02. Courbaran.

par Pierre Grammat

La nuit avait été mauvaise pour Courbaran et ses compagnons. Ils avaient établi la veille un campement de fortune dans une forêt broussailleuse qui ne leur avait offert qu’un gîte inconfortable. Le temps se montrait humide, froid, et le capitaine de Routiers peinait à se réchauffer devant le feu qu’il avait difficilement rallumé. Entouré de ses principaux lieutenants, il discutait de ces dernières journées d’errances sur les mauvaises routes du Rouergue puis du Gévaudan.

— Il est temps que nous nous refassions, lança-t-il d’une voix qu’il voulait assurée pour réconforter ses compagnons d’infortune. Nous n’avons pas eu la chance de trouver une ville à notre mesure, mais des jours meilleurs sont à venir. Je sens que le Velay nous promet de quoi reconstituer notre butin.

En effet, depuis leur équipée sauvage en Limousin où ils avaient accompagné Henri II d’Angleterre qui tentait de réprimer le soulèvement des seigneurs autochtones, les mercenaires dont l’engagement s’était achevé avec la victoire de l’héritier anglais, s’étaient divisés en plusieurs petits groupes. A présent, avec ses trois cents hommes, dont la plupart n’était armée que de bâtons et de quelques coutelas, rarement de piques, les plus riches coiffés d’un chapeau de fer et revêtus d’un haubert[1] tandis que les autres se contentaient d’une simple calotte de cuir, Courbaran ne pouvait prétendre à l’attaque de cités puissamment fortifiées. Il leur fallait une ville ouverte et si possible religieuse, ce qui leur assurerait les trésors des monastères alentour. Par ailleurs, leurs réserves de nourritures et de boissons avaient atteint un niveau critique et la faim commençait à tenailler les plus résistants et les plus motivés. Il devenait impérieux de se refaire une santé avant de prétendre livrer bataille.

— Allez, on lève le camp ! Si nous marchons bien, nous serons proches de Brioude ce soir.

Il fallut plus d’une heure pour que le convoi se mette en route dans une sorte de désordre organisé. Venaient d’abord quelques rares cavaliers puis les gens d’armes suivis de près par la piétaille qui précédait une cinquantaine de concubines et autres courtisanes, certaines flanquées d’enfants en bas âge. Des chariots tirés par des bœufs fermaient le cortège, lourdement chargés d’objets hétéroclites indispensables à leur transhumance perpétuelle. Tous et toutes se soumettaient aux ordres de leur chef dont l’autorité ne souffrait aucune contestation. Courbaran savait se faire obéir. Petit homme trapu, le visage brun et le nez camus, poilu à l’extrême, il arborait fièrement des joues tailladées qui racontaient une vie de combats. Et s’il terrorisait ses victimes, il n’inquiétait pas moins ses comparses qui craignaient ses mouvements de colère et sa cruauté barbare. Car le chef de mercenaires entretenait savamment sa réputation de férocité. Il ne montrait ni sentiment ni affectivité, affranchi de toute attache : pas de famille, pas de concubine régulière, rien qui aurait pu entraver une liberté d’aller et venir qu’il chérissait au-delà de tout. De surcroît, il entretenait une ambiguïté sur ses origines qui ajoutait à son mystère. Aux uns, il racontait qu’il était le cadet d’Attanulfus de Curbanno, riche seigneur de Curbans, petit village de montagne déchiré entre comté de Provence et maison de Savoie ; et qu’il avait préféré une vie d’aventures à celle d’un humble chevalier local. A d’autres, il révélait qu’il était Mozarabe[2], descendant converti de l’illustre Corbaran[3], ce grand chef de guerre défait à Antioche lors de la première croisade par Godefroy de Bouillon. Une confusion intelligemment propagée pour asseoir sa légende de guerrier redoutable qu’il avait acquise auprès de Philippe Auguste lors de sa reprise en main du domaine royal face aux barons rétifs à l’autorité régalienne et aux Anglais. Charismatique, il avait su entraîner à sa suite de fidèles compagnons avec lesquels il avait bataillé sur toutes les routes du Midi de la France. De solides soldats auxquels s’étaient agrégés en cours de route des chemineaux, des solitaires en quête d’aventures ou des brigands en rupture de ban, mais aussi des paysans éreintés par la faim et prêts à toutes les infamies pour échapper à une mort lente assurée.

