heure une vision de désordre incroyable. D’innombrables bancs garnis de courtes pointes[6] s’alignaient le long des murs couverts de hautes étoffes rehaussées de broderies, encadrées par des bras de fer destinés à recevoir des chandelles, qui cachaient mal l’humidité suintante de la pierre de taille vainement réchauffée par d’énormes bûches disposées dans les deux âtres. Ici ou là pendaient des haches à manche court, des épées, des lances et des masses, sans compter de multiples bannières gagnées au combat si l’on en croyait leur état de dégradation. Au centre de la salle trônait une imposante table de chêne jonchée d’arcs et de flèches, d’épieux et de couteaux ainsi qu’une paire de gants en peau de daim. A l’évidence, Héracle s’était octroyé une partie de chasse.

Là, le portier pria le religieux de patienter, ce qui agaça ce dernier au plus haut point. Mais connaissant le caractère de son frère, il crut bon de ne pas protester et se résolut à attendre. Hugues de Polignac rabattit le capuchon de sa chape sur la tête en frissonnant ; l’hiver approchait et les pièces du château ne retenaient déjà plus aucune chaleur tandis que les baies à double meneau laissaient s’engouffrer le vent automnal. Il tenta de se réchauffer en arpentant les pavés de terre cuite émaillée, se frayant un chemin parmi les coffres, fauteuils pliants, dressoirs[7] et garde-robes[8] qui parsemaient l’endroit. Décidément son frère, de la race des guerriers, se souciait peu de son confort, aussi à l’aise dans son paveilun[9] qu’à la cour du roi.

— Et bien, qu’est-ce qui t’amène, petit frère ! clama Héracle de sa voix stentorienne en apparaissant derrière une courtine[10] qui dissimulait une porte d’entrée.

Plongé dans ses pensées, le Doyen sursauta, Il se retourna pour faire face à la voix. Héracle, suivi du bayle[11] de la forteresse, venait à lui, les bras écartés pour lui donner l’accolade. Une familiarité que le chevalier voulait virile à l’image de celle qu’il partageait avec ses vassaux. Réputée pour sa violence inextinguible et sa cruauté effrénée, l’aîné de la famille semblait charpenté pour la bataille. Véritable colosse d’une cinquantaine d’années qu’une vie de combat n’avait pas entamé d’un pouce, massif et puissant, il avait tout du taureau de combat dont il possédait le courage, certes, mais aussi la susceptibilité animale. Nul n’osait s’opposer frontalement à lui si ce n’était son père autrefois ou, paré de son titre prestigieux, son beau-père, Guillaume, comte de Clermont et de Montferrand. Dès son plus jeune âge, et même si son droit d’aînesse l’y destinait naturellement, Héracle avait montré des dispositions pour les chicaneries et les querelles, les luttes d’armes et les joutes, qui eurent tôt fait de le muer en redoutable guerrier, craint par ses ennemis autant que par ses troupes. Fort de cette autorité innée, il n’hésitait pas à prendre la direction de hordes de mercenaires sans foi ni loi qu’il savait discipliner et placer en ordre de bataille pour ravager, piller et occire des pays entiers. La tête hirsute et le faciès grossier qu’éclairait un rhinophyma rouge grenat, Héracle III ignorait la maladie tout autant que le répit. Machine à pourfendre et à batailler, sans cesse en mouvement, il épuisait ses compagnons avant même d’affronter ses ennemis, faisant inlassablement valoir les droits de sa famille en pays de Velay bien sûr, mais souvent au-delà de l’Auvergne. Capable du pire, il inspirait crainte et respect mais ne se souciait guère du qu’en-dira-t-on. Il avait le droit, tous les droits pour lui, et il n’entendait pas que quiconque lui en discutât la primauté. Prendre en otage des religieux récalcitrants pour les rançonner, incendier des bourgs et des villages, massacrer vieillards, femmes ou enfants, le vicomte de Polignac, baron de La Motte-lès-Brioude et de la Voûte-sur-Loire, seigneur de Cusse, de Ceyssac, de Recours et de nombreux autres domaines, ne s’interdisait rien qui puisse servir ses intérêts. Qui s’avéraient aussi grands que son appétit de pouvoir et sa cupidité.

Sans égard pour les formes rebondies de son cadet, Héracle le prit dans ses bras et le serra à l’étouffer contre sa gambison[12] dont l’odeur de sueur aurait tué un bouc. Sans remarquer la moue de dégoût du Doyen, il lui administra une formidable claque dans le dos qui le fit tousser.

— Tu te fais rare, ces temps-ci, sans compter qu’il n’est guère de tes habitudes de rendre visite au château sans t’être annoncé. Une urgence, peut-être ?

