03. Les Temps anciens

par Pierre Grammat

Les Routiers se trompaient. Quelqu’un avait échappé au carnage et à la destruction du village. En effet, Pierre Martellet avait réussi à fuir en se glissant à l’arrière de sa maison qui communiquait directement avec la lisière de la forêt. En quelques pas, il fut hors de danger. Il n’avait ni femme ni enfants à protéger, ni la force de se battre. Qu’avait-il encore à défendre si ce n’étaient les amers souvenirs d’une vie difficile ? Certes, il avait abandonné ses amis, sa paroisse, mais qu’aurait-il pu faire si ce n’était grossir le rang des victimes ? Aussi, quand il avait aperçu les Routiers se poster à toutes les entrées du bourg, s’était-il faufilé entres les granges pour gagner les hauteurs de la forêt. Caché à quelques encablures du village, dans une grotte dont seuls les habitants du pays connaissaient l’existence, il assista aux brigandages, aux meurtres, aux violences, se bouchant vainement les oreilles pour ne plus entendre les hurlements de douleur qui se mêlaient aux braillements des meurtriers. Pour avoir pratiqué les brutes épaisses qui constituaient les troupes de mercenaires, il imaginait aisément ce que des hommes frustres, avinés, sûrs de leurs forces et de leur totale impunité, pouvaient infliger à leurs victimes. Ce ne fut qu’au petit matin qu’il se résolut à quitter son repaire, sans autre regard vers le hameau qui se consumait encore.

Il marcha toute la journée, s’abreuvant aux sources, le ventre tenaillé par la privation de nourriture. Sur sa joue sanguinolente, il avait appliqué un pansement d’herbes médicinales qui avait endigué l’hémorragie. Ce ne fut qu’au soleil couchant qu’il parvint au Puy-Sainte-Marie, faisant appel à sa mémoire pour retrouver le chemin de la maison de son fils. Etonnamment, alors que sa dernière visite remontait à plusieurs années, ses souvenirs demeuraient fidèles et ce fut seulement après quelques minutes de déambulation dans les ruelles de la ville qu’il put frapper à la porte d’un petit atelier de menuiserie situé dans la rue des Tables. L’huis grinça en s’entrouvrant. Un visage fin, couronné d’une chevelure blonde, se glissa dans l’entrebâillement.

— Père ? Mais que… Il est arrivé malheur, tu es blessé !

Martellet ne répondit pas, ses jambes le portaient à peine. Il poussa le vantail pour marquer son désir d’entrer au plus vite. Ouvrant grande la porte, Anthoine aida son père à s’installer sur un petit fauteuil de bois doublé de coussins près de la cheminée.

— Tu as soif ? Faim ?

Le vieil homme ne répondit pas mais fit un signe d’assentiment. Anthoine trancha un morceau de pain sur lequel il versa un reste de fricot. Puis, sans quitter du regard son père prostré sur son siège, il emplit une timbale d’eau claire qu’il posa sur les briques de torchis qui formaient paillasse sous le manteau de la cheminée.

— Prends ton temps et restaure-toi, puis tu me raconteras ce qu’il s’est passé.

Martellet leva vers son fils des yeux tristes, légèrement embués. Une fois encore, il ne pipa mot et s’attela à mastiquer son tranchoir[1] imbibé de sauce. Quand il eut terminé, il avala d’un trait l’eau fraîche que lui avait servie son fils. Puis, après avoir pris une profonde inspiration, il lui narra les événements auxquels il avait assisté.

— De toute façon, s’excusa-t-il, mon pauvre corps n’aurait été d’aucune utilité face à ces assassins.

Le vieil homme tremblait de tous ses membres. Il revivait les scènes dont il avait été le témoin impuissant. Il était horrifié. Pourtant, sa vie avait été longue et il avait assisté à bien des atrocités. Le rançonnage, les abus de pouvoir des seigneurs, les punitions injustes ou les pendaisons arbitraires, rien ne lui avait été épargné pas plus qu’à ses proches. Mais là, il pressentait qu’il n’aurait pas la force de se remettre de ce dernier coup du sort même si la présence de son fils le rassérénait.

Anthoine l’avait écouté sans jamais l’interrompre, les yeux brillant alternativement de colère, de commisération et de dégoût. Sans jamais y avoir assisté, il connaissait les exactions des Routiers et ne pouvait comprendre pourquoi princes, seigneurs et même religieux s’alliaient à ces mercenaires. Ou plutôt si, il savait que ces puissants n’auraient de cesse qu’ils eussent étendu leurs pouvoirs absolus, temporels ou spirituels, sur des territoires toujours plus vastes et sur les malheureux qui avaient le tort d’y survivre.