Il restait encore deux heures avant le coucher du soleil et Courbaran était bien décidé à ne pas dormir à la dure une nouvelle nuit. Suivi par sa troupe, il venait de passer une crête quand il avisa, sur le chemin qui menait à la vallée, un village joliment organisé autour de son église le long de la route. Levant la main pour marquer l’arrêt, Courbaran se retourna vers ses proches lieutenants.

— Crotas, Despinasse, Franco ! Faites passer le message. Nous allons faire halte dans ce village pour la nuit mais je ne tolérerai aucun débordement. Nous ne sommes pas en état de batailler me semble-t-il et je préfère que nous conservions nos forces pour une proie plus opulente. Accompagnez-moi tous les trois avec une dizaine de gaillards, prenons ce raccourci et allons demander le gîte sans faire d’esclandre. Les autres prendront la route et nous rejoindront au village.

Crotas, Despinasse et Franco s’étaient liés d’amitié au fil des batailles où chacun avait pu apprécier le courage des deux autres. Aussi durs au mal qu’à infliger la souffrance, ne connaissant aucun répit dans leur soif de violences et leur appétit sexuel bestial, ils s’étaient naturellement rapprochés au point de former un trio indéfectible que leur chef ne tarda pas à remarquer. Bien que tous trois ne fussent pas des soldats de métier, ils avaient montré une vraie volonté de progresser dans l’art de la guerre et ne manquaient pas de perfectionner leurs techniques à chaque nouveau combat. Si bien que Courbaran décida d’en faire ses lieutenants, leur faisant don de chevaux volés dans un bourg razzié. Les trois hommes en ressentirent une reconnaissance éternelle à ce chef qui les avaient placés au rang, sinon de chevaliers, au moins de cavaliers, une situation qui les établissait dès lors au-dessus de la piétaille. Pourtant, le trio avait su conserver ses bonnes relations d’antan avec les mercenaires à pied et fit merveille pour relayer les ordres de Courbaran à la troupe. Et rapidement ce dernier comprit tout l’avantage qu’il pouvait retirer de ces trois hommes aux qualités complémentaires. Crotas, le plus intelligent mais aussi le plus cruel, que nul ne pouvait arrêter quand la rage le prenait ; Despinasse à l’esprit affûté, qui ne se départait jamais ni de son humour ni de sa jovialité ; et enfin Franco qui combinait bêtise et brutalité mais dont la popularité auprès des hommes de troupe s’avérait irremplaçable.

Sur ces paroles, Courbaran talonna son cheval et se lança sur un sentier de traverse qui menait au hameau, entamant l’incursion hasardeuse d’un raidillon couvert de pierrailles qui formait raccourci. Quand les quatre hommes parvinrent à un quart de lieue de l’entrée du bourg, ils découvrirent un petit attroupement qui s’était formé au travers de la route. Les Routiers étaient visiblement attendus, trahis par le nuage de poussière qu’avait soulevé leur descente. A moins que ce ne fût un paysan aux champs qui, avisant la gros de la troupe, en eût averti ses concitoyens.

— Holà ! leur lança un homme plutôt âgé, l’air assuré, qui semblait représenter la communauté villageoise. Je suis Pierre Martellet, l’ancien du village. Qui êtes-vous ? Que voulez-vous ? Que cherchez-vous ?

— Que de questions, l’ami, lui rétorqua Courbaran en peinant à dissimuler une grimace d’exaspération qu’il aurait voulue sourire rassurant. Nous sommes des pèlerins en route pour Brioude et nous souhaiterions simplement nuiter en votre place. Bien sûr, nous paierons pour le dérangement.

— Des pèlerins ? s’étonna un prêtre qui apparut derrière le chef du village.

Le pasteur, dont les cheveux blancs trahissaient la longue expérience, considéra d’un air dubitatif la réunion improbable de ces individus en armes et en haillons, dont la mine patibulaire n’annonçait rien de bon. Il ajouta :

— Des pèlerins qui n’auraient pas organisé leur voyage ni prévu leurs stations sur la route ?

— Nous sommes novices en la matière et n’avons pas votre expérience, mon père, ironisa Despinasse. Sinon, vous pensez bien…

— Vous n’êtes plus qu’à quelques lieues de votre destination, reprit Martellet. Pourquoi ne pas poursuivre votre route ? Vous avez toute chance de parvenir à Brioude avant la tombée de la nuit.

