01. Prologue.

par Pierre Grammat

Pierre de Solemniacum, quatrième du nom, était un petit homme sec, que la soixantaine passée avait visiblement marqué. Le visage have surmonté d’une chevelure blanche et drue, la bouche partiellement édentée, les lèvres minces, il arborait l’indéniable autorité d’un pouvoir acquis de haute lutte que son statut d’évêque du Puy avait forgée tout au long de ces vingt-trois dernières années. Penché sur son béryl, sa pierre de lecture, il tentait vainement de déchiffrer les petites lettres d’un parchemin déroulé sur sa table de travail recouverte d’une carpite brune. Lâchant d’un geste rageur la loupe minérale, il tendit les bras pour tenir à distance le vélin, plissant les yeux pour tenter une correction naturelle.

— La peste soit la vieillesse ! grommela-t-il. Je n’y vois plus rien.

Il laissa choir le document et se renversa dans sa chaire en bois massif sculpté au dossier tendu de velours écarlate pour étendre les jambes et contempler les poutres peintes qui ornaient le plafond de son cabinet de travail. Un quart de siècle de violentes confrontations aux seigneurs laïcs avait fini par épuiser ses forces. Issu d’une ancienne et puissante famille établie à Solignac, un petit village qui devait sa croissance à la fondation par saint Eloi d’un monastère près d’une villa rustica gallo-romaine, et à la gloire de ses aïeux qui s’illustrèrent dans la chevalerie, Pierre de Solemniacum avait été nommé à l’évêché du Puy, en 1159, par le pape Alexandre III. Ce dernier, successeur d’Adrien IV, s’était vu opposer Victor IV élu concomitamment par des cardinaux manœuvrés par Frédéric Barberousse, empereur germanique devenu roi des Romains quelques années plus tôt. Une élection contestée donc, qui entraîna un schisme au sein du collège cardinalice et força Alexandre III à s’assurer le concours des puissances ecclésiales, notamment en France. Et pour s’attacher l’appui de l’évêché, après s’être rendu au Puy en 1162 accompagné de princes de l’Eglise et de cardinaux, il avait accordé deux ans plus tard à Pierre IV de Solemniacum la dignité aussi suprême que rare pour un évêque, le pallium[1], octroyant dès lors aux Aniciensis seu Vallavensis episcopi présents et futurs un irréfragable prestige. L’année suivante, le souverain pontife avait parachevé son œuvre en émettant une bulle pour confirmer la suzeraineté épiscopale sur la cité ponote[2]. Mais nommé par un pape controversé, installé dans une région où le pouvoir de l’Eglise se réduisait à d’incessantes compromissions avec les barons locaux, Pierre IV de Solemniacum fut contraint d’afficher une fermeté sans faille et de déroger au conseil de saint Bernard[3], non militia sed malitia[4]. Une débauche d’énergie dont son vieux corps payait aujourd’hui le débours. Contrairement à ses prédécesseurs qui ne souhaitaient pas heurter la susceptibilité des seigneuries locales, il œuvrait pour que les évêques du Puy prissent le titre de comte du Velay[5] qui leur revenait de droit. Mais il savait que la tâche dépassait ce qu’un homme seul pût accomplir au cours d’une vie, fût-elle aussi remplie que la sienne. Et se laissait à rêver du jour où, enfin, il se retirerait dans un monastère, certainement cistercien, pour retrouver les règles de simplicité prônées par saint Benoît. Là, il se soumettrait avec bonheur à la charte de charité qui prêchait dénuement et miséricorde, parmi ces moines héritiers des Bénédictins de l’abbaye de Molesme en Bourgogne, fondateurs au siècle précédent de cette abbaye nichée au cœur de la forêt de Cîteaux.