— C’est terrible, fit-il en pointant le doigt vers un ciel bien peu miséricordieux à son goût. Tous ces oppresseurs ne pensent qu’à répandre le mal autour d’eux. Et nous, nous sommes obligés de subir. Pourquoi ? Je te le demande ! Où est-il écrit que nous devons expier des fautes que nous n’avons pas commises ? Qui a décidé que notre condition était scellée à jamais ?

Anthoine était révolté. L’injustice lui était insupportable. Enfant, déjà, il se montrait sensible aux infortunes des autres, prompt à mettre sa force peu commune au service du faible ou de la victime. A dix ans, il dépassait d’une tête tous ses camarades, et s’était taillé une réputation de redresseur de torts dont se moquaient gentiment les adultes du bourg mais que craignaient tous les gamins. Aussi impressionnant dans son ardeur au travail que dans les jeux virils auxquels s’adonnaient les jeunes gens les jours de foire, il semblait doué pour la vie, savait en jouir même si on s’étonnait qu’il n’eut jamais connu d’aventures féminines, ce qui n’avait pas manqué de faire jaser ses détracteurs au village.

Dès l’âge de sept ans, sorti des jupes de sa mère, il avait aidé son père à l’atelier de charpente, chargé de ramasser soigneusement les copeaux de bois et les chutes pour les trier. Puis, peu à peu, il avait appris le métier de charpentier, passant de longues journées à façonner de grosses pièces de bois destinées au faîtage et au galetage des maisons et des clochers mais aussi des granges et des étables. Maniant avec précision et minutie la scie et le rabot, la varlope et le ciseau, il s’était pris de passion pour le travail de finition et les ouvrages délicats. Et à quinze ans, alors que sa mère venait de mourir, il décida d’apprendre la menuiserie en bâtiment et de se spécialiser dans la confection de fenêtres et d’huis, de vantaux et de chaires, se découvrant de vrais talents de sculpteur. Mais pour se perfectionner dans cet art difficile, il dut quitter le domicile paternel et devenir l’apprenti d’un maître menuisier. Sur les recommandations de son père, il s’installa à Brioude et y demeura quatre années avant de partir sur les routes du compagnonnage pour exercer son habileté d’un chantier à l’autre. Enfin, quelques années plus tard, grâce au pécule amassé au cours de son long apprentissage, il s’était finalement installé au Puy, et avait racheté un petit atelier contigu à celui d’un maître charpentier. Aujourd’hui, il se satisfaisait d’une existence simple partagée entre son métier et ses amis du quartier, toujours célibataire au grand étonnement de son entourage qui ne manquait jamais l’occasion de lui faire remarquer. Anthoine répondait à ces piques d’un bon sourire qui signifiait qu’il n’accordait que peu d’importance à tout cela. Mais si d’aventure certains insistaient un peu trop, il savait froncer les sourcils et bander ses muscles saillants pour faire taire les plus audacieux. En effet, à trente ans, le menuisier était impressionnant de vigueur et de puissance. Grand, presque trop, musclé comme un bœuf, il ravissait les jeunes filles lors des concours de force qui émaillaient régulièrement les foires du Puy, et rendaient jaloux les plus costauds qui n’osaient l’affronter. Mais sa bonne humeur, son amitié indéfectible, lui avaient valu une foule d’amis et de compagnons qui le lui rendaient bien, sachant qu’à la moindre sollicitation, le menuisier serait à leur côté pour les soutenir ou les défendre.

— Je ne peux pas croire qu’il en soit ainsi pour toujours, soupira Anthoine.

Pierre Martellet haussa les épaules, désabusé.

— Que veux-tu, mon fils, c’est ainsi. Nous n’y pouvons rien et il ne nous reste plus qu’à recommander notre âme au Seigneur. Si tu le veux bien, j’attendrai chez toi le temps que le village se reconstruise puis je retournerai finir mes vieux jours dans la maison où nous avons si bien vécu avec ta malheureuse mère.