Il se tourna vers la petite dizaine d’hommes et de femmes qui l’entourait, quêtant leur approbation. Un murmure d’assentiment le conforta dans sa décision.

— Je vous assure, poursuivit-il, qu’il serait préférable…

— C’est que nous sommes épuisés par notre longue marche, l’interrompit le mercenaire. Et il semble hasardeux de s’aventurer de nuit dans ces forêts, surtout avec les femmes et les enfants.

Martellet se dressa sur la pointe des pieds pour mieux découvrir la colonne qui s’approchait avec les basternes[4] tirées par des bœufs, et des ribaudes qui n’affichaient pas une tenue de dévotes. Sceptique sur l’apparence de ces concubines qui lui parut davantage conforme à la débauche qu’à la vie de famille, le vieil homme crut bon d’insister.

— Non, franchement, je crois préférable que vous passiez votre chemin. Nous pouvons vous fournir, si vous le souhaitez, de l’eau et un peu de lait pour les enfants, mais guère plus. Nous sommes un hameau de cent cinquante âmes tout au plus et nous ne saurions accueillir une assemblée telle que la vôtre.

— De l’eau et du lait ! s’exclama Courbaran. De l’eau et du lait ?

A ses mots répondirent en écho les rires gras de Franco et Crotas.

— Quelle bonne blague ! renchérit Despinasse. Nous prendrait-on pour agneaux et brebis égarés ! Chef, pourquoi leur demande-t-on leur avis à ces vilains ? Installons-nous, voilà tout.

Courbaran se tourna vers lui, les sourcils froncés.

— Tais-toi ! Ne te souviens-tu plus de mes ordres ? chuchota-t-il.

Puis se retournant vers Martellet et le prêtre, il afficha ce qu’il crut son plus beau sourire et que son interlocuteur comprit comme une menace.

— Alors, décidément, nous ne pouvons faire halte chez vous ? Je vous assure que nous avons les moyens de payer ce que nous consommerons, vous n’avez aucune crainte à avoir.

— Ecoutez, répondit l’homme d’expérience. Je vois bien quel genre de compagnie vous êtes. Passez votre chemin et tout le monde sera content. N’insistez pas et partez sur-le-champ.

— Et nous prierons pour vous ! crut bon d’ajouter le prêtre.

— Pourtant… tenta une dernière fois d’argumenter Courbaran qui ne sentait pas la force de batailler au pied levé après une longue journée de marche.

Mais déjà Franco l’avait précédé du geste, la proposition du religieux ayant consumé le peu de patience dont il pouvait disposer. D’un mouvement ample, il se fit glisser sur le dos de son cheval pour parvenir à hauteur d’homme et taillada largement la joue de Martellet de son poignard. Un jet de sang jaillit. A cette vue, les ambassadeurs du bourg poussèrent des cris d’épouvante et s’éparpillèrent en courant. Franco s’apprêtait à les poursuivre quand Courbaran l’arrêta de son bras tendu.

— Laisse, Franco, il faut attendre les autres ! En tout cas, ils ne perdent rien pour attendre.

— C’est vrai, ça, pour qui se prennent-ils, ces culs-terreux ? approuva le lieutenant.

Le chef leur intima de se taire. Puis s’adressant à Martellet qui, agenouillé, tentait de réprimer le saignement de sa joue :

— Puisque c’est ainsi, nous passons notre chemin pour trouver meilleur accueil ailleurs ! Mais pour mémoire, rappelez-moi donc le nom de votre patelin…

— Quelle importance ? répondit le vieil homme, inquiet de probables représailles futures et soucieux de protéger ses compatriotes.

— Réponds, barbon ! et ne m’oblige pas à rattraper l’un de ces manants pour lui faire cracher le morceau à ma façon…

— Agniac[5], à seulement trois ou quatre lieues de Brioude comme je vous le disais. Je vous assure que vous y parviendrez en moins de deux heures si vous ne tardez pas à vous mettre en chemin, répondit le plus sérieusement du monde Pierre Martellet.

— Voilà, c’est ça ! marmonna Courbaran. On va reprendre la route dans la nuit noire. Vilain, je ne te salue pas.