On gratta à la porte. Pierre IV de Solemniacum se redressa avec une promptitude que son corps décharné ne pouvait laisser soupçonner, et lança un « Oui ! » qui ne souffrait guère la discussion. Un homme rond, d’aspect jovial, qui avait dépassé le cap de la cinquantaine d’années, fit son entrée dans le cabinet de travail de l’évêque. Hugues de Polignac était un personnage replet et bedonnant, à la figure large couronnée d’une tonsure monacale qu’une calvitie avancée avait élargie. Sa bouche, lippue et molle, dénonçait la dolence et le disputait à la peau rougeaude du visage qui claironnait l’hédoniste. Un épicurisme que ne manquaient pas de railler les bourgeois de la ville mais qu’un sourire amène éclairé par une double rangée de dents parfaitement alignées rendait sympathique auprès de ses contemporains.

En dépit de sa chape doublée de fourrure, le visiteur frissonna. L’endroit était glacial. L’humidité suintait des murs que les braises de l’âtre ne pouvaient assécher et seule une toile peinte et brodée, suspendue derrière le bureau épiscopal, apportait un peu de chaleur à l’endroit. Quelques coffres à livres entrouverts laissaient apercevoir les codex[6] richement reliés que les scribes et enlumineurs du scriptorium[7] confectionnaient à sa demande et dont l’évêque se montrait grand amateur. Quelques bancs et fauteuils pliants, sans dossier, complétaient le sobre ameublement. Il émanait de la pièce une ambiance de cachot qui correspondait mal à un lieu de pouvoir épiscopal. Mais après plusieurs années de cohabitation avec l’évêque du Puy, le quinquagénaire avait appris à connaître cette personnalité inflexible et coriace que le quotidien temporel ne semblait pouvoir entamer et il ne s’étonnait plus des privations que celui-ci s’infligeait au nom des règles bénédictines.

— Eh bien, Doyen, que me vaut votre visite ? l’apostropha le prélat.

Le sourire avenant de Hugues de Polignac, Doyen du chapitre de Notre-Dame du Puy, se figea.

— Euh… hésita-t-il en allongeant les lèvres. Mais, Monseigneur, c’est vous qui m’avez fait mander !

— Ah bon ? Peut-être, peut-être, répondit l’évêque, déconcerté, feignant de remettre de l’ordre dans les parchemins qui jonchaient sa table.

Le Doyen s’approcha du prélat en susurrant :

— Vous avez sûrement lu ma note sur la situation des finances du chapitre…

— Ah oui, c’est ça ! J’ai cru comprendre que vous vous inquiétiez de votre trésorerie et que vous sollicitiez mon aide. Mais en quoi suis-je responsable des finances capitulaires ou de la chute des offrandes due à la baisse de fréquentation de Notre-Dame ? Les fidèles mais aussi les marchands tremblent d’emprunter les routes du Velay infestées par les brigands, voilà tout. A qui la faute, je vous le demande !

— Ce sont surtout les bandes de Routiers qui me préoccupent. Ces mercenaires rançonnent les pèlerins et dévastent le pays. Lors de la dernière procession de l’Assomption, en août dernier, les fidèles se sont montrés deux fois moins nombreux qu’à l’accoutumée !

— Dites-moi, Doyen Polignac, rétorqua vivement l’évêque en insistant sur le patronyme du chanoine, vous ne manquez pas de souffle ! Depuis des décennies, avec l’aide de ces coupe-jarrets, les vôtres ont épuisé les ressources du diocèse en dépouillant voyageurs et paysans, transitaires et pérégrins. Et maintenant, vous venez vous plaindre de cette situation ?

Le Doyen n’osa faire allusion aux généreuses dépenses occasionnées pour la réfection et l’agrandissement de l’église cathédrale par Pierre de Solemniacum et par son prédécesseur. Des travaux qui avaient largement entamé les réserves du chapitre. Hugues de Polignac opta alors pour une diversion qu’il crut habile.

— N’oublions pas qu’en mars prochain, Annonciation et vendredi saint se combineront le même jour et que ce sera l’occasion du jubilé du pardon de Notre-Dame du Puy…

— Auriez-vous perdu la tête ? l’interrompit son interlocuteur. Cela fait des mois que tout l’évêché se consacre à cet événement et vous voudriez que je ne m’en souvienne plus ? Vous me prenez pour un idiot ou un amnésique, ce qui ne vaut guère mieux, ou bien c’est vous le…

L’évêque n’acheva pas sa phrase. L’épithète qui lui montait aux lèvres ne ferait qu’aggraver une situation déjà difficile avec le doyenné. Se ravisant, il reprit d’une voix qu’il voulait posée :

— D’ailleurs, je compte sur vous pour offrir aux fidèles une organisation exemplaire à cette occasion.