— Non, pas du tout, répondit Hugues de Polignac qui se remettait difficilement de la secousse fraternelle. Euh… Pour tout vous dire… En fait…

— Et voilà le frérot qui s’emberlificote comme à son habitude ! se moqua Héracle. As-tu seulement dîné ? La chasse m’a ouvert l’appétit !

Et sans attendre la réponse de son benjamin, il fit un signe au bayle. En quelques minutes seulement, des serviteurs surgirent comme par enchantement de derrière les courtines, porteurs de tréteaux bientôt surmontés par de lourds panneaux de bois recouverts d’une nappe. Saisissant un pichet de vin, Héracle remplit à ras bord un immense hanap[13] en argent doré qui devait bien contenir un setier[14] et le tendit à son frère avant de se servir tout aussi généreusement :

Propter diversorum infirmitates[15] ! comme disait ce pisse-vinaigre de saint Benoît. Allez, trinquons à mon retour et à votre visite.

— Je constate avec ravissement que vous vous êtes bien remis de votre chemin de croix à Brioude, fit remarquer le Doyen sans relever la manière indélicate dont son frère qualifiait le fondateur de l’ordre bénédictin.

Héracle éclata de son rire homérique auquel répondit une formidable claque qu’il asséna à sa cuisse.

— Par le sang Dieu, c’est vrai qu’ils ne m’ont pas raté !

— Mais quelle mouche vous a-t-elle piqué d’aller ainsi faire pénitence ?

— Ah, la politique ! Mon frère, la politique ! En fait, après notre petite escapade à Brioude et à Saint-Germain-Lembron, notre cher père et mon beau-père se sont ligués pour me contraindre à faire amende honorable au chapitre Saint-Julien. Il devenait nécessaire, pour ne pas dire indispensable, de calmer le jeu. L’année dernière, à la mi-septembre lors du synode[16] au Puy, ils m’avaient contraint à promettre à Géraud, l’évêque de Cahors, ainsi qu’aux chanoines de Brioude, un repentir vrai et sincère accompagné, il est vrai, de quelque deux mille marcs d’argent. Je ne pouvais donc qu’honorer ma parole. Et puis, je veux bien admettre que toutes ces escarmouches à répétition avaient fini par chagriner tout un chacun…

Une fois encore, Hugues de Polignac n’osa reprendre son aîné bien que la qualification d’escarmouches ou d’escapades le scandalisât quelque peu alors que Brioude et Saint-Germain avaient été sauvagement pillées et leurs habitants passés au fil de l’épée au bon plaisir des gens d’armes du vicomte.

— Comme vous en parlez avec légèreté !

— De mon repentir ?

— Je parle bien sûr de votre folle chevauchée avec ces Routiers en terres de Brioude, répliqua Hugues en haussant les épaules.

Ce n’étaient évidemment pas les atrocités commises qui gênaient le prélat, mais la rupture d’une trêve difficilement acquise après des décennies de lutte au simple prétexte de satisfaire une vengeance personnelle suite à l’excommunication de Pons et de Héracle par le pape Alexandre III à la demande des évêques de Clermont et de Brioude. Des représailles qui valurent le pillage des deux villes et le massacre d’une bonne partie de leurs habitants sans compter l’incendie des bourgs et faubourgs.

— Alors, comme promis, reprit Héracle sans relever la remarque de son puîné, je me suis rendu à Brioude, dûment chapitré par père et beau-père qui m’y accompagnèrent. Puis, des portes de la ville jusqu’à l’église Saint-Julien je marchai pieds nus, revêtu d’une simple robe de toile, corde au cou et cierge à la main, tout en récitant les prières. Si tu m’avais vu ! Parvenu au portail de l’église, je fus soumis à la pénitence des chanoines. Qui prirent un réel plaisir à me fouetter à grands coups de verges bien détrempées. Ensuite, ils me conduisirent jusqu’à l’autel de saint Julien devant lequel je dus me prosterner à genoux pour implorer son pardon. Tout cela fut bien humiliant mais la paix commandait un tel prix.

— Et j’imagine que vous avez dû richement les dédommager… s’enquit le Doyen.

— Au-delà de l’imaginable ! Ces scélérats ont quelque peu forcé la note et ont évoqué pas moins de deux mille marcs d’argent de dégâts ! Te rends-tu compte ? Tout ça pour trois misérables masures et quelques manants rossés. Pfff… Cela a coûté à notre famille le château de Cusse et toutes ses dépendances, dont le château de Berbezit, sans compter quelques nouveaux privilèges accordés et au chapitre et aux Brioudais. Peu importe en l’espèce, nous n’avions plus le choix et je dois admettre que si mon repentir peut être suspecté, ma volonté d’une paix durable se montre, elle, bien réelle.