Courbaran savait que les villageois ne seraient pas dupes de sa ruse grossière, et qu’il n’aurait d’autre choix que de livrer bataille. Il reprit un sentier pour aller à la rencontre de sa troupe. Ayant rejoint le long cortège, il informa ses compagnons de l’accueil reçu et, comme il s’y attendait, la réaction fut unanime. Il fallait apprendre le respect à ces Jacques. D’autant que leur délégation avait eu la sottise de leur indiquer le faible nombre d’habitants que comptait le village. Le siège en serait simplifié. A la perspective d’une proie aussi facile, la caravane se remit allègrement en marche et quelques minutes plus tard parvint à l’entrée du bourg, minuscule agglomération d’une trentaine de maisons et de granges plus ou moins alignées. Des constructions de bois mais aussi de pierres sèches aux murs bas qui recevaient directement la charpente recouverte de chaume, implantées le long d’un chemin en pente. La place était déserte et on ne pouvait deviner si les villageois s’étaient rassemblés en quelque lieu pour faire front commun ou si chacun se calfeutrait chez lui. Le soleil déclinait et allait bientôt dépasser la ligne de crête. Il fallait faire vite. Le chef des Routiers se concerta avec ses lieutenants.

— Le hameau est petit et nous pourrons aisément le cerner. Je n’ai aucune envie que quiconque s’échappe et aille chercher secours à la ville voisine. Je tiens à une nuit de repos et… ajouta-t-il l’air mauvais, de plaisir !

Ses compagnons l’applaudirent puis le capitaine distribua son rôle à chacun. Il s’agissait d’assiéger Agniac dans les meilleurs délais sans prendre le risque qu’il dure au-delà de ce que pouvaient supporter ses hommes épuisés par une longue route. Courbaran exhiba une petite trompe et souffla à trois reprises. C’était le signal de l’attaque.

Pendant ce temps, Pierre Martellet avait couru aussi vite que ses jambes sexagénaires pouvaient le porter. Redescendu au village où l’attendaient les quelques hommes qui l’avaient accompagné à la rencontre des brigands, il crut bon de les prévenir d’une attaque qu’il pressentait imminente.

— Mon père, fit-il en s’adressant à Vidal Gabriel, le prêtre du village, j’imagine que, comme moi, vous redoutez le pire ?

— Je le crains, effectivement. Et ce qui m’inquiète, c’est leur nombre ! Jamais nous ne pourrons résister à ces assassins… Pas plus que nous n’aurons le temps d’appeler à notre secours les hommes des bourgs voisins, ajouta le religieux. Il va falloir fuir, et rapidement, car ces hérétiques auront tôt fait d’atteindre les premières maisons du village.

— Je me range à votre avis. La fuite sera notre seule chance de nous en tirer.

Pierre Martellet et Vidal Gabriel se connaissaient de longue date et s’accordaient une confiance réciproque. Anciens du village, ils avaient réchappé à des décennies de dévastations meurtrières en pays de Velay et savaient mieux que quiconque quelle attitude adopter en toute circonstance. Bien qu’habitant un petit bourg isolé qui n’intéressait guère les protagonistes d’une lutte de territoires, ils avaient néanmoins assisté sinon aux pillages et aux attaques mais aux incendies et à la destruction de villages alentour et en avaient tiré une réelle expérience. Pourtant, aujourd’hui, face à cette nouvelle menace, la situation semblait désespérée. Ne restait plus qu’à prier que les mercenaires se contenteraient de piller leurs maigres biens et qu’ils ne s’acharneraient pas à détruire maisons et outils de travail. Martellet connaissait bien les Routiers. Ils avaient eu de nombreuses occasions de les croiser et de constater la folie meurtrière qui les possédait. A trente-cinq ans, après que son épouse eut succombé à une maladie pulmonaire, et suite au départ de son fils aîné, unique survivant d’une fratrie de trois, il avait sillonné les routes d’Auvergne et du Limousin pour exercer ses talents de charpentier, ne revenant à son village natal qu’une année sur deux. Anthoine, son garçon, n’avait pas voulu suivre ses traces et, après avoir appris les rudiments de la charpente auprès de son père, avait quitté le giron familial pour embrasser le métier de menuisier et, finalement, s’installer en ville. A présent seul, le vieil homme n’aspirait plus qu’à une vie paisible que venaient bouleverser les Routiers.

— Tâchons de prévenir tout le monde. Et que chacun trouve refuge dans les bois ! lança-t-il au prêtre.