— Ce sera difficile tant que les pèlerins seront rançonnés et les marchands détroussés… insista le Doyen en se dandinant d’une jambe sur l’autre.

— Mais vous ne comprenez donc pas ? s’écria l’évêque en claquant vivement la table de sa main osseuse. Ramener la paix dans ce pays, voilà qui vous incombe ou, plutôt, voilà qui revient à votre famille. Qui s’est montrée bien trop irresponsable depuis des décennies au point d’épuiser ma patience.

— Vous exagérez, Monseigneur !

— Comment ça, j’exagère ? Cela fait plus de vingt ans que je ne parviens pas à faire entendre raison aux Polignac et vous prétendez que j’exagère ? Je n’étais pas installé depuis trois ans à la tête de l’évêché que j’ai dû faire appel au pape pour qu’il diligente l’évêque de Valence et fasse cesser leurs agissements misérables. Mais cela n’a pas suffi et il a fallu que le roi en personne les ramène à la raison !

Hugues de Polignac baissa la tête. Il ne risquait pas d’avoir oublié cette sombre période dont il avait été le témoin privilégié au cours de la dernière décennie au titre de Doyen du chapitre. Dès 1134, quand Louis VI Le Gros avait confirmé aux évêques du Puy-en-Velay la seigneurie de la ville, les vicomtes de Polignac avaient vivement protesté puis multiplié les exactions pendant près d’un demi-siècle. Sous la protection du pape Alexandre III, vassal du roi de France par ailleurs, l’évêque Pierre IV de Solemniacum avait hérité une conjoncture compliquée. Seigneur du Puy, il bénéficiait du droit de frapper la monnaie, de justice mais aussi de l’octroi que devaient acquitter les milliers de pèlerins venus se recueillir devant le reliquaire de la Vierge. Une prérogative contestée par les seigneurs de Polignac qui estimaient en être les seuls percepteurs depuis les temps immémoriaux. A plusieurs reprises, au temps de ses prédécesseurs, bien avant la nomination de Pierre IV de Solemniacum, s’étaient succédé trêves et conciliations. Chaque fois, elles furent rompues par les Polignac. L’évêque fut alors contraint de jeter l’anathème sur la puissante famille, mais rien n’y fit. Rançonnages et pillages persistèrent sur les routes du pèlerinage de Notre-Dame au prétexte qu’elles traversaient les terres seigneuriales.

L’évêque du Puy fit alors appel au roi Louis VII qui contraignit les Polignac à cesser leurs actes de brigandage mais aussi à payer une forte amende, à se soumettre aux droits de l’évêché et à la justice royale, puis de rendre bastions et terres qu’ils avaient indûment acquis. Mais les exactions féodales reprirent quelques mois après cet accord, les vicomtes s’étant alliés au comte d’Auvergne pour mettre en coupe réglée les terres ecclésiastiques. Même leur excommunication par le pape Alexandre III ne ralentit pas leurs malversations et il fallut, une fois encore, que le roi intervienne, cette fois par la force. Il fit prisonnier le vicomte de Polignac et son fils Héracle avant de les traîner à Paris sous bonne escorte pour finalement les soumettre, après quatre longues années de tractation, à signer une paix définitive avec l’évêché.

— Il y a trois ans encore, poursuivait l’évêque sans se préoccuper de la mine contrite affichée par le Doyen, Héracle, votre propre frère, a dévasté Brioude et Saint-Germain-Lembron avec ses maudits Routiers.