Anthoine allait rétorquer quand il entendit un bruit de pas dans l’arrière-cour de son atelier. La petite porte s’ouvrit et entra Durandus, son voisin, charpentier de son état. Ils s’étaient rencontrés quelques années plus tôt quand Anthoine s’était installé dans un local contigu à sa boutique. Et une véritable amitié, professionnelle et intime, était née lorsqu’ils avaient travaillé de conserve pour les formidables travaux que l’évêque du Puy avait entrepris pour agrandir et embellir l’église cathédrale Notre-Dame. En effet, après la construction, quelques décennies auparavant, de deux travées qui s’ajoutaient aux quatre originelles, d’une entrée au milieu de la nef et d’un escalier qui y menait, le nouvel évêque, Pierre IV de Solemniacum, avait souhaité asseoir son autorité, et celle de l’Eglise, en se montrant grand bâtisseur. Deux nouvelles travées avaient alors été édifiées ainsi que les porches de l’église, sans compter les bâtiments destinés au chapitre et à l’évêque. Durandus et Anthoine avaient largement participé à ces campagnes de travaux. Le premier, charpentier de grande cognée[2], avait monté une grande partie des charpentes des nouveaux bâtiments. Anthoine, charpentier de petite cognée, avait collaboré à la fabrication des structures de bois plus petites, dont les panneaux sculptés des vantaux des portes qui menaient aux chapelles, une menue huisserie qui justifiait dès lors son titre de menuisier. Et, une fois encore, il avait forcé l’admiration de ses confrères quand il avait sculpté un félin dont la langue entrait en mouvement à l’ouverture des portes.

— Holà, voisin ! lui lança Durandus. Tu veilles bien tard, ce soir. De la tâche à revendre que tu sois obligé de brûler la chandelle pour finir ton travail ?

Apercevant le vieil homme prostré devant la cheminé, il s’interrompit.

— Oh ! Excuse-moi, je ne savais pas que tu avais de la visite…

— Je te présente mon père qui vient d’arriver de notre village. Avec de bien mauvaises nouvelles.

— Un malheur ?

— Oh oui ! Le hameau de mon enfance n’est plus que cendres et morts. Les Routiers…

— Encore ? Pourtant je m‘étais laissé dire qu’une trêve avait été signée entre l’évêché et les Polignac. Ils n’en finiront donc jamais avec leurs histoires ?

— Je ne crois pas que ce soit le problème, répondit Anthoine. Ces bandes de Cottereaux qu’ils ont fait venir pour leurs guerres de pouvoir misérables échappent à présent à tout contrôle et continuent de ravager le pays pour leur propre compte.

— J’imagine que Dieu sait pourquoi il nous soumet à une telle engeance… soupira Durandus.

Contrairement à Anthoine, Durandus n’était pas homme à se révolter contre toutes les injustices du monde. Profondément croyant, il s’en remettait à Dieu sur cette terre comme au ciel. Artisan reconnu, il ne se plaignait pas de sa condition. A la suite de son père, il était devenu maître charpentier à son tour et gagnait son pain honnêtement, heureux de son épouse vaillante et de son jeune fils, Jehan, qui mangeait chaque jour à sa faim, parfois plus. Pouvait-il exiger davantage du sort ? Petit, trapu et robuste, il semblait bâti pour effectuer de lourdes tâches. D’ailleurs, il aimait à répéter qu’il n’était bon qu’à travailler. Et à prier. Une âme simple qui se partageait entre religion et vie de famille sans se soucier des autres. D’ailleurs, il avait peu d’amis même si sa conscience professionnelle et sa grande piété lui valaient le respect de toute la communauté ponote. Dans la ville basse, Durandus était connu et apprécié de tous même si son caractère introverti le tenait éloigné des fêtes et réunions du bourg.

Sa dévotion était telle qu’il ne pouvait concevoir une journée sans recommander son âme au Seigneur ou à la Vierge Marie. Presque tous les soirs, sa besogne quotidienne achevée, il se rendait à l’église cathédrale Notre-Dame. Là, généralement seul, il restait de longues minutes à méditer sur sa condition terrestre, sa vie de labeur, ses petits bonheurs. Rasséréné, il rentrait alors chez lui au-delà de l’enceinte de la haute ville qu’on appelait le Cloître puisqu’elle réunissait les résidences épiscopale et capitulaire, pour revenir à la ville basse qui regroupait marchands et artisans de la cité.

— Ecoute, je vais te laisser à tes retrouvailles, fit-il à Anthoine en s’apprêtant à partir.

— Tu montes au Cloître, ce soir ? lui demanda Anthoine que la religiosité de son ami amusait. N’en as-tu pas assez d’invoquer un Dieu qui nous abandonne à un tel monde ?

— Attention, Anthoine, tu blasphèmes ! Et tu sais bien ce qu’on réserve aux hérétiques…

— Nous sommes entre nous, n’est-ce pas ? Tu n’irais pas me dénoncer, alors je peux bien me poser quelques questions à haute voix.

— Certes, répondit le charpentier. Mais il ne faut pas remettre en cause les voies du Seigneur.