Sur ces paroles, se tenant la joue pour freiner l’hémorragie, il frappa à toutes les portes d’un côté de la route tandis que le curé de la paroisse l’imitait en vis-à-vis.

— Alarme, alarme ! criaient-ils. Sortez tous !

En moins de deux minutes, tous les villageois s’étaient réunis sur le parvis de l’église dédiée à saint Julien L’Hospitalier, dont la nef centrale et la petite abside venaient d’être achevées quelques années plus tôt. Au premier rang se tenait une soixantaine d’hommes vigoureux derrière lesquels se pressaient, effrayées, des femmes accompagnées d’enfants de tous âges, des vieillards aussi. Martellet prit la parole :

— Je n’ai aucune confiance en ces brigands et je ne peux croire qu’ils passeront leur chemin. Même si notre pauvre village ne constitue qu’une bien maigre prise, ajouta-t-il avec un triste sourire. De toute façon, nous ne sommes pas en mesure de résister. Que les hommes prévoient de quoi tenir une journée ou deux, et se munissent d’une arme s’ils en disposent. Que les femmes et les enfants se réfugient immédiatement dans la forêt, nous les y rejoindrons. La nuit va bientôt tomber et je doute que ces Routiers se risquent à nous y poursuivre sans en connaître le terrain.

La panique gagna les habitants. Chacun courut chez soi serrer ses objets de valeur dans un baluchon tandis que le curé rassemblait quelques ouailles pour réunir les objets du culte et les soustraire aux voleurs. Martellet se précipita dans sa maison, en poussa vivement la porte et considéra le fruit d’une vie de travail. Une masure lugubre qui n’abritait qu’une seule pièce, le sol de terre battue recouvert d’une paille que l’humidité avait moisie. La petite cheminée de pierre gardait au chaud un frichti sur lequel surnageait une tranche de lard. Les baies étroites éclairaient faiblement l’humble mobilier composé de quelques planches et de tréteaux qui formaient table au moment des repas, d’un coffre et d’une maie qui servait tour à tour de pétrin ou de rangement, voire d’auge. Complétaient ce misérable ameublement quelques huches et vases ainsi qu’une méchante paillasse recouverte de peaux de mouton qui protégeaient du cuisant hiver auvergnat. Des objets de valeur, il n’en avait pas si ce n’étaient quelques oboles d’argent qu’il avait péniblement économisées depuis que son fils unique était parti à la grande ville. Le vieil homme fut envahi par une immense fatigue. Fallait-il encore se battre ? Le pouvait-il ? Sans plus réfléchir, il glissa ses maigres économies dans un pli de sa chemise, se saisit d’une pique, vestige de ses engagements guerriers de jeunesse, et sortit précipitamment de sa maison. Il n’eut que le temps de se jeter en arrière et de claquer la porte. Les Routiers étaient déjà là !

Le curé fut également pris de court. Il avait à peine rassemblé calices, croix et ornements sacerdotaux qu’il entendit les mercenaires se poster à l’entrée du village. Il se rua vers les lourds vantaux de l’édifice et en assura la fermeture à l’aide de deux solides madriers. Puis se retournant vers les femmes qui se tenaient serrées près du chœur : Et maintenant, prions ! lança-t-il d’une voix qu’il voulait rassurante.

En effet, quelques minutes avaient suffi à la compagnie pour parvenir à l’entrée du bourg. Les Routiers connaissaient la manœuvre pour l’avoir effectuée des dizaines de fois au service de seigneurs déterminés à punir des villageois récalcitrants. Sans échanger la moindre parole, huit groupes d’une dizaine d’hommes s’étaient embusqués au départ de chacun des sentiers, de chacune des voies qui partaient du village. Au premier rang, les mieux armés avec piques, poignards et longues lames ; suivis de près par des hommes brandissant massues, bâtons ou fourches. Grâce à cette stratégie, ils purent intercepter la totalité des femmes qui tentaient de s’enfuir avec leurs enfants et couper toute issue aux hommes qui s’efforçaient de les rejoindre. Un moment, le temps sembla suspendu. La lumière s’empourpra des rayons du soleil couchant, un silence mortifère emplit l’espace. Soudain, une corne résonna et, en une fraction de seconde, la horde se déchaîna. Repoussant de leurs piques et de leurs bâtons placés à l’horizontale les femmes vers la place du village, les mercenaires passèrent au fil de l’épée chaque homme détenteur d’une arme, quelle qu’elle fût. Les enfants étaient roués de coups de pied et de poing, les vieillards assommés sans ménagement. Trois arbalétriers, judicieusement placés, arrêtaient net de leurs puissants carreaux[6] ceux qui tentaient d’échapper à la rafle. Il ne fallut que quelques instants à ces soldats entraînés pour regrouper la centaine de survivants à cette première charge. Les enfants hurlaient de terreur, les femmes se tournaient en tous sens à la recherche d’une issue qui n’existait pas, cernées par des mercenaires qui, déjà, faisaient leur choix parmi les plus girondes.