— Mais il s’est repenti, souffla l’homme d’église rubicond, heureux de glisser une note de bonne volonté dans cette avalanche de reproches. Il a fait amende honorable en traversant Brioude pieds nus et il a accepté le fouet devant les portes de la basilique. Sans compter qu’il a fait don d’une partie de ses biens à titre de compensation financière…

— Dites-moi, répliqua vivement le prélat, après des décennies de luttes insensées qui ont fait fuir tous les pèlerins du monde croyant, après avoir vidé les caisses de l’évêché, voilà qui me semble la moindre des choses, ne croyez-vous pas, Doyen ? Et puis, dois-je également rappeler que j’ai accepté, par pure bonté d’âme, de partager équitablement les recettes des péages entre la vicomté et l’évêché, et que j’ai pourvu le chapitre d’une partie de ces sommes ?

Hugues de Polignac se renfrogna. Certes, il ne pouvait contester les désordres, un doux euphémisme, qu’avaient engendrés les siens depuis une cinquantaine d’années. Mais l’histoire était ancienne. Seigneurs laïcs et ecclésiastiques étaient finalement convenus d’un arrangement amiable qui avait conduit à un juste partage des richesses produites par les pèlerinages à Notre-Dame du Puy.

— Monseigneur sait que les Polignac, eux non plus, ne sont pas en reste pour doter richement les religieux de notre région ! Si les Templiers ont pu s’installer au Puy il y a une dizaine d’années, ce fut grâce à la générosité de mon père, Pons, qui les pourvut largement afin qu’ils fondent un monastère consacré à saint Barthélemy.

— Il n’est pas de mes habitudes d’ironiser mais vous noterez que, par un hasard providentiel, votre famille a ainsi gratifié une Militia Christi ! Des moines soldats ! Et par un sort tout aussi inouï, ces Templiers se consacreraient depuis lors à la protection des pèlerins sur les routes que rançonnent les Routiers engraissés par les vôtres! N’est-ce pas là un formidable paradoxe ? De surcroît, poursuivit l’évêque d’un ton suspicieux, s’agit-il vraiment d’une commanderie ou d’une nouvelle forteresse entre les mains des Polignac ? Des murailles épaisses, une tour de défense, un pont-levis sur un large fossé inondé, quel bel hommage à Dieu ! Vous conviendrez qu’il y a de quoi s’interroger sur la bonne volonté de votre clan…

— Est-il honnête d’accabler notre famille de tant de réprobations ? tenta de se défendre Hugues de Polignac. Sommes-nous responsables des exactions de ces Routiers, de ces Brabançons, cette soldatesque en mal d’engagement qui ruine le pays !

— Une fois encore, vous êtes coupables de la présence de ces mercenaires, de ces bourreaux du peuple et de l’Eglise ! l’interrompit l’évêque en se levant de sa chaire pour contourner sa table de travail et se planter à quelques pouces du Doyen. De toute façon, l’évêché n’a plus les moyens d’armer contre ces gens, ni financiers ni humains. C’est votre problème à présent, débrouillez-vous ! Je ne vais tout de même pas à nouveau faire appel au roi pour nettoyer la région, ajouta-t-il en jetant un regard oblique à son interlocuteur qui comprit l’allusion et n’insista pas.

Pourtant, Pierre IV de Solemniacum ne souhaitait rien moins qu’accabler son interlocuteur. Et ce, d’autant plus qu’il avait hérité une situation inextricable. En effet, si la seigneurie du bourg, la ville basse, revenait à l’évêché, Hugues de Polignac, à la tête du chapitre de Notre-Dame, était seigneur féodal avec l’exercice de toute justice des terres de la ville haute, le quartier du Cloître, qui recouvrait pratiquement le cinquième de la superficie ponote et dont faisait partie le palais épiscopal. Une bizarrerie due à l’Histoire que les précédents évêques avaient vainement tenté de modifier, les chanoines s’arc-boutant à leurs prérogatives. Après des années de cohabitation, Pierre de Solemniacum avait appris à connaître puis à apprécier le Doyen, un homme qu’il savait sujet aux vexations de sa propre famille mais qui avait su rallier les suffrages des chanoines qui lui étaient dévoués corps et âme, tout en préservant une bonne intelligence entre sphères capitulaires et épiscopales. Comment ? L’évêque n’en avait aucune idée, même si les méchantes langues de la ville haute prétendaient que le Doyen avait conquis les bonnes grâces des religieux à grands renforts de faveurs capiteuses et de copieuses prébendes. On racontait aussi qu’il pratiquait plus facilement l’absolution que l’abstinence, et que le long couloir borné d’une galerie en bois du logis des Clergeons construit au-dessus de la salle capitulaire, bruissait de plaisirs charnels peu compatibles avec la morale ecclésiastique. Sans compter les largesses sonnantes et trébuchantes dont il abusait pour acheter la complaisance sinon le silence de la commère la plus bavarde de la ville basse.