Tout en parlant, Héracle enchaînait les setiers de vin sans paraître le moins du monde affecté par la quantité d’alcool absorbée. Son appétit d’ogre et son intempérance faisaient l’admiration de ses compagnons d’arme et même le Doyen, grand jouisseur des plaisirs terrestres devant l’Eternel, s’étonnait de la constitution inébranlable de son frère. D’ailleurs, damoiseaux et servants s’affairaient autour de la table dressée et après avoir mis le couvert avec écuelles[17], couteaux, cuillers, coupes et hanaps, avaient servi plusieurs plats de gibier fumants.

— Tout cela est bien beau, reprit l’aîné des Polignac en plongeant son large couteau dans un quartier de cerf lardé au poivre, mais tu ne m’as toujours pas dévoilé la raison de ta présence, frérot !

Hugues de Polignac parut gêné et marqua un temps. Puis, prenant son courage à deux mains, il se lança :

— Vous n’êtes pas sans savoir que depuis plusieurs années, le nombre de pèlerins en visite au Puy n’a cessé de diminuer. Ce qui a gravement entamé nos ressources.

— Si cet évêque de malheur n’avait pas fait une affaire personnelle de contester nos droits immémoriaux, tout cela ne serait pas arrivé ! répliqua Héracle avec humeur.

— Toujours est-il, poursuivit le Doyen soucieux de ne pas ranimer une fois encore la polémique qui avait divisé évêché et seigneurs de Polignac, que nous sommes aujourd’hui confrontés à des bandes de Routiers qui rançonnent et terrorisent les pèlerins.

— Formidable ! Et alors ? En quoi cela nous concerne-t-il ?

— Eh bien… hésita le Doyen, nous vous saurions gré de mettre un terme à ces exactions…

— Nous ? l’interrompit l’aîné des Polignac en reposant brutalement sur la table son hanap qui versa à moitié son contenu sous la violence du choc. Mais c’est qui « nous » ? Tu n’es tout de même pas venu jusqu’ici pour me dire que ton évêque se défausse sur notre famille pour régler ses petits problèmes de trésorerie ?

— Ne le prenez pas ainsi, mon frère, répondit doucement le Doyen pour apaiser son interlocuteur qu’il voyait gagné par la colère. Il ne s’agit pas de se défausser sur qui que ce soit mais d’unir nos forces pour mettre un terme aux brigandages des Routiers et les bouter hors du Velay. N’est-ce pas là votre intérêt également ?

— Sûrement pas ! Je n’ai aucune envie de m’allier avec ce Solemniacum !

— Vous êtes injuste ! Il y a deux minutes à peine vous me confiiez votre volonté de ramener la paix en pays de Velay et que votre humiliation de Brioude n’était rien comparée aux profits d’une tranquillité recouvrée.

Héracle s’apprêtait à vouer aux gémonies prélats et évêché, chanoines et chapitre, ou même son frère. Mais il se reprit et pour calmer la rage qui le submergeait, arpenta de long en large la grande salle tout en soliloquant.

— Les Routiers, les Routiers ! En quoi est-ce mon problème ? Je ne les ai pas plus fait venir que n’importe quel autre seigneur ou que le roi lui-même ! Ce maudit évêque n’aura donc jamais de cesse de tourmenter notre famille ? Mais pour qui se prend-il celui-là ? Je ne sais pas ce qui me retient d’aller lui donner une bonne leçon sur-le-champ.

Ce fut à ce moment précis que fit son entrée Assalide, inquiète des bruits de voix qui annonçaient une nouvelle colère de son époux. De petite stature, la taille fine, la poitrine haute et généreuse, la jeune femme affichait une prestance et un maintien hérités de sa noble famille que soulignait sa longue robe de laine pourpre aux larges manches. Fille de Jeanne de Calabre et de Guillaume, comte de Clermont et de Montferrand, elle arborait un beau visage ovale qu’illuminait une peau très blanche, ses cheveux blonds partagés par une raie qui donnait naissance à deux épaisses nattes entrelacées de fil doré.

— Eh bien, mon ami, que se passe-t-il donc qui excite ainsi votre courroux ? fit-elle à l’adresse de son mari.

Au son de la voix d’Assalide, Héracle se figea sur place. Se retournant vers la jeune femme, il fronça les sourcils et l’apostropha de sa voix de stentor :

— Que faites-vous ici ?