Courbaran, suivi de ses meilleurs soldats, se dirigea droit vers l’église qui bruissait de murmures effrayés. Avisant une poutre, il lança :

— Allez, compagnons, aidez-moi à porter cette solive et défonçons cette porte de la foi qui ne me paraît guère solide.

Crotas et Franco se précipitèrent, bientôt rejoints par cinq ou six hommes de la troupe, pour soulever la lourde pièce de charpente qui fut instantanément transformée en un puissant bélier. Effectivement, quelques coups de butoir suffirent à vaincre la résistance du vantail de l’édifice religieux. Les planches craquèrent tandis que des cris d’effroi s’échappaient de la nef. Reconnaissant une clameur féminine, les Routiers affriandés redoublèrent d’effort jusqu’à ce que les gonds s’arrachent de la pierre du porche. Le panneau céda d’un coup et s’effondra bruyamment sur le sol de l’église. Dans un nuage de poussière et des débris des premiers bancs qui avaient littéralement explosé sous le choc, Courbaran et ses comparses s’aventurèrent dans le narthex, clignant des yeux pour s’acclimater à la pénombre toute religieuse. Ils distinguèrent près du chœur un groupe de femmes terrorisées qui se serraient autour du prêtre. Le capitaine lança ses ordres.

— Despinasse ! Prends quelques hommes et assure les sorties du transept. Batalhe ! Vérifie les issues derrière le chœur !

— Ne vous inquiétez pas, chef, nous avons déjà posté des hommes à l’extérieur devant chacune des échappatoires.

— Mes enfants ! Je vous en supplie, respectez la maison de Dieu ! tenta de s’interposer Vidal Gabriel, le prêtre.

— Mes enfants ? grogna Despinasse. Je m’en voudrais d’avoir un père comme ça ! Allez, vieillard, fous-nous la paix avec tes bondieuseries. Tu ne perds rien pour attendre…

Courbaran félicita ses hommes d’un clin d’œil puis il commanda :

— Ne faites rien, ne bougez pas. Gardez donc ces gueuses dans ce qu’elles croyaient un refuge divin. Quand nous aurons passé le village au peigne fin, il sera bien temps de nous occuper de ce fretin !

Même s’il ne refusait jamais sa part de plaisirs charnels, le capitaine de compagnie voulait surtout s’assurer les belles pièces que ne pouvait manquer de contenir l’église. Il n’était pas question de partage avant d’en avoir évalué la valeur. Il sortit de l’église et avisa d’un mouvement circulaire de la tête la situation aux deux entrées de la ville par la route. Ses hommes menaient bonne garde, nul ne pouvait s’échapper. Il se rendit alors sur la place où étaient réunis les villageois, et s’assura que ceux-ci, assis à terre et étroitement surveillés, ne songeaient pas à s’enfuir. Satisfait du travail accompli par ses séides, il courut jusqu’à la première maison voisine de l’édifice religieux.

— Allez, les gars ! s’écria-t-il, nettoyons ces masures et voyons quel festin nous ferons ce soir !

Et joignant le geste à la parole, il donna un grand coup de pied dans la porte branlante de l’humble bâtisse. Le poignard à la main, il s’élança la tête la première mais n’eut que le temps de voir l’éclat d’un objet métallique qui s’abattait sur lui. D’un mouvement réflexe, il rompit. Bien lui en prit car une sorte de hachoir lui emporta une partie de son haubert à la manche gauche. Tout aussi machinal fut le geste de son bras prolongé de sa lame qui fendit l’air pour atteindre son agresseur à la gorge. Celui-ci s’effondra dans un jaillissement de sang, la carotide tranchée.