Mais l’évêque n’avait cure de ces rumeurs. Du moment que l’assemblée des chanoines accordait sa confiance à son Doyen et que les affaires de Notre-Dame étaient conduites de manière irréprochable, il ne trouvait rien à redire au sybaritisme du religieux. A l’évidence, cet homme obèse, insolent de santé, masquait une vive intelligence qui aurait pu s’exprimer si les circonstances, et sa situation de cadet de famille, avaient connu une tournure autre. Ce qui conduisait Pierre de Solemniacum à se méfier du Doyen, ne sachant si celui-ci prêtait davantage allégeance à sa noble maison qu’à l’évêché. A différentes reprises, il avait tenté de le contraindre à prendre parti. En vain. Un échec qui ne l’empêcha pas de lui demander à plusieurs occasions de jouer les intercesseurs auprès de sa puissante famille. Et aujourd’hui encore, il escomptait que le puîné saurait convaincre les seigneurs de Polignac de l’assister dans sa lutte contre les mercenaires qui ravageaient le pays.

— Bien, bien, je vais consulter le chapitre et tenter de trouver une solution. Si Monseigneur veut bien m’excuser, fit le Doyen en se dirigeant vers la porte du cabinet épiscopal.

— Faites donc ! laissa échapper Pierre IV de Solemniacum qui retourna à son bureau, signifiant ainsi la fin de l’entretien.

Hugues de Polignac se retira, traînant les pieds sur le plancher comme s’il avait renoncé à soulever la moindre parcelle de ses deux cent cinquante livres de chair grasse. L’évêque réprima un sourire en considérant le dos massif du prélat qui franchissait le seuil de la porte. A l’évidence, les vertus de saint Benoît n’avaient pas pénétré le religieux. Sa dalmatique[8] brodée passée au-dessus de son aube de lin immaculée, son aumusse[9] doublée de fourrure de martre, les innombrables bijoux qui scintillaient à ses doigts et ses bottines, ces bottines ! d’un jaune éclatant, tout dénonçait les mœurs dissolues du Doyen du chapitre de Notre-Dame.

Pour l’heure, l’homme d’église ne se souciait guère de sa mise. Après cet entretien orageux, il se retirait mortifié certes, mais surtout soucieux. Il lui semblait difficile de concilier les demandes de l’évêque et les intérêts de sa famille. Et, dans son refus de trancher, il perdait sur les deux tableaux. A la mort de son père, il avait été nommé Doyen du chapitre de Notre Dame alors que son frère Héracle avait hérité, quatre ans plus tôt, du vivant de son géniteur, du titre de vicomte de Polignac. Le cadet savait que la nature ne l’avait pas doté du caractère résolu et autoritaire de son aîné mais il ne lui semblait pas avoir démérité, se soumettant de bonne grâce aux injonctions de son clan. Pourtant, chez les Polignac, on brocardait son manque d’ambition et sa faiblesse pour les plaisirs terrestres. Sans compter qu’on lui reprochait son assujettissement à l’évêque Pierre IV de Solemniacum, l’ennemi de toujours, tandis que ce dernier, à l’évidence, se méfiait de lui en raison de son patronyme. Pourtant, ces dernières années, Hugues de Polignac avait pris à cœur sa charge à la tête du doyenné dont il connaissait tous les rouages pour avoir été chanoine de Brioude quelques années auparavant. A chaque fois que l’occasion se présentait, il faisait honneur à son rang en assurant la réception des souverains et des puissants qui visitaient Notre Dame du Puy et, en l’absence de l’évêque, officiait plus souvent qu’à son tour à la cathédrale.