— Je me souciais de votre humeur, voilà tout. Et souhaitais connaître l’objet de votre colère, répliqua la vicomtesse sans paraître se démonter le moins du monde par le ton irrité de Héracle.

Avisant son beau-frère, elle le salua :

— Quel bon vent vous amène en ces lieux, cher Doyen ? fit-elle en lui adressant un sourire qui découvrait deux rangées de jolies dents blanches.

— Et bien… commença le prélat avant d’être brutalement interrompu par son frère.

— Mais de quelles affaires vous mêlez-vous ? tonna celui-ci en se rapprochant vivement de la jeune femme.

— Voyez-vous un inconvénient à ce que j’accomplisse mon rôle d’hôtesse, mon ami ? répliqua Assalide toujours aussi placide. Surtout quand il s’agit de votre chère famille, ajouta-t-elle en appuyant sur ses deux derniers mots.

— Je ne me souviens pas vous avoir demandé quoi que ce soit ! Retournez donc à votre broderie et à vos futiles occupations.

— Il est vrai qu’elles ne sauraient être aussi importantes que les vôtres, objecta la jeune femme avec toute l’insolence que lui conférait son sang noble.

A ces mots, le seigneur de Polignac ne put contenir davantage sa colère et, sans crier gare, lui lança son poing au visage qu’il manqua.

— Silence ! Je vous ordonne de vous retirer sur-le-champ où vous tâterez de cette main ! hurla-t-il, se laissant déborder par la rage, le visage violacé et le nez plus bourgeonnant que jamais.

La vicomtesse de Polignac n’insista pas et, redressant la tête, quitta la pièce non sans un regard pour son beau-frère pour le prendre à témoin de la rudesse de son mari. Le Doyen n’avait pourtant nul besoin d’assister à ce nouvel accès de colère pour savoir l’impétuosité de son frère qui, conjuguée à une impatience effrénée, conduisait à des scènes terribles dont pâtissait tout son entourage. Et quant à sa conduite avec les dames, qui tenait davantage du soudard de salle de gardes que du chef de file de l’une des plus nobles familles du pays, il avait depuis longtemps compris que Héracle était resté insensible au Tractatus de Amore[18] d’André le Chapelain et à l’amour courtois en général. Si on le lui avait demandé, le vicomte aurait volontiers échangé le plus séduisant parti de France contre un cheval de guerre. En homme d’expérience, le religieux attendit donc patiemment que son frère revienne à de meilleurs sentiments. Effectivement, après avoir maugréé de longues minutes, assénant ici ou là coups de pied ou de poing sur les meubles qui venaient à lui barrer le chemin, distribuant gifles et soufflets aux serviteurs qui passaient à sa portée, Héracle se calma.

— Ecoute-moi bien, frérot, s’adressa-t-il au Doyen en lui agitant un index menaçant sous le nez. Il est hors de question que j’engage un seul de mes hommes, m’entends-tu ?, une seule obole d’argent, dans cette histoire qui ne me concerne pas. Que croit-il, ton évêque ? Que nous avons les moyens d’armer des milliers d’hommes ex abrupto, de parcourir toutes les routes du Velay à la poursuite de ces mercenaires ? Je n’ai ni le sou ni la volonté de m’engager dans tout cela. Fais-le savoir à ton… à ton évêque, se reprit le colosse qui, à l’évidence, s’apprêtait à déverser un nouveau flot d’insultes à l’égard du primat.

— Pourtant, il est de notre intérêt à tous de mettre un terme à ces exactions, insista le Doyen.

— Tu veux que je te dise ? fulmina Héracle que la colère reprenait. Tu veux le fond de ma pensée ? Depuis vingt ans, je n’attends qu’une chose, c’est que ce Solemniacum disparaisse, qu’il meurt ou qu’il s’en aille, et que nous occupions le siège épiscopal qui devrait nous revenir de droit. Voilà ce que je pense !

— Permettez-moi, cher frère, de vous faire remarquer que la dernière tentative en date pour prendre de force l’évêché ne nous a guère réussi…