— Oh, mais je veux bien, je veux bien ! Mais cela ne te gêne pas de voir tous ces malheurs s’abattre sur ces pauvres gens ? Toujours les mêmes qui subissent sans jamais pouvoir se défendre ? Regarde mon père ! Qu’a-t-il fait pour mériter cela ? On pourrait croire que tu es égoïste, mon camarade.

— Tu sais bien que non. Mais je me contente de ce que Dieu me donne. Et je dois avouer qu’il m’a bien épargné jusqu’à ce jour. Alors, pourquoi irais-je me lamenter ou me plaindre ?

— Pour assister les autres, peut-être, ou pour changer une humanité qui en aurait bien besoin, insinua Anthoine pour taquiner son ami qu’il savait généreux quand il consentait à abandonner son mysticisme immodéré. Peut-on se contenter de son sort, même s’il est heureux, quand on sait que son prochain souffre et souffre encore ? Hum ! voilà qui ne me paraît guère chrétien, ajouta-t-il avec malice.

— Je sais, mais il ne me semble pas que l’on m’ait confié une mission sur cette terre. Que veux-tu, je reste à ma place, celle que le Seigneur a bien voulu me donner.

Anthoine comprit qu’il n’était pas temps de reprendre une conversation cent fois abordée, jamais consommée, sur la condition des petits, des grands, des voies impénétrables du Créateur. Il se contenta d’ajouter :

— Eh bien, prie Notre Dame pour moi et… pour mon père puisque j’ai la chance de l’avoir près de moi à présent.

— Compte sur moi !

Durandus sortit de l’atelier de menuiserie par où il était entré. Il traversa la cour encombrée de planches et d’outils, enjamba un petit portique et se retrouva au milieu des poutres et solives, madriers et linteaux qui constituaient la matière première de son ouvrage. Habilement, à peine éclairé par une petite chandelle, il se fraya un passage dans cette cour dont il connaissait chaque recoin depuis sa plus tendre enfance. Il poussa la porte arrière de la petite maison, pénétra dans son échoppe et eut un regard vers la petite pièce en entresol qui faisait office de chambre pour Alix et le petit Jehan. Aucune flammèche ne s’échappait de la lampe à huile. Ils dormaient.

Martellet suivit des yeux le départ de Durandus puis se retourna vers son fils.

— Vous avez l’air de bien vous entendre !

— Oh, c’est une longue histoire ! En fait, je connais Alix, son épouse, depuis longtemps.

— Ah bon ? Raconte-moi ça…

— Tu crois vraiment que…

Anthoine s’interrompit. Il comprit que son père aurait écouté la geste la plus éculée pour simplement penser à autre chose, pour oublier les atrocités qu’il venait de vivre. Il jeta quelques méchantes chutes de bois dans la cheminée, remplit d’eau la timbale de son père puis s’installa sur un billot près de l’âtre.

— Te souviens-tu, au village…

— A Agniac ?

— Ben oui, au village ! Je disais : te rappelles-tu la jolie brunette qui vivait chez les Pialoux, la petite ferme à l’écart du village, et qui venait régulièrement nous proposer ses lentilles ?

— Ben… non !

— Mais si, tu sais bien, la petite fille qui m’a donné mon arbalète ! insista Anthoine.

— Franchement, autant je me souviens que tu possédais une arbalète, autant j’ai oublié comment tu te l’étais procurée…

— Je devais avoir douze ou treize ans quand un matin la petite Alix, plus jeune de trois ou quatre années, est venue me trouver à l’atelier. Elle était effrayée, au bord des larmes, je me le rappelle comme si c’était hier. La pauvre ! Bref, elle vint me dire qu’en allant chercher du bois dans la forêt, elle avait trouvé un homme allongé à plat ventre sur le sol, la tête ensanglantée. Saisie d’effroi, elle n’avait pas osé s’approcher et ignorait seulement s’il était mort ou vif. Mais elle craignait trop son oncle pour lui en parler, pressentant qu’il lui serait fait reproches et réprimandes. Faut dire qu’il lui menait la vie dure, le vieux Pialoux, à sans cesse lui répéter que l’éducation d’une fille, c’était comme labourer le champ du voisin. Du coup, elle était venue m’en parler.

— Et pourquoi à toi ?

— Oh ! C’est une vieille histoire, là aussi, puisque je connaissais Alix depuis ses quatre ans quand son oncle et sa tante, les Pialoux, la recueillirent à la mort de ses parents. On se voyait souvent au village et elle m’aimait bien car je faisais taire, déjà à l’époque !, ceux qui la traitaient d’étrangère. Tu parles, avec ses parents, elle devait habiter à moins d’une lieue de là ! Enfin, tu sais comment cela se passe dans les villages, n’est-ce pas ?