Plongé dans ses pensées, le Doyen redescendit lentement les marches de la forteresse couronnée de merlons[10] et de mâchicoulis[11] qui abritait la résidence épiscopale. Sans un regard pour le clocher récemment édifié sur une ancienne tour de guet, ni pour l’église Saint-Jean mitoyenne, il parvint en quelques minutes aux bâtiments capitulaires où il logeait. L’heure n’était pas à la contemplation. En effet, le matin même, on lui avait rapporté de bien mauvaises nouvelles. Le chanoine Gerland, qu’il aimait à décrire comme son exécuteur de toutes les œuvres, lui avait rapporté que des Routiers approchaient du Puy et qu’ils avaient mis à feu et à sang un village situé à seulement quelques dizaines de lieues de là. Ces Routiers étaient une engeance du diable assurément, même si le Doyen connaissait trop bien la raison de leur présence.

Depuis des décennies, en dépit d’une nature généreuse et fertile qui avait permis l’essor du pays de Velay, guerres de territoires et luttes de pouvoir avaient rendu exsangues les régions d’Auvergne et d’Aquitaine. Des troubles qui remontaient à plus d’un siècle quand Guillaume de Normandie fonda une dynastie, à défaut d’un royaume anglo-normand, après avoir conquis l’Angleterre suite à sa victoire à Hastings. Devenu roi d’Angleterre, Guillaume le Conquérant n’en demeura pas moins vassal du roi de France en tant que duc de Normandie, ce qui ne manquait pas de provoquer de nombreux troubles entre les deux nations. Un siècle plus tard, en 1154, Henri II fut couronné roi d’Angleterre et devint au fil des années le suzerain d’un immense territoire, parvenant au gré des batailles et des traités, à dominer les comtés d’Anjou, du Maine et de Touraine, qui s’ajoutaient ainsi au duché de Normandie acquis par hérédité et à l’Aquitaine obtenue par son mariage avec Aliénor. En effet, celle-ci avait épousé en 1137 Louis VII, roi de France, mais s’était bien gardée de rattacher le puissant duché à la couronne. Bien lui en prit puisque quinze ans plus tard, de retour de croisade, elle obtenait l’annulation de son mariage au prétexte d’une consanguinité au quatrième degré avec son époux royal, se plaignant par ailleurs d’avoir épousé un moine plutôt qu’un roi. Il faut dire que les mœurs libres du Sud s’accommodaient mal de la rigueur des gens du Nord. Ce qui n’empêcha pas la belle duchesse de se marier à nouveau quelques semaines plus tard avec Henri Plantagenêt, héritier de la couronne anglaise, avec lequel elle partageait pourtant une parenté tout aussi proche que celle du monarque français.

Mais les fils de Henri II Plantagenêt et d’Aliénor d’Aquitaine, Henri le Jeune, Richard Cœur de Lion et Geoffroy, soutenus par leur mère, se montrèrent impatients de régner à leur tour sur ces seigneuries et arguèrent d’une distribution inégale des terres pour se rebeller contre leur géniteur. Alliés occasionnels de Louis VII de France, les trois frères furent cependant contraints à la réconciliation avec le roi d’Angleterre. Une trêve précaire puisque, dix ans plus tard, Henri le Jeune qui prétendait au duché de Normandie, se dressa à nouveau contre son père, s’assurant du soutien du nouveau roi de France, Philippe Auguste. Richard Cœur de Lion, pour sa part, était reparti à la conquête de ses territoires d’Aquitaine et dévastait la province en combattant des barons locaux tentés de se libérer d’un joug anglais qu’ils jugeaient illégitime.