Héracle s’apprêtait à répliquer avec sa violence coutumière quand il s’interrompit net au souvenir de cette piètre histoire que portait sa famille depuis des décennies En effet, au siècle précédent, Etienne III de Polignac avait tenté une manœuvre osée pour se rendre maître de l’évêché du Puy, méritant plus que jamais son surnom de Brisefer ou Taillefer que lui avait valu son ardeur sur les champs de bataille quand il s’agissait de défendre les biens de la famille. Evêque de Clermont dès 1050, il prit de force l’évêché du Puy au fils du comte d’Auvergne qui avait usurpé ce dernier par simonie. Puis il s’empressa de faire valider sa pseudo-élection par le pape qui accepta de lui accorder le gouvernement du diocèse si, et seulement si, il n’exerçait pas de fonctions épiscopales, confiées dès lors à un évêque qui agirait en son nom. Une exigence à laquelle Etienne de Polignac se garda bien d’obéir. Un parjure qui conduisit Grégoire VII à le déclarer indigne du titre, quatre ans après son investiture, en 1077[19]. En dépit de cette excommunication, le seigneur se refusa à partir et le pape dut défendre par lettres écrites aux chanoines de le reconnaître pour évêque, puis interdire à tous les peuples d’apporter quelque offrande que ce fût à l’église du Puy tant qu’Etienne de Polignac s’y maintiendrait et jusqu’à ce qu’il cède enfin aux injonctions pontificales.

— Ne crois-tu pas que les temps ont quelque peu changé, petit frère ? répliqua Héracle d’une voix radoucie. Et puis, ne remuons pas la fange de ces vieilles histoires, ça n’est pas le souci du moment. Tu es venu quérir mon aide pour chasser ces mercenaires, n’est-ce pas ? Ma réponse est : non !

— Bien, bien, répondit le Doyen qui comprenait que rien ne ferait changer d’avis son frère. Je n’insiste pas. Mais c’est dommage…

— Et puis, je sais la perversion de cet évêque, enchaîna l’aîné des Polignac, son vice tordu qui le conduira à nous reprocher demain ce qu’il nous aura demandé aujourd’hui, nous faisant endosser les exactions futures des Routiers au prétexte que nous aurions failli à notre mission. Non, décidément, mon cher frère, vous pouvez transmettre à votre maître notre réponse négative, résolue et définitive.

Hugues de Polignac comprit l’inanité de sa démarche. Comment avait-il pu croire un seul instant que les Polignac accepteraient de près ou de loin de porter assistance à l’évêché ? Et voilà que son frère l’insultait durement en le rabaissant à la condition de serviteur de son maître.

— Restons en là, finit-il par lâcher après quelques secondes. Oubliez tout cela. Nous saurons fort bien nous extirper de cette situation sans votre assistance.

— C’est cela ! tonna Héracle. Et ne manque pas de dire à cet évêque maudit qu’il aille rôtir dans la géhenne.

— N’en ajoutez pas, Héracle, je vous ai parfaitement compris. Cependant…

— Quoi encore ?

— Vous savez que l’année prochaine sera celle du jubilé du Puy…

— Non… Oui… Enfin, je n’en sais rien.

— Vous savez l’importance de ces fêtes pour notre pays et j’imagine que vous serez des nôtres.

— Oh, ça ! Rien n’est moins sûr. Et puis, qui peut dire où je serai dans quatre mois ?

J’attire tout de même votre attention sur le caractère exceptionnel du jubilé cette année. On prétend même que le comte de Toulouse et le roi d’Aragon nous feraient l’honneur de leur présence.

— Ah oui ? s’étonna Héracle. Effectivement, voilà qui pourrait s’avérer intéressant… et prestigieux ! Je vais y réfléchir…

— Alors, adieu, mon frère, se contenta de répliquer le Doyen qui, sur ces paroles, tourna les talons et quitta le château.

Sur le chemin du retour, alors que le crépuscule projetait ses ombres sur la route cabossée qui le ramenait au Puy, Hugues de Polignac restait partagé sur l’échec de sa démarche. Evidemment, les choses eussent été plus simples si son frère avait accepté de prendre à sa charge l’anéantissement des Routiers. Mais, en contrepartie, que n’aurait-il entendu de la part de l’évêque si les événements avaient entraîné le moindre dérapage ou la plus petite erreur de jugement de l’aîné des Polignac ? On aurait forcément reproché à ces seigneurs ennemis de toujours, et donc au Doyen, chaque déprédation, chaque rapine ou chaque mort inhérents aux déplacements des gens de guerre. Pris entre le marteau et l’enclume, le Doyen se retrouvait isolé. Privé de ressources financières ou de la possibilité de lever une milice, il ne pouvait compter que sur la bonne volonté des habitants de la ville basse, pour la plupart commerçants ou artisans, qui souffraient plus que tout autre du déclin des pèlerinages à Notre-Dame du Puy. Autrement dit, peu de chose, ces boutiquiers conjuguant l’absence de courage à l’inaptitude guerrière, sans compter qu’il n’avait aucun moyen de les contraindre de quelque façon que ce fût. Le problème demeurait insoluble. Alors qu’il parvenait aux portes de la ville, Hugues de Polignac résolut de s’en remettre à Dieu pour lui inspirer une idée et, pour l’heure, n’aspira plus qu’à un repos bien mérité.