— Ah, mais il saigne comme un porc, ce crève-la-faim ! s’écria Courbaran en se reculant.

Puis il pénétra plus avant dans la maison et évalua en un éclair l’éventualité d’une autre attaque avant de jauger les éventuels biens à s’approprier. L’endroit était pauvrement meublé et ne semblait contenir de quelconques richesses qui puissent l’intéresser. Mais il savait la roublardise des paysans qui avaient appris, depuis la nuit des temps, à soustraire leurs biens les plus précieux à la convoitise des seigneurs féodaux et des voleurs. Il n’insista pas, se promettant d’y revenir pour une fouille plus approfondie un peu plus tard. Il jeta un œil indifférent sur l’homme à terre, considéra qu’il était bel et bien mort en lui assénant un coup de pied dans la tempe, et sortit. Les mains sur les hanches, il constata avec satisfaction que ses compagnons avaient suivi son ordre et s’attachaient à fouiller de fond en comble chacune des habitations. La nuit tombait à présent. Pas une maison, pas une grange où on ne se battait pas. Les hurlements des villageois se mêlaient aux bordées d’injures et de promesses atroces des bourreaux. Courbaran plaça ses mains en porte-voix et cria aussi fort qu’il le put :

— Ne les tuez pas ! Ne les tuez pas tous ! Il faudra bien qu’ils nous crachent l’argent qu’ils ont caché !

Mais la folie meurtrière avait déjà gagné les assaillants. A l’évidence, des réserves de vins et de d’eau-de-vie avaient été trouvées et l’ivrognerie se mêlait à la rage destructrice des Routiers. Ils mutilaient sans répit tous ceux qui passaient à leur portée. Ils dévastaient les maisons. Ils cassaient tout ce qu’ils ne pouvaient emporter. Ils défonçaient méticuleusement les charpentes pour rendre inhabitables chacune des constructions du village. A l’extrémité du bourg, une grange prenait déjà feu et on vit s’échapper en hurlant un homme, les bras ligotés, portant sur le dos une botte de paille enflammée. La torche vivante courut en tout sens, désespérée de trouver le moindre secours tandis que les Routiers se repaissaient de cette bonne plaisanterie. Là, un mercenaire s’acharnait sur un jeune homme jeté à terre et lui fracassait les dents à coups de pierre avec une application inouïe. Ici, deux tortionnaires sautaient à pieds joints sur la poitrine d’un vieil homme recroquevillé sur le sol, lui brisant les côtes et lui déchirant les entrailles. Ailleurs encore, un garçon tout juste adolescent gisait, le visage broyé par une enclume après avoir été traîné, accroché à la queue d’un cheval.

En moins d’une heure, il n’y eut plus aucune résistance dans le village. Les plus vaillants étaient morts, les plus faibles étaient prisonniers. De toute façon, pourquoi tenter de se défendre ? Ils ne pouvaient espérer aucun secours et se savaient condamnés. Jetés hors des maisons, des objets hétéroclites jonchaient la route qui traversait le village, les Routiers réservant à leurs concubines le soin d’en estimer la valeur marchande le moment venu. Courbaran se planta sur une caisse en bois, au centre du bourg, devant l’église. Sans un regard pour le groupe de villageois assis à même le sol, il s’écria :

— Compagnons ! La place est à nous ! Festoyons et prenons du bon temps, nous l’avons bien mérité. Et pour commencer en beauté, c’est le cas de le dire, voyons ce que nous réserve ce bordel dédié à Notre Seigneur !

A ces mots, il se dirigea prestement vers l’église. Dans le chœur, abandonnées à leur sort mais étroitement surveillées par les hommes de Courbaran qui obéissaient ainsi scrupuleusement aux ordres du chef, les femmes se serraient les unes contre les autres, se rassurant du groupe compact qu’elles formaient. Les plus courageuses s’étaient portées au premier rang, précédées du prêtre qui recommandait leurs âmes au Créateur. A l’arrière, quelques enfants hurlaient, cachés par les jupes de leur mère, leurs cris se mêlant à l’épouvante des villageoises qui savaient leur mort imminente, suppliant Dieu qu’il écourtât leurs souffrances et qu’il épargne leur progéniture. Vaines prières s’il en fut. La frénésie destructrice des Routiers ne connaissait aucune limite. Leur fureur de satisfaire une frustration trop longtemps rentrée mais aussi l’alcool ingéré dans des estomacs trop vides, conduisirent à des scènes de pure férocité.