Pour ajouter à la confusion de cette situation anglo-anglaise pour le moins complexe, Alphonse roi d’Aragon et Raymond V comte de Toulouse se disputaient depuis de longues années les terres du Rouergue et du Gévaudan mais aussi d’une partie de la Provence. Et portaient le fer dans une région déjà soumise aux éternelles échauffourées entre l’évêque Pierre de Solemniacum et la famille de Polignac. Pour mener ces guerres, les belligérants ne pouvaient compter sur une armée régulière. S’ils faisaient appel à leurs vassaux qui à leur tour enrôlaient les chevaliers redevables de leur fief, ceux-ci publiaient ban et arrière-ban pour placer sous leur commandement tous les hommes disponibles sur leurs domaines. Des paysans et des bourgeois, plus ou moins tenus au service d’ost[12], dont le zèle se limitait à servir le temps auquel ils étaient tenus, d’autant qu’ils ne tiraient aucun bénéfice ni à la victoire ni à la défaite.

Pour pallier ce manque d’efficacité, il fallut faire appel à des troupes de mercenaires. Des Basques, des Aragonais et autres Brabançons, qui ne manquaient pas de se payer sur la bête, à savoir les édifices religieux, les campagnes et les bourgs. Des Routiers motivés par le seul appât du gain, qui passaient d’un camp à l’autre au gré de leurs engagements, armés de leurs grands couteaux – l’épée noble leur était interdite – ce qui leur valu le nom de Cottereaux. En temps de guerre, embauchés et encadrés par des chevaliers, des écuyers et des professionnels de la guerre, parfaitement équipés et approvisionnés, ces mercenaires constituaient le plus souvent le cœur de l’appareil miliaire, faisant de leur nombre une puissance décisive. Et, entre deux engagements, sûrs de leur force et de leur impunité au sein d’un territoire désorganisé, ces tâcherons du combat semaient l’effroi dans les provinces.

La fin du XIIe siècle marqua un essor, inconnu jusqu’alors, de ces bandes d’aventuriers dont les chefs, associés à des seigneurs prodigues de largesses envers ces indispensables compagnons de luttes, s’enrichirent au point de s’installer à la tête de seigneuries et de distribuer à leur tour les bénéfices de leur fortune nouvelle. En ce début des années 1180, la pacification provisoire de l’Aquitaine et du Midi de la France puis l’accord enfin scellé entre l’évêque Pierre IV de Solemniacum et la famille de Polignac, avaient jeté sur les routes d’innombrables compagnies de mercenaires parfois composées de milliers d’hommes. Des brutes épaisses sans foi ni loi, qui ne craignaient personne, et dévastaient des pays entiers qu’ils soumettaient à un chantage permanent. Pillages, meurtres, viols, destructions d’édifices religieux, tortures et rançonnages, leur soif de violences se montrait inextinguible. De Clermont à Brioude, de Mende au Puy, la désolation s’étendait par la présence d’une vermine invincible dont l’un des chefs redoutés, Courbaran, avait servi aussi bien Philippe Auguste que les fils du roi d’Angleterre.

 

 

 

[1] Distinction réservée au Pape et aux archevêques, rarement aux évêques.

[2] Le mot puy dérive du latin podium, petite éminence, qui donna le gentilé podot que l’usage transforma en ponot pour les habitants de la ville du Puy-en-Velay autrefois connue sous le nom de Podium Aniciense.

[3] Saint Bernard de Clairvaux fut canonisé par le pape Alexandre III en 1174.

[4] « pas la guerre mais la ruse »

[5] Le pays de Velay correspondait à plus de la moitié orientale de l’actuel département de la Haute-Loire.

[6] Manuscrit sur parchemin, relié sous forme de livre par opposition au rouleau de papyrus.

[7] Atelier de copie au sein même de l’évêché.

[8] Tunique à manches longues.

[9] Capuchon qui couvre la tête et les épaules.

[10] Un crénelage se constitue de merlons (le plein) et de créneaux (le vide entre deux merlons).

[11] Encorbellement situé au sommet d’une forteresse, percé d’ouvertures à sa base pour permettre de jeter des projectiles ou des matières brûlantes sur des assaillants au pied du bâtiment.

[12] Sorte de service militaire dû à son seigneur.

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