Le lendemain matin, il manda le chanoine Gerland, son fidèle factotum, afin de le charger d’une mission à la ville basse. En effet, avant d’écarter définitivement tout recours aux bourgeois du Puy, il souhaitait que ce dernier s’enquière de leur état d’esprit.

— Ah ! Gerland ! Vous voici enfin, s’exclama Hugues de Polignac à l’entrée du chanoine.

— J’ai fait aussi vite que j’ai pu, Monseigneur…

— Installez-vous là, j’ai à vous entretenir.

En quelques phrases, le Doyen exposa la conjoncture à Gerland qui se contenta d’écouter attentivement, hochant la tête à plusieurs reprises pour marquer sa compréhension de la situation. Puis quand le prélat en vint à sa demande d’une enquête discrète auprès des bourgeois de la ville basse, le chanoine coupa la parole à son supérieur.

— Inutile de se déplacer, je peux déjà répondre à Monseigneur à cet égard !

— Et…

— S’il est vrai que les marchands de la ville basse souffrent depuis plusieurs années de la défection des pèlerins, ils n’en peuvent mais des batailles et des contributions financières pour armer des troupes. Et je n’imagine pas un seul instant qu’ils accueillent avec enthousiasme toute demande de ce genre… Vous savez, reprit le chanoine après quelques secondes d’hésitation, ils n’ont en tête que leurs libertés municipales qu’ils jugent bien maigres et manœuvreraient plutôt pour l’élection d’un consulat.

— Un consulat ? Mon Dieu, pour quoi faire ?

— Je crains qu’ils n’aient épuisé leur patience vis-à-vis du pouvoir seigneurial que représente l’évêché. Et revendiquent le droit d’élire des consuls à la tête de la ville afin de recouvrer une certaine autonomie administrative et, surtout, fiscale.

En effet, contrairement aux habitants de nombreux bourgs ou villes du pays, les burgensis[20] du Puy ne bénéficiaient pas alors d’une charte de coutume et encore moins d’une charte de privilèges[21], cet acte authentique signé par le suzerain du lieu qui décrivait minutieusement droits et exemptions de taxes accordés aux bourgeois. Un document qui leur octroyait dès lors un réel affranchissement du joug seigneurial, qu’il fût laïc ou ecclésiastique, premier pas d’une émancipation municipale. Cependant, au fil des décennies, ils avaient su constituer une réelle organisation qui leur permettait de faire valoir leurs prérogatives mais aussi d’assurer la gestion des richesses communes, des terres pour l’essentiel. Et ils entendaient bien s’administrer avec la plus grande indépendance possible. Une souveraineté que les féodaux s’entendaient à retarder le plus longtemps possible.

— Une autonomie de la ville basse ? Ne manquait plus que ça ! gémit le Doyen qui voyait tout à coup s’amonceler les problèmes. En êtes-vous bien sûr ?

— Comme je vous vois, Monseigneur.

Hugues de Polignac savait qu’il pouvait faire confiance à Gerland qui avait l’oreille des marchands et artisans du bourg. En effet, fils d’un commerçant ponot, celui-ci avait passé son enfance dans les ruelles de la ville basse avant que le prélat, fraîchement nommé Doyen du chapitre, ne le remarque et ne l’intronise clerc. Par la suite, il l’avait placé à l’université Notre-Dame où le jeune homme avait étudié le quadrivium[22] et le trivium[23], faisant montre d’une intelligence rare et d’une faculté d’apprentissage qui avait étonné ses maîtres. Ce qui lui avait permis de gravir les échelons pour dépasser les ordres mineurs puis gagner le titre de chanoine grâce à son puissant protecteur. Particulièrement doué pour les langues, Gerland avait rapidement maîtrisé les dialectes locaux, passant avec aisance du patois le plus abscons au latin le plus classique. Car au Puy-Sainte-Marie, comme partout en occident, les langues issues du latin se mêlaient aux langages vernaculaires dont les particularismes abondaient d’une région à l’autre, voire d’un village à l’autre. En effet, si le latin demeurait prédominant à l’écrit et dans les écoles ainsi que le françoys[24] à l’oral pour les classes dominantes, le peuple se contentait des dialectes locaux issus, pour le pays du Velay, de la langue d’oc et du franco-provençal. Langue véhiculaire internationale, le latin était la seconde langue de tous les dignitaires catholiques et de l’aristocratie qui se devaient de le maîtriser tandis que le françoys, balbutiant, restait circonscrit à Paris et à ses environs, peut-être à quelques aristocrates et grands bourgeois de province. Une classe qui se jugeait éminemment supérieure et qui considérait les dialectes régionaux comme un parler grossier tout juste bon pour le paysan inculte. Inventant au passage le vocable patois, un déverbal du verbe patoier qui signifiait « gesticuler des mains », à l’image d’un muet qui peine à s’exprimer. On ne pouvait guère faire plus agréable envers les classes laborieuses.