— Courbaran ! Tu me laisses le curaillon ? lança Crotas à l’adresse de son chef.

— Fais-toi plaisir mon vieux, j’ai mieux à faire.

Tandis que Courbaran, muni d’un grand sac de toile, se dirigeait vers le chœur pour mettre à l’abri les objets liturgiques, écartant les femmes éplorées sans même leur jeter un regard, Crotas se saisit du prêtre par les cheveux, et le força à se mettre à genoux. Là, il baissa ses braies et entreprit d’uriner au visage de l’homme d’Eglise. Le mercenaire éclata d’un rire obscène.

— Alors, curé, es-tu enfin baptisé ? hurla le Routier ivre de rage comme s’il voulait venger une vie d’excommunication.

Puis, d’un coup de massue, il fit voler en éclat la tête du malheureux prêtre qui expira sans autre forme d’absolution. Ce fut le signe de la curée. Les Routiers se précipitèrent sur les femmes, les premiers repoussant les vieilles vers les mercenaires les moins aguerris pour se réserver les plus jeunes. Les vêtements furent arrachés, les coiffures défaites, et l’église ne retentit plus que des cris de douleurs des victimes. Certaines tentaient d’implorer en vain la pitié de leurs agresseurs et se prosternaient à genoux. D’autres s’étaient couchées sur leur enfant pour le protéger. Ce fut inutile. Aucune de ces âmes pures n’échappa aux viols multipliés par le nombre d’égorgeurs. Au cœur de la mêlée, Despinasse avait trouvé fort drôle de revêtir des vêtements sacerdotaux et employait une minutie maniaque à détruire tous les objets de culte sans valeur, proférant des insanités et des bordées d’injures qui semblaient l’exciter davantage encore. A l’extérieur, sur la place du village, les scènes terrifiantes se succédaient. Des enfants étaient égorgés, embrochés, tabassés à mort. Les femmes qui n’étaient pas forcées étaient jetées nues d’un groupe de bourreaux à l’autre qui leur promettaient les pires traitements à venir.

— Egorgez-moi tout ce monde ! hurla Crotas. Je veux que l’endroit ruisselle de sang !

Et joignant le geste à la parole, il trancha nette le cou d’un bébé qu’il tenait au bout de son bras tendu. La fureur des Routiers redoubla et ne s’éteignit que tard dans la nuit. Devant chaque maison, chaque grange, les scènes d’horreur s’étaient multipliées. Femmes enceintes éventrées, enfants étranglés, hommes pendus ou crucifiés, maîtres de maison torturés pour avouer leurs caches d’argent, vieillards garrottés et calcinés. Rien n’avait pu enrayer la démence exterminatrice des tortionnaires.

La nuit avait passé et, à présent, les premières lueurs de l’aube faisaient miroir au sol rougi par le sang et se mêlaient aux flammes des quelques charpentes qui avaient résisté à l’incendie. Des mercenaires dormaient ici ou là, abrutis par l’alcool, tandis que d’autres poursuivaient leur nuit d’orgie en forçant encore et toujours leurs prisonnières sans jamais rompre. Puis, au petit matin, les concubines et leurs marmailles rejoignirent les Routiers et entreprirent de récupérer, maison après maison, tous les objets de valeur et les ustensiles qu’elles pouvaient emporter, enfournant dans de grands sacs les chemises en toile, les braies et les chausses, les doublets[7] quand elles en trouvaient. Assurés qu’aucun villageois n’en avait réchappé, ne risquant dès lors aucune intervention des villages voisins, les Routiers s’accordèrent une journée de repos avant de reprendre leur course. Et se promirent de bien meilleures prises dans les prochains jours. Un avenir qui, pourtant, allait signer leur perte.

 

 

 

[1] chemise tissée de mailles d’acier avec manche, capuche et gorgerin

[2] Chrétien d’Espagne qui avait conservé le libre exercice de son culte lors de la conquête arabe.

[3] Kerbogha de son nom arabe.

[4] Litière sur chariot aux roues généralement pleines.

[5] Agnat, aujourd’hui.

[6] Courtes flèches d’arbalète ainsi baptisées pour la section carrée de leur pointe.

[7] Gilet sans manche doublé d’une toile de lin piquée.

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