— Connaissant la gentillesse des gens d’Agniac, ça ne devait pas être bien cruel pourtant…

— Non, mais quand on est enfant, on a tôt fait de prendre la mouche. Enfin, bref, on se connaissait depuis quatre ou cinq ans quand elle vint me parler de cet homme mort.

— Ah ! Parce qu’il était mort ?

— Eh oui ! En fait, je l’ai accompagnée dans la forêt et là, j’ai constaté que le pauvre gars avait succombé à un sacré choc sur la tête. D’après son accoutrement, ce devait être un mercenaire, pas bien riche en tout cas. Et quand je l’ai retourné, j’ai découvert une arbalète qu’il tenait serrée contre sa poitrine. Je n’en avais jamais vu de près. Alors, du haut de mes douze ans, j’ai cru au plus beau cadeau que l’on puisse trouver. Je l’ai donc prise puis cachée dans le creux d’un arbre, et nous sommes rentrés au village avec Alix. La, j’ai prévenu le curé de la présence du mort et j’imagine qu’il s’est chargé d’en ensevelir le corps dans un coin du bois.

— Et voilà comment tu as obtenu cette fameuse arbalète ! fit Pierre Martellet.

— Exactement ! Mais je te l’ai cachée de longues années car j’avais bien trop peur que tu me la confisques. Et pour revenir à Alix, alors qu’elle n’avait qu’une dizaine d’années, elle a commencé à faire la tournée des maisons du village et des fermes alentour pour proposer les lentilles que les Pialoux produisaient. Elle était bien mignonne…

— Hé, hé ! ricassa le vieil homme. Elle t’avait tapé dans l’œil, la mignonne…

— Oh ! Ce n’était pas le propos. Je la considérais plutôt comme la petite sœur que je n’avais pas eue.

— Il est vrai qu’à l’époque, les filles, ça n’était pas ton affaire, crut bon d’ajouter Martellet.

— Mais je te fatigue avec ces histoires d’un autre temps, mon pauvre père, répliqua Anthoine sans relever l’allusion.

— Au contraire, mon fils ! Parle, parle encore. Il me fait chaud au cœur de me souvenir d’une époque où ta pauvre mère était près de nous.

— Tout cela pour dire que bien des années plus tard, alors que je cherchais un atelier pour installer ma menuiserie au Puy, j’ai rencontré Durandus dont le local de charpente se doublait d’une grange dans la cour dont il n’avait plus l’usage depuis la mort de son père. Je lui ai achetée, d’autant plus heureux de ce joli coup du sort que j’imaginais bien que nos activités se complèteraient idéalement. Et quelle ne fut pas ma surprise de retrouver ma bonne Alix, épouse de Durandus.

— J’imagine que les retrouvailles ont été chaleureuses ?

— Oh oui ! Nous étions vraiment heureux de nous retrouver. Surtout qu’à l’époque, je ne connaissais pratiquement personne en ville. Et c’est ainsi que Durandus, Alix et moi sommes devenus quasiment inséparables.

Anthoine resta de longues minutes, songeur. Ces dernières années avaient passé vite. Son installation au Puy et la quête de nouveaux chantiers l’avaient absorbé de longs mois, puis ce furent les travaux de l’évêché au Cloître. Là, il avait appris à apprécier Durandus, son goût de la besogne irréprochable, son amitié taiseuse mais sincère et profonde. Quand le couple s’était agrandi du petit Jehan, il avait proposé à Anthoine d’en être le parrain. Une fierté pour celui-ci qui savait qu’il ne goûterait probablement jamais les joies de la paternité. Aux beaux jours, les trois amis dressaient une table dans la cour et profitaient de la chaleur estivale pour partager des repas en plein air. Ils parlaient longuement, de tout et de rien. Et Durandus écoutait sans mot dire Alix et Anthoine qui se rappelaient leur enfance, qui s’échangeaient des nouvelles de ceux qui étaient restés au pays, jusqu’à une heure avancée de la soirée. Ils étaient heureux ainsi.

— Tu connais toute l’histoire à présent, reprit Anthoine qui, revenant de ses songes, s’étonna du silence du vieillard.

Celui-ci, épuisé par sa longue marche et les événements de la nuit précédente, s’était endormi. Anthoine regarda avec tendresse son père qui s’était tassé dans son fauteuil, la tête penchée sur la poitrine. Il lui posa délicatement une couverture sur les épaules et entreprit de ranger son atelier avant de préparer son frugal souper.

 

 

 

[1] Epaisse tranche de pain sur laquelle on disposait la viande en l’absence d’assiette.

[2] La cognée est une hache.

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