Gerland, en raison de son parcours pour le moins atypique, usait couramment des dialectes vellaves bien sûr, mais aussi du latin de l’église ainsi que du françoys du roi. Une érudition qui lui permettait d’être parfaitement à l’aise avec les religieux du Cloître ou avec les habitants de la ville basse voire de s’entretenir avec les paysans des localités voisines. Un talent dont Hugues de Polignac savait se servir quand il souhaitait porter des messages à la connaissance du bon peuple. Un caméléonisme fort utile au chapitre, certes, mais qui n’allait pas sans inconvénients, le chanoine abusant de ses prérogatives pour s’absoudre des règles canoniales. S’il était commun que les religieux ne fussent pas célibataires ou qu’ils pratiquassent une sexualité triviale, les chanoines se devaient de suivre une certaine continence, du moins en public. Ils étaient tenus d’assister aux prières communes et, singularité du chapitre du Puy Sainte-Marie, partageaient dortoirs et réfectoire, une salle à manger dont ils préservaient soigneusement l’entrée comme l’attestait un cartouche affiché sur le mur : : domus in qua reficitur collegium non patitur venenosa[25]. Sans prétendre à une communauté de cénobites, ils devaient s’abstenir de fréquenter les tavernes et autres lieux de perdition. Ce dont s’affranchissait allègrement Gerland qui comptait bien jouir d’une vie qui s’était montrée jusqu’alors ingrate, profitant de l’indulgence coupable du Doyen à son égard. On racontait d’ailleurs que le protégé fournissait son maître en jeunes femmes girondes lors d’agapes suspectées mais jamais démontrées. Si la prostitution était généralement acceptée, la ville basse sourdait de la paillardise effrénée de Hugues de Polignac, des rumeurs contre lesquelles Gerland devait régulièrement intervenir pour y mettre fin.

Ainsi, quelques années auparavant, un scandale avait failli éclater au grand jour quand Hugues de Polignac s’était pris de passion pour la femme d’un boucher de la ville basse, connu sous le nom de Le Mazel. Grâce aux bons soins de Gerland, il avait fait venir en grand secret sa prétendue dans les bâtiments capitulaires. Cette jeune femme ingénue, probablement ignorante de la réputation du Doyen, n’y vit aucun mal et se rendit à l’invitation, pensant que celui-ci avait besoin de conseils pour l’organisation d’un repas de réception. Elle accepta de se rendre au Cloître, un soir de mars, certainement encouragée par un mari soucieux de ne pas manquer une belle affaire, affublée de ses plus beaux atours afin de faire honneur au chapitre. Quelle ne fut sa surprise quand le Doyen lui déclara ex abrupto sa fougue amoureuse et voulut en concrétiser sur-le-champ la teneur, ne doutant pas un seul instant que cette épouse de vilain succomberait à ses charmes mais aussi à l’honneur insigne qu’il lui accordait. Une distinction qui n’apparut pas aussi flagrante à la jeune femme qui, offusquée d’un tel empressement, lui refusa fermement tout rapport autre que professionnel. Mais Hugues de Polignac n’était pas homme à s’en laisser conter et à force d’insistances et de menaces, de contraintes mais aussi de promesses, était parvenu à ses fins. A la nuit, dame Le Mazel salie et honteuse s’en retourna auprès de son mari et, à nouveau menacée par celui-ci inquiet de sa soudaine disparition des heures durant, finit par lui avouer les outrages subis. Le brave commerçant, ivre de colère, se rendit aussitôt au Cloître où, par bonheur, le chanoine Gerland eut connaissance de l’esclandre qu’il soulevait à l’entrée et put intercepter le mari jaloux. Et il fallut toute la diplomatie du jeune clerc et la promesse d’une somme rondelette ajoutée à quelques bénéfices futurs pour que le boucher acceptât d’étouffer l’histoire et de faire tenir sa langue à son épouse. Une cupidité chevillarde qui n’empêcha pas le digne mari de répudier sa jolie femme et de la renvoyer dans son pays. Est-il utile de préciser que le Doyen connut dès lors une reconnaissance éternelle à celui qui l’avait aussi habilement extirpé de ce mauvais pas.

— Pourtant, reprit Hugues de Polignac, il faudra bien que nous trouvions une solution. Imaginez, Gerland, que je débarrasse le pays de ces Routiers ! Je gagnerais la gratitude de l’évêque et, accessoirement, celle du chapitre qui verrait ses caisses renflouées. Par ailleurs, j’obtiendrais les remerciements des bourgeois de la ville basse et, au surplus, une certaine légitimité dans ma famille.

— Effectivement, ce serait une jolie partie à jouer, reconnut Gerland. Pourtant, je n’imagine pas quel miracle pourrait nous défaire de ces bandes de mercenaires… Pourquoi ne pas attendre le jubilé du Pardon qui doit se tenir en mars prochain ? On dit que les plus nobles seigneurs se joindront à cette occasion aux plus grands prélats pour y célébrer l’Annonciation. Il semblerait même que Raymond, comte de Toulouse et Alphonse IV, roi d’Aragon s’y retrouveraient pour sceller une nouvelle entente. Ne serait-ce pas alors le moment propice pour rallier tout ce beau monde à cette cause finalement commune ?

— Vous avez peut-être raison… Et puis, cela nous donne le temps d’y réfléchir. Vous savez être sage, Gerland !

Hugues de Polignac considéra son protégé non sans admiration. Il en avait fait du chemin le garçonnet qu’il avait rencontré sur les marches du Cloître plus de dix ans auparavant. Un jeune Anicien frêle et chétif qui n’avait guère grandi depuis son adolescence, toujours aussi maigre, dont le visage en lame de couteau qu’éclairaient lugubrement deux yeux gris métalliques, inspirait la crainte et dénonçait une âme retorse. Mais le Doyen faisait fi de ces considérations physiques pour tirer profit d’un esprit entièrement dévoué. Amoral, dénué de toute espèce de compassion, Gerland avait su se montrer irremplaçable aussi bien dans les relations du chapitre avec la ville basse qu’au sein du Cloître. Un fidèle parmi les fidèles dont il ne saurait se passer dans les années à venir.

 

 

 

[1] Une légende que les Polignac sauront populariser et faire valoir aux siècles suivants, notamment à la Renaissance quand le goût de l’Antiquité revint en vogue. En fait, le nom du lieu à l’époque médiévale était Podempniacus.

[2] Depuis les deux premiers conciles du Latran (1123 et 1139), le mariage était interdit aux clercs majeurs (à partir du sous-diaconat) avec obligation de rompre le cas échéant. Ce qui n’empêcha pas de nombreux religieux de demeurer mariés.

[3] On appelait « nicolaïtes » les religieux qui n’acceptaient pas la loi du célibat et, plus largement, ceux qui pratiquaient une luxure débordante.

[4] Sorte de montoir constitué d’un bloc de pierre placé à l’entrée des nobles demeures pour permettre de monter ou de descendre de cheval.

[5] Une toise vaut deux mètres environ.

[6] Couverture d’ornement, parfois doublée de duvet et piquée.

[7] Coffre surélevé par des pieds, le dressoir restait le plus souvent ouvert et comportait parfois des sortes d’étagères sur lesquelles on plaçait la vaisselle.

[8] Meuble destiné au rangement des vêtements.

[9] Tente carrée des militaires, ancêtre étymologique du pavillon.

[10] Tenture qui servait à diviser des pièces ou à cacher des accès.

[11] Equivalent d’un administrateur moderne.

[12] Tunique à manches rembourrée, portée sous la cotte de maille.

[13] Grande coupe à pied parfois munie d’un couvercle.

[14] Environ un demi-litre.

[15] A chacun ses faiblesses.

[16] Assemblée des ecclésiastiques du diocèse.

[17] Sorte d’assiette creuse et évasée.

[18] Traité de l’Amour, écrit à cette même époque, qui évoque les règles de l’amour courtois.

[19] Il faudra attendre 1255 pour qu’un Polignac atteigne enfin le siège épiscopal du Puy qu’il n’occupera que deux ans avant de mourir.

[20] Les bourgeois, notables patriciens du bourg.

[21] Elle ne leur sera accordée qu’en 1219 par la grâce de Philippe-Auguste.

[22] Enseignement de l’arithmétique, de la géométrie, de l’astronomie et la musique.

[23] Enseignement de la grammaire, de la rhétorique et de la dialectique.

[24] Le françoys était alors considéré comme le « langage de France », sous-entendu de l’actuelle Ile-de-France. Une langue qui succédait en quelque sorte à la langue romane empruntée au latin oral qui avait supplanté le latin classique depuis le début de notre ère.

[25] Au lieu où l’assemblée prend sa réfection, beste n’est endurée qui porte infection